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L’extrême gauche et le PCF après les municipales

29 mars 2001 Politique

Les élections municipales ont marqué avant tout un désaveu de la politique gouvernementale. Mais le Parti socialiste peut estimer qu’il s’en tire à bon compte. La conquête, grâce aux querelles de la droite, de la mairie de Paris, fêtée par quelques milliers de jeunes BCBG place de l’Hôtel de ville, et celle de la mairie de Lyon ont masqué en partie le recul municipal du PS : celui-ci se solde tout de même par 15 mairies en moins dans des villes de plus de 10 000 habitants, puisque le PS en a perdues 57 et gagnées 42 (dont 3 n’ont pas été prises à la droite mais au PCF).

C’est le Parti communiste qui paye le plus gros tribut au mécontentement suscité par la politique du gouvernement de gauche.

Le prix de la participation gouvernementale

A la veille de l’élection, le PC détenait encore 110 mairies de villes de plus de 10 000 habitants, dont 39 de plus de 30 000. Il n’en a plus aujourd’hui que 84, dont 29 dans des villes de plus de 30 000 habitants, et il a perdu la seule ville de plus de 100 000 habitants qu’il détenait, Nîmes.

Plus précisément il vient de perdre dans ces élections 32 villes de plus de 10 000 habitants, dont 12 de plus de 30 000, et n’en a gagnées que 6, dont 2 seulement de plus de 30 000 habitants. Mais la conquête de ces deux villes, Arles et Sevran (ou plus exactement reconquête de Sevran perdue en 1995), sont loin de compenser les pertes de grandes villes de la banlieue parisienne comme Argenteuil, Colombes, Drancy, Goussainville, Pantin, ou les villes de La Ciotat et La Seyne dans le midi.

Au point qu’un membre de la direction du PCF, Michel Deschamps, s’en désole en ces termes : « Robert Hue a dit que »la gauche risquait d’aller dans le mur« [ ]. Le problème c’est qu’il n’avait pas dit que c’était le PCF qui servirait d’airbag ».

Pourtant Michel Deschamps n’est pas un contestataire de la ligne de Robert Hue, ni un opposant à la participation gouvernementale : au contraire, ancien secrétaire de la fédération syndicale enseignante FSU, il est revenu au PCF avec la liste « Bouge l’Europe », et a été aussitôt après promu à sa direction lors du congrès de « mutation » de Martigues. Il exprime néanmoins l’inquiétude d’un certain nombre de notables, même parmi les plus « huistes ». Et le mécontentement est exprimé de façon plus virulente par ceux qui se défendent de l’être, par un Patrice Carvalho, député et ex-maire de l’Oise, qui a déclaré au Figaro qu’il fallait que Hue « s’en aille pour redevenir un militant de base » ou un André Gérin, député maire de Vénissieux, qui, dans une lettre ouverte à la direction du PCF, demande que celle-ci « dans son ensemble remette son mandat ».

Mais c’est bien cette fonction d’ « airbag » pour protéger Jospin des risques sociaux, qui vaut au Parti communiste de payer le discrédit de la politique gouvernementale dans les quartiers et les villes ouvrières, là où précisément il détient des mairies et là aussi où le mécontentement social est le plus grand.

La direction du PCF persiste et signe

La direction du Parti communiste ne s’est d’ailleurs pas trompée sur les raisons de son échec. Même si, pour donner le change à ses militants, elle a ici et là, comme à Drancy en Seine-Saint-Denis, invoqué une alliance secrète entre la droite classique et l’extrême droite, qui aurait causé sa défaite. Il serait plus juste dans le cas de Drancy (62 000 habitants) comme dans celui de Colombes (76 000 habitants), de rappeler qu’en 1995, c’est la présence et le maintien au second tour de listes FN qui ont permis aux listes d’union de la gauche dirigées par le PC d’en garder les mairies et que dans ces municipalités traditionnellement « communistes », il avait déjà perdu la majorité absolue. Car l’érosion des voix communistes a commencé bien avant 2001, pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui : le soutien apporté par le Parti communiste aux politiciens, puis ministres anti-ouvriers du Parti socialiste.

Mais qu’à cela ne tienne, dès le lendemain du premier tour des municipales, l’Humanité du 12 mars analysait le « message » infligé à la gauche plurielle, et en premier lieu au PC par les électeurs, avec une certaine lucidité. « Critique à l’égard des tentations sociales-libérales de la politique gouvernementale, le PCF ne parvient pourtant pas à rendre visible et accessible sa nouvelle démarche communiste ». Les électeurs ouvriers n’ont donc pas vu la différence entre PC et politique du gouvernement.

Est-ce à dire que le Parti communiste entend devenir plus critique ? Non. Quitter le gouvernement ? Encore moins.

Dans le bilan des élections présenté devant le Collège exécutif du parti réuni après le second tour, la direction explique que le PCF aurait lui-même commis des erreurs ou sous-estimé de nouveaux problèmes de société : il lui faudrait revoir sa « démarche tant en matière de sécurité, de qualité de la vie, d’environnement, d’enfance, de démocratie participative ». On voit poindre les futurs gadgets électoraux qu’envisage la direction pour tenter d’améliorer ses scores lors des prochaines échéances.

Certes, Robert Hue dit bien, dans l’Humanité du 23 mars, que le PC ne peut plus se contenter « de n’être qu’un aiguillon de la gauche » ou un « relais à double sens [...] transmettant au gouvernement les doléances populaires et [...] expliquant dans le pays les décisions gouvernementales ». Mais, argumente-t-il, le PC est un parti responsable qui ne pourrait abandonner son soutien à Jospin qui, sans lui, n’aurait plus de majorité au parlement et devrait laisser la place à la droite. C’est même pour cela que le Parti communiste ne pourrait pas non plus s’accorder la marge d’autonomie que prennent parfois les Verts par rapport à la politique gouvernementale, et dont ceux-ci ont pu tirer profit dans les élections.

Non seulement Hue ne fait que des références vagues à une mobilisation populaire qui pourrait contraindre le gouvernement à infléchir sa politique, mais il ne se voit même pas refuser à Jospin les voix des députés communistes, pour contrecarrer des lois contraires aux intérêts des travailleurs. Tout au plus le PCF a-t-il osé en de rares occasions s’abstenir... lorsqu’il savait que ses voix ne manqueraient pas à Jospin. Ce dont une partie de son milieu d’adhérents ou électeurs n’est guère dupe.

Le Parti communiste récolte aujourd’hui la sanction de l’électorat. Mais Hue tire argument de ce nouvel échec pour proposer d’aller plus avant dans la « mutation » du Parti communiste, c’est-à-dire de sa transformation en un parti de plus en plus semblable au PS. Nous sommes « au milieu du gué », explique-t-il. En avant toute vers l’autre rive même si le sable se dérobe sous ses pieds.

Le lent déclin du Parti communiste depuis les années 1980

La claque électorale que vient de recevoir le Parti communiste n’est que l’épisode d’un lent et long déclin. Marqué surtout à la fin des années 1970 et au début des années 1980, par la chute des scores électoraux (plus de 20 % à la fin des années 1970, moins de 10 % aujourd’hui), la perte de mairies (72 villes de plus de 30 000 habitants aux élections de 1977, 41 en 1995 et 29 aujourd’hui), et l’hémorragie de ses effectifs.

Après ces dernières municipales, la grande presse s’est empressée de sonner le glas du « communisme municipal ». On avait eu un écho semblable après les municipales de 1983, après deux ans du premier gouvernement PC-PS, lorsque le Parti communiste avait déjà perdu 16 municipalités de plus de 30 000 habitants.

L’échec du Parti communiste aux municipales de 1983 n’était pas pour autant l’enterrement du PCF, loin s’en faut.

Mais l’échec subi par le PCF aux municipales de 1983 était la première perte sérieuse en postes et en moyens que lui valait son alignement sur Mitterrand. L’érosion électorale, elle, avait commencé dès l’élection de celui-ci en 1981 : de 20,6 % aux législatives de 1978 et aux élections européennes de 1979, le PCF était passé à 15,3 % aux présidentielles et 16,1 % aux législatives de juin 1981. Aux élections européennes de 1984, il n’avait plus que 11,2 % des suffrages. Entre temps il avait tout cautionné de la politique du premier gouvernement Mitterrand-Mauroy auquel participaient quatre ministres communistes, en premier lieu le blocage des salaires de l’été 1982. Le pari qu’avait par avance annoncé Mitterrand de réduire, si possible à zéro, l’influence du Parti communiste en l’associant au gouvernement était en voie d’être gagné.

Marchais a tenté d’y réagir, en 1984, en choisissant de sortir du gouvernement à l’occasion du remplacement de Mauroy par Fabius au poste de premier ministre et de l’explosion de colère qu’avait suscitée une nouvelle vague de licenciements dans la sidérurgie. Cela avait suscité la grogne, si ce n’est la fronde, de tout le milieu des « notables » du parti qui voyaient dans l’alliance électorale et gouvernementale avec le Parti socialiste la garantie de la conservation de leurs postes de députés, maires, conseillers généraux et autres. Rénovateurs, refondateurs, etc. ou ceux qui allaient le devenir, étiquette ou pas, ont eu le sentiment de voir leur chance passer... à moins que finalement, le calcul de Marchais n’ait pas été si mauvais pour eux.

Le Parti communiste en a certes pris pour 13 ans d’abstinence gouvernementale. Mais la sortie du gouvernement a soulagé une partie des militants et une fraction de l’appareil qui escomptait bien, hors du gouvernement si ce n’est dans l’opposition, regagner une partie du crédit et des voix perdues. En 1984, l’URSS n’avait pas disparu. L’appareil du PC trouvait encore dans l’existence de celle-ci des appuis politiques et moraux pour un grand nombre de militants, mais aussi matériels et financiers pour l’appareil. La disparition de l’URSS quelques années plus tard allait changer la donne pour le successeur de Marchais et peser dans le choix qu’il a fait d’opter pour une stratégie de participation gouvernementale.

Après 1984, hors du gouvernement, le Parti communiste n’est pas redevenu pour autant le parti de la lutte de classe qu’il n’était plus depuis longtemps. Mis à part quelques coups d’éclats, comme la violente manifestation à Ivry en mai 1985 contre la fermeture de l’usine SKF où on avait en réalité laissé faire les licenciements déjà un an et demi plus tôt quand le PC était encore au gouvernement, la liberté de manoeuvre affichée à l’égard du PS se dégonflait à nouveau à l’approche de chaque échéance électorale. Et ce n’est pas ce qui a manqué en France ! Si bien que l’érosion électorale s’est poursuivie. L’hémorragie de militants aussi.

La fin de l’URSS, au tournant de l’année 1990, a contribué au déclin. Pas tant au déclin électoral lui-même (l’Union de la gauche s’en est chargée) qu’au déclin militant, car bon nombre de militants communistes croyaient, de moins en moins il est vrai, au communisme de l’URSS ou au moins à sa puissance et son influence mondiales. La chute des effectifs du Parti communiste et la perte de certaines traditions d’organisation et de militantisme sont en partie conséquences de la fin de l’URSS.

Cela dit, dans le mouvement de grève du secteur public de 1995, le Parti communiste, essentiellement par le truchement de ses militants dans la CGT, a montré qu’il pouvait continuer à peser dans les entreprises et dans la rue. Mais c’était contre Juppé, contre un gouvernement de droite. Contre le gouvernement de gauche, revenu en 1997 surtout parce que la droite s’est présentée désunie aux élections, dirigé par Jospin qui a refait le même calcul d’associer le PC au gouvernement, le PC n’a guère brillé par son opposition.

Tout au contraire.

Cette nouvelle participation intervenait dans un contexte où le PC avait encore perdu des forces militantes et des scores électoraux, c’est-à-dire des positions dans les institutions de l’appareil d’Etat. La cure d’abstinence gouvernementale du Parti communiste après 1984 (où il ne fut parti d’opposition que dans les périodes 1986-88 et 1993-97, quand la droite gouvernait) n’a pas réussi à le soigner de son effritement. C’est donc un parti bien affaibli par rapport à ce qu’il était en 1981 qui est revenu au gouvernement après la victoire électorale de Jospin aux législatives de 1997.

Et le cercle vicieux a continué ses effets. Plus le PC participe, plus il cautionne la politique anti-ouvrière de Jospin, plus il recule dans sa base ouvrière ou protestataire, celle-là même qui fait sa force... ou sa monnaie d’échange avec Jospin.

Déboires municipaux et érosion militante

En tout cas, les pertes municipales que vient d’enregistrer le PCF sont une étape de plus dans son affaiblissement. Elles ne correspondent pas à un grand déplacement de voix, la règle du scrutin quasi-majoritaire amplifiant les basculements. Il est d’ailleurs difficile de mesurer l’érosion des voix du PCF dans ces municipales puisque PC et PS y présentaient presque partout des listes communes. Comme aux dernières municipales d’ailleurs. Une autre mesure de l’érosion des voix du PC, à ce jour, est le résultat des cantonales. Sur l’ensemble des cantons renouvelables, le PC a fait une moyenne 9,83 %, contre 11,39 % lors de l’élection précédente portant sur les mêmes cantons.

Mais la perte de municipalités importantes pèse d’autant plus pour le Parti communiste que non seulement elle prive une partie de son appareil d’importants moyens, mais qu’elle ne peut qu’accélérer l’hémorragie militante, ne serait-ce que dans les villes concernées. De toute évidence, il y a un sérieux déclin de l’activité des cellules de quartiers ou d’entreprises.

Le Parti communiste reste malgré tout, à la différence de tous les autres grands partis, encore un parti de militants. A la veille du congrès de Martigues, l’an dernier, le Parti communiste comptait selon ses propres chiffres, 203 600 membres. Même si, sur le terrain, seule la moitié de ces 200 000 adhérents était active, aucun des partis de la bourgeoisie, constitués uniquement de cadres roulant pour leurs carrières et d’un appareil administratif, ne peut en aligner autant, pas plus le Parti socialiste que les autres

La composition sociale du Parti communiste aussi a progressivement évolué. Une enquête faite parmi les adhérents du parti en 1997, avec l’aide de la direction du PC elle-même, notait qu’entre 1979 et 1997 la proportion d’ouvriers parmi les membres du PC était passée de 46,5 % à 31,3 %. Celle des employés et personnels de service a augmenté, de 25,4 % à 32,9 %. Mais surtout celle des professions intermédiaires, enseignants, cadres et des professions libérales est passée de 19,6 % à 32,5 %. Cette dernière catégorie, souvent liée d’ailleurs aux appareils municipaux du parti, pèse vraisemblablement surtout du côté de la rénovation du parti voulue par sa direction. Et c’est entre autres à elle que Robert Hue s’adresse quand il porte à la direction du parti des Michel Deschamps ou des Roland Castro, architecte ex-mitterrandiste.

La quête d’un « nouvel électorat » déjà pris

Mais le bilan tiré par Hue du coup de semonce des municipales, n’est pas de changer de cap. Le PCF va continuer à soutenir la politique anti-ouvrière du gouvernement, à participer à ce gouvernement. Il prétend seulement poursuivre la rénovation, l’approfondir.

Finie la notion jugée vieillotte de « lutte de classe », vive le mouvement social, voire « sociétal » et l’intervention « citoyenne ». Le « Nouveau Parti communiste » dont la naissance est au programme du congrès extraordinaire du PCF prévu pour l’automne prochain, et vers lequel Hue propose d’accélérer la marche, devrait s’inspirer des Verts qui seraient « en phase avec des angoisses, des interrogations, des colères » Il devrait rompre avec des pratiques communistes désuètes pour « inventer des formes nouvelles qui correspondent aux attentes et aux modes de vie de notre époque ». Il faudrait orienter les « adhérents » du Parti communiste, qui sont encore nombreux rappelle Hue, vers des « formes nouvelles de militantismes vers lesquelles s’engagent [ ] d’autres énergies citoyennes ».

C’est le choix fait par les hommes politiques qui dirigent le Parti communiste, qui sont enfin intégrés, même si ce n’est que comme force d’appoint, au monde de ceux à qui l’on confie des responsabilités gouvernementales. Ils ne raisonnent, comme tous les politiciens, qu’en nombre de postes de gestionnaires dans les rouages de l’appareil d’Etat, des cabinets ministériels aux municipalités, en passant par les Conseils régionaux et généraux. Certes, à ne plus être étiqueté comme « extrême gauche », à ne plus apparaître comme le parti des travailleurs, à ne plus apparaître comme le parti de la contestation sociale, le Parti communiste continue à perdre des voix et eux des postes, car leur base militante et surtout électorale reste leur seule monnaie d’échange. Mais c’est le prix à payer pour l’intégration totale à la société bourgeoise et au gouvernement. Et cette clique dirigeante et puissante au sein du Parti communiste défend cette « union » pour une politique anti-ouvrière car c’est la condition nécessaire, si ce n’est suffisante, pour lui préserver ses places dans les Conseils régionaux et généraux ou même dans les mairies. Les Ralite, Braouezec et autres peuvent estimer que, vu le niveau auquel sont descendus les scores électoraux de leur parti, c’est l’accord PC-PS, qui leur a permis de sauver un certain nombre de leurs mairies, en assurant partout ou presque des listes d’union conduites par le PC dans les municipalités déjà gérées par lui.

Et la direction du Parti communiste déclare vouloir s’adresser à de « nouvelles couches », comme elle dit, enseignants, techniciens, ingénieurs, sur les plates-bandes électorales du PS ou des Verts. Disposant d’une force militante considérable et dévouée, c’est du côté des associations, sur des thèmes comme la mondialisation ou la malbouffe qui ont un certain succès dans une fraction de la petite bourgeoisie de gauche, que le PCF ambitionne aujourd’hui de se montrer plus présent, actif et peut-être contestataire que ses rivaux directs sur ce terrain, socialistes ou écologistes. Sans parler de la musique « contestataire » jeune et branchée où Robert Hue dit trouver « une mise en cause profonde de la société capitaliste » qui pourrait contribuer à la construction du Nouveau Parti communiste de ses rêves.

Le Parti communiste y trouvera-il un nouveau souffle et un nouvel électorat ? C’est une autre question. Tout ce qu’on peut dire pour l’instant c’est que le maire communiste de Colombes, dans les Hauts-de-Seine, qui briguait son septième mandat a eu beau fusionner sa liste avec une liste « Motivé-e-s » qui figurait au premier tour, il n’a pas sauvé sa mairie pour autant. De même que Hue avec sa liste « Bouge l’Europe » n’a pas fait bouger vers le haut les scores du parti.

Une attente du côté de l’extrême gauche

Il est sorti une surprise des urnes du 11 mars. Les dirigeants du PC et les rédacteurs de l’Humanité en ont d’ailleurs pris note. Ce sont les scores de l’extrême gauche. Ils ont été plus symptomatiques qu’importants, ne serait-ce que parce que l’extrême gauche n’avait pas la force de se présenter partout, loin de là. Mais ces scores parlent néanmoins. Le phénomène est apparu en 1995, quand Arlette Laguiller avait fait 5,3 % aux présidentielles. D’autres scores l’ont ensuite confirmé. Et à ces dernières élections, les résultats de Lutte Ouvrière comme de la Ligue Communiste Révolutionnaire, et parfois même du Parti des Travailleurs, ne sont pas passés inaperçus. Leur signification politique n’a échappé à personne, surtout pas aux rédacteurs de l’Humanité qui ont aussitôt souligné les deux aspects les plus importants de cette poussée : « une critique implicite, dans bien des cas, de l’action gouvernementale » et « un vote qui s’exprime dans les quartiers et villes populaires avec un fort ancrage ouvrier ».

Une partie non négligeable de l’électorat populaire et ouvrier a désavoué le PC pour sa collaboration gouvernementale et s’est servi du bulletin de vote Lutte Ouvrière ou LCR pour l’exprimer ! Les trotskystes mordent désormais sur une partie de l’ancien électorat communiste déçu. Une petite partie encore, mais c’est un signe.

Il y a quelque chose à la gauche du PC. Contrairement à ce qu’affirme Hue, les idées communistes, de lutte de classe, de défense des intérêts des travailleurs, trouvent l’oreille d’une fraction, petite mais qui grandit, de la classe ouvrière.

L’érosion du Parti communiste ne se traduit pas seulement par des abstentions ou des déplacements à droite, voire à l’extrême droite, ce qui ne peut que conforter les militants communistes qui pensent toujours que la classe ouvrière doit se défendre par ses moyens propres, autres qu’institutionnels, qu’il y a encore une révolution à faire et dans l’immédiat une contre-offensive à préparer tous ensemble contre le patronat et le gouvernement. Ces résultats électoraux sont salutaires pour eux et nous. Pour tous ceux qui contestent l’ordre social. Ils devraient annoncer la possibilité et la nécessité d’engager au coude à coude les combats à venir, de les préparer ensemble, et la perspective de forger le parti ouvrier, communiste et révolutionnaire, dont la classe ouvrière a besoin.

La possibilité. La nécessité. Mais il n’y a aucun automatisme, aucune spontanéité en la matière. Reste à faire en sorte que ce symptôme électoral devienne une réalité au sein du mouvement ouvrier. Là, c’est aux organisations d’extrême gauche de mener une politique qui corresponde à l’attente que vient de révéler ces scores au sein d’une fraction du monde du travail.

Evidemment, les organisations révolutionnaires sont confrontées à une difficulté de taille : leur percée électorale dépasse largement leurs forces militantes. Ce qui signifie par exemple qu’Arlette Laguiller pourrait égaler voire dépasser le candidat du PCF aux prochaines présidentielles, comme les scores de l’ensemble de l’extrême gauche ceux du PC aux législatives, sans que le rapport des forces au sein du mouvement ouvrier ait vraiment changé en faveur des révolutionnaires. Autrement dit, sans que les révolutionnaires, en dépit de tous leurs efforts organisationnels et militants, aient acquis, ne serait-ce qu’en surface, une implantation militante comparable à celle des militants et sympathisants du PCF actuel, aussi déconfit soit-il. Ce qui signifie que notre percée électorale, peut-être provisoire, n’est en elle-même pas capable de nous permettre d’entraîner suffisamment de travailleurs combatifs pour faire échec aux appareils réformistes dans la lutte de classe (et celui du PCF, par l’intermédiaire de la CGT, reste encore le plus influent), sinon de les supplanter. Les élections ne sont que des élections.

En revanche, cette percée électorale qui traduit la fin de certaines illusions au sein de la classe ouvrière et de nouveaux espoirs, nous donne sans doute, pour la première fois depuis des décennies, la crédibilité et la possibilité de mener une politique permettant de forger cette force révolutionnaire.

Et pour cela il y aura certainement plusieurs pièges à éviter.

D’abord de penser que cette percée électorale, si elle est capitalisable, ne le serait qu’en termes organisationnels pour chacun de nos courants. Pour l’heure, LO comme la LCR (et sans aucun doute le PT), mobilisent à juste titre tous leurs efforts militants pour rencontrer, retrouver, associer, encourager, organiser d’une façon ou d’une autre, ceux qui ont voté pour l’extrême gauche et en particulier ceux qui l’ont aidée en se portant candidats sur ses listes ou en participant à sa campagne. Cela portera ses fruits, comme tous les efforts militants, et cette fois, vu les scores, peut-être plus que lors des élections précédentes de ces dernières années. En tout cas espérons-le.

Ces efforts sont indispensables, mais ne suffisent pas à répondre à la situation. D’une certaine façon, s’en contenter serait surestimer la signification des derniers scores. L’électorat populaire qui s’est porté vers l’extrême gauche, a voté pour elle en signe de protestation contre la gauche gouvernementale, et non pas la plupart du temps parce qu’il se sentait lui-même communiste révolutionnaire, trotskyste, ou plus généralement prêt à porter nos couleurs. Bref, prêt à rallier nos rangs. 8, 10 ou 15 % et plus dans certaines villes ouvrières (dont les trois quarts ont même maintenu leur vote au deuxième tour dans les quelques villes où nous pouvions nous maintenir), cela veut dire autant de travailleurs, de familles populaires, qui n’attendent plus rien de la gauche gouvernementale, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont prêts pour autant à grossir les forces militantes de l’extrême gauche. En revanche, ils sont sans doute prêts désormais à écouter ce que proposent les révolutionnaires... en dépit de leur identité révolutionnaire ! Ni plus, ni moins. Entre le désaveu politique et l’adhésion en une autre force potentielle, il y a une marge importante. Et c’est cette marge qu’il nous appartient désormais de combler.

Car, là aussi, il ne serait pas juste de simplement se dire, comme nous avons pu le faire à la suite des présidentielles de 1995 : vérifions si ces résultats sont capitalisables par chacune des organisations révolutionnaires (séparément ou ensemble, ce qui en la circonstance ne changerait pas grand chose). Du moins de se contenter de cela. En fait, en l’absence de poussée sociale significative, comme dans le contexte actuel, il y a peu de chances pour qu’une percée électorale se traduise spontanément par un afflux militant vers l’extrême gauche. Mais cela ne signifie pas pour autant que de nouvelles possibilités politiques ne sont pas à la portée de l’extrême gauche. C’est là où les véritables questions de nos orientations politiques commencent.

Le défi à relever

A ce niveau, l’extrême gauche est menacée de deux erreurs symétriques. D’abord, de ne pas prendre en compte la véritable signification politique de la percée des différentes organisations d’extrême gauche (y compris de ses scores là où elle s’est maintenue au deuxième tour) : ceux qui ont voté pour nous, grosso modo quelle que soit la politique exprimée par nos organisations respectives, l’ont fait sans remords, sans se préoccuper de « vote utile ». Le désaveu de la gauche gouvernementale, PC compris, était franc et net. Il existe dans les milieux ouvriers une partie significative qui regarde vers l’extrême gauche précisément parce que celle-ci lui apparaît radicalement anti-gouvernementale, et pas seulement « critique ». Non, l’extrême gauche n’est pas, ne doit pas être la gauche de « la gauche plurielle ». Elle est contre la gauche plurielle, contre ce gouvernement capitaliste, et c’est comme telle qu’elle a recueilli les suffrages de ces ex-électeurs communistes, entre autres, qui précisément sont exaspérés de voir leur parti s’accrocher à cette gauche qui se dit plurielle, mais si monolithique dans son comportement et ses décisions.

La bourde serait de continuer à défendre coûte que coûte la perspective de « battre la droite » comme l’a encore fait la direction de la LCR lors de ces municipales ou de se raccrocher à des forces qui ont plus ou moins partie liée avec cette gauche plurielle. D’une certaine façon, ce serait désavouer le score de l’extrême gauche à ces municipales. Ce serait nourrir plus d’illusions électorales que l’électorat ouvrier lui-même, à commencer par les ex-électeurs communistes. Ce serait pour le coup faire preuve de frilosité, de ringardise politique. Et surtout, ce serait renoncer à vouloir créer cette force politique d’extrême gauche pour laquelle, tout le monde s’accorde à le constater y compris nos adversaires il y a désormais la place, où si l’on préfère, un écho possible au sein de la population.

L’autre faute politique serait de se contenter d’affirmer son identité communiste révolutionnaire, prolétarienne, et de penser qu’ainsi, à l’avenir, l’électorat reconnaîtra les siens, en attendant qu’un éventuel mûrissement de la situation permette à cette extrême gauche non compromise d’engranger son identité sur un autre terrain qu’électoral. A cet égard, les derniers scores confirment la justesse du positionnement de Lutte Ouvrière au deuxième tour. Mais il ne suffit pas d’avoir eu raison à ce niveau-là. Justement. La LCR a obtenu des scores comparables à ceux de LO, en provenance des mêmes quartiers ouvriers, des mêmes militants communistes, pour les mêmes raisons que LO. Sur le même vote protestataire. Ce dont une bonne partie des militants de la LCR (et des personnes qui se sont mises sur ses listes) ont pris note. C’est sur sa gauche que la LCR a obtenu les mêmes scores que LO, pas sur sa droite. Et c’est pourquoi LO se doit de proposer à la LCR une politique commune en accord avec ces résultats-là, pour les prochaines échéances électorales de 2001, bien sûr, aux présidentielles et aux législatives, mais aussi avant ces échéances, sur un terrain extra électoral. De l’entraîner sur un terrain clairement lutte de classe, prolétarien, dont on voit qu’il rencontre un écho certain dans la population.

Et entraîner le reste de l’extrême gauche sur ce positionnement intransigeant vis-à-vis du reste de la gauche, c’est aussi avoir l’ambition de proposer une politique commune de l’extrême gauche au reste du mouvement ouvrier, sur tous les fronts où les travailleurs sont attaqués. C’est ainsi que les anciens électeurs communistes et bien d’autres qui regardent désormais vers l’extrême gauche quand ils veulent désavouer leurs partis traditionnels, commenceront à la considérer comme crédible également sur un autre terrain. C’est là aussi où nous parviendrons à capitaliser de nouvelles forces militantes.

L’extrême gauche a un défi politique à relever. Rien n’est gagné d’avance. Mais si personne ne propose une telle politique, si LO, par exemple, la mieux placée pour cela, s’y refusait, cela reviendrait à laisser la place à d’autres, sur un tout autre terrain. Il y a une attente politique du côté de la classe ouvrière qui a perdu ses illusions électorales. Il y a une place à prendre... Et il vaudrait mieux que l’extrême gauche se porte candidate sans tarder. Car on pourrait même voir surgir « à la gauche de la gauche » quelque chose, qui se vanterait sans doute d’être une « nouvelle force politique », mais certes pas d’extrême gauche, et qui ménagerait de nouvelles déconvenues aux travailleurs.

Ces dernières municipales ont montré qu’une fraction du milieu populaire autrefois influencée par le PCF attend de nouvelles perspectives, et que cela ne le gênerait pas, bien au contraire, que ces perspectives viennent des révolutionnaires. A nous de nous y atteler.

Le 30 mars 2001

Lutte de Classe (mensuel - Lutte Ouvrière) - #57 - mars-avril 2001

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