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Entre guerre et paix : de nouvelles menaces pour le peuple palestinien

2 janvier 2001 Monde

Le plan de paix américain de la fin décembre 2000 a échoué. La perspective d’un Etat palestinien est à nouveau renvoyée aux calendes grecques. La deuxième Intifada débutée en septembre 2000 a montré que pour la population palestinienne, les accords n’ont rien réglé. Après plus de cinquante années de lutte, des dizaines de milliers de morts (environ 7000 morts en Jordanie en 1970, 30 000 morts au Liban

après 1975, 1400 morts dans les diverses révoltes des Territoires occupés), la population palestinienne ne dispose toujours pas d’un territoire, ni d’un Etat. Elle est toujours ce peuple déplacé, sans papiers, vivant en partie dans des camps de bidonvilles provisoires. Quatre millions de Palestiniens sont expulsés de leur terre et trois millions vivent en Palestine mais sont traités en parias.

Calmer la révolte ce n’est pas vouloir la paix

Le prétendu processus de paix enclenché par les accords d’Oslo de 1993, qui a calmé la première Intifada palestinienne débutée en 1987, débouche sur une impasse. Il n’y a jamais eu d’accord entre dirigeants israéliens et palestiniens sur les points essentiels : statut futur du territoire « autonome », frontières, moyens de défense et indépendance de l’Etat palestinien, avenir des colonies israéliennes des Territoires, retour des réfugiés, terres et ressources en eau de la Palestine, statut de Jérusalem.

Les dirigeants israéliens ont fait semblant de s’accommoder de l’idée d’un Etat palestinien indépendant dirigé par l’OLP. Il s’agissait seulement de donner à l’OLP le moyen d’arrêter l’Intifada qui durait depuis sept ans et que la répression de l’armée israélienne (plus de mille morts) n’avait pu juguler. Cela leur a servi aussi à tromper la population israélienne. Car la répression de la révolte des pierres de 1987 suscitait de la contestation au sein de la population juive, avec le refus d’une partie de la jeunesse de servir dans les Territoires et même un refus de la conscription. Cette opposition israélienne avait débuté en 1982 lors de la guerre d’Israël au Liban, perçue comme une guerre de conquête et de destruction d’un pays voisin : refus de soutenir les opérations terroristes de l’Etat d’Israël, manifestations massives, mutineries de soldats et mouvements de désobéissance civile. Phénomène absolument nouveau en Israël, des dizaines de soldats furent condamnés en 1983 à des peines de plusieurs semaines de prison pour refus de rejoindre leurs unités. 400 000 personnes manifestèrent contre Sharon à Tel Aviv en dénonçant la complicité de l’armée israélienne dans le massacre des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila.

La paix est une telle aspiration des peuples que la poignée de main historique d’Arafat et Rabin en 1993 avait d’abord convaincu. En 1993, le mouvement « La paix maintenant » avait même cessé ses démonstrations de rue, pour mieux aider le gouvernement à construire la paix. L’Intifada palestinienne s’était également arrêtée, ainsi que les attentats.

L’OLP et son leader Yasser Arafat avaient aussi beaucoup à gagner à jouer le jeu des dirigeants israéliens et américains. En 1993, après de nombreuses défaites, luttes intestines et trahisons, cette organisation était au plus bas de son influence dans la population palestinienne. Elle était absente dans les Territoires occupés et en Israël, expulsée du Koweit, de Syrie, de Jordanie et du Liban, exilée en Tunisie, loin de la Palestine. Elle avait perdu ses principales rentrées financières, celles provenant des émirats, du fait de son soutien à Saddam Hussein. Ces négociations au sommet permirent à l’OLP d’être reconnue sur la scène internationale comme le porte parole des Palestiniens, ce qui lui redonnait le premier rôle devant les autres organisations palestiniennes. Enfin, avec la formation en juillet 1994 d’un gouvernement des Territoires autonomes que les négociateurs ont appelé « l’Autorité palestinienne », elle disposait de certains moyens : postes pour les militants, liens avec les classes dirigeantes, revenus de l’aide internationale et impôts. Cela constituait les bases d’un semblant d’Etat, totalement dépendant et soumis à Israël et simplement chargé de maintenir le calme au sein de la population. La police palestinienne fut d’ailleurs la première institution mise en place, bien avant tout autre structure administrative, sociale ou gouvernementale. Arafat avait accepté en échange de peser de tout son poids pour arrêter l’Intifada, cette révolte populaire que l’OLP n’avait ni initiée ni voulue et qui lui retirait la confiance de tous les Etats arabes de la région, très inquiets de voir cette révolte sociale se développer à leur porte en risquant de donner des idées à leur propre jeunesse et à leur classe ouvrière.

Le boom de la colonisation des Territoires occupés

En réalité, les dirigeants israéliens, de gauche comme de droite, n’envisageaient ni de décoloniser ni de reconnaître aux Palestiniens leur droit à un Etat indépendant. Au contraire, ils allaient profiter du répit de ces années de négociations pour cimenter leur colonisation des « Territoires occupés », le terme occupé étant employé dès 1967 pour masquer le désir d’annexion. Itzhak Rabin, le dirigeant travailliste initiateur du processus de paix, avait dès 1993 accéléré le rythme de construction d’implantations juives dans les Territoires occupés. Puis, gauche et droite alternativement au pouvoir, le nombre de colons dans les Territoires était passé de 6000 en 1977, à 100 000 en 1987, puis à 180 000 actuellement et 380 000 en comptant les colonies de Jérusalem-Est. Ce n’était même pas l’accroissement de la population israélienne qui poussait à ces nouvelles implantations. Bon nombre de ces immeubles étant vides, il a fallu pour les remplir favoriser une nouvelle immigration massive en Israël. Celle des juifs de la diaspora n’y suffisait pas : l’Etat d’Israël a donc relancé l’immigration des Russes y compris non-juifs (7 % par an d’augmentation) ainsi que celle d’Asie et d’Europe de l’Est.

L’expropriation des terres palestiniennes n’a pas cessé de s’accélérer : les surfaces expropriées en 1991 furent par exemple trois fois supérieures à celles de 1990. Et cela a continué : de janvier à novembre 2000, 2700 parcelles de terre ont été confisquées à des Palestiniens, soit une moyenne de 250 par mois. Pour 2001, le gouvernement Barak a prévu une enveloppe de 300 millions de dollars pour le développement des colonies ! Le mouvement pacifiste israélien « La paix maintenant », qui souligne que depuis les accords d’Oslo les logements dans des colonies ont augmenté de 52,5 %, revendique l’évacuation quasi totale des colonies car il ne peut y avoir de paix sans décolonisation.

En plus des colonies agricoles, Israël a développé en Cisjordanie des banlieues dortoirs de Tel Aviv et Jérusalem qui proposent des habitations à loyer modéré aux Israéliens ou aux nouveaux travailleurs immigrés. Il y a aussi la volonté d’occuper Jérusalem, d’une part en étendant les zones israéliennes au milieu des zones palestiniennes (une véritable provocation permanente comme l’est le groupe d’habitations de Har Homa), d’autre part en développant l’agglomération du grand Jérusalem avec 150 000 Palestiniens pour 420 000 Israéliens, dont 200 000 Israéliens pour encercler Jérusalem Est, ville palestinienne. Ainsi, la colonie Maale Adumim, la plus grande colonie de Cisjordanie édifiée dans les faubourgs de Jérusalem, a vu ses nouveaux plans d’annexion autorisés par Rabin en 1995, soit 53 kilomètres carrés (une surface plus vaste que Tel Aviv) pour moins de 30 000 personnes. La raison stratégique de cette implantation est qu’elle enserre la partie est de Jérusalem, zone palestinienne, et coupe Jérusalem Est de Jéricho. Là, l’objectif n’est manifestement pas la sécurité mais la mainmise sur la ville.

La politique du « tout sécuritaire » justifie les pires exactions. Et d’abord que l’Etat d’Israël réplique aux jeunes lanceurs de pierres palestiniens par une véritable guerre utilisant tanks, hélicoptères de combat, lance-roquettes, lance-missiles et des tirs à balles réelles : 320 morts en quatre mois et plus de dix mille blessés palestiniens au sein d’une population civile désarmée. La « sécurité » justifie aussi qu’à tout attentat sur une route, l’armée israélienne réplique par la destruction de toutes les maisons palestiniennes le long de la route ou à proximité quand ce n’est pas par un bombardement de quartiers palestiniens.

C’est le travailliste Itzhak Rabin qui, en même temps qu’il reconnaissait l’OLP et l’autonomie palestinienne, avait chargé les militaires de planifier le maillage des territoire par un réseau de routes et d’implantations. Sur le terrain, c’est l’armée israélienne et pas Clinton qui a dicté les véritables plans de partage de la Cisjordanie, prenant la suite du plan Allon de 1967, comme le plan « Seven Stars » avec Sharon en 1991 ou le plan « Allon Plus » avec Nétanyahou en 1997, des « plans secrets » divulgués par la presse israélienne.

Pendant qu’aux sommets de la paix on parlait décolonisation et indépendance, on assistait à la colonisation et l’asphyxie croissantes des zones palestiniennes sur le terrain.

Les routes de l’apartheid

Israël s’est alors lancée dans une politique de construction très rapide de tout un réseau de routes « juives » (interdites aux Palestiniens) en Cisjordanie et à Gaza. Qu’on les appelle « routes de contournement » (pour relier entre elles les implantations israéliennes) ou « route de sécurité » (pour permettre à l’armée de bloquer toute révolte et de réprimer facilement), elles ont comme but d’encercler toutes les zones de peuplement palestinien, de tisser un maillage serré autour des villes palestiniennes devenues des enclaves sur leur propre territoire.

Les terres nécessaires aux routes ont été purement et simplement réquisitionnées par l’armée au nom de la sécurité d’Israël. Un jour les villageois du coin reçoivent un papier en hébreu avec le nouveau plan des lieux. Ces paysans ont 72 heures pour trouver un avocat israélien prêt à présenter devant la Haute cour de justice israélienne leur défense contre la saisie de terres par l’armée pour « raisons de sécurité » ! S’il n’y a pas d’injonction de la Haute cour, les travaux commencent immédiatement.

Ces routes transforment le territoire palestinien en autant de bantoustans séparés les uns des autres par des territoires israéliens, par des routes, des barrières et des contrôles, asphyxiés et dépendants économiquement. Oui, ce sont des bantoustans, comme en Afrique du sud, parce que leur fonction, outre l’emprisonnement de tout un peuple, consiste aussi à n’être que des réservoirs de main d’oeuvre. Les accords d’Oslo ont créé 227 zones séparées sous contrôle palestinien et 190 d’entre elles mesurent moins de 2 km carrés ! Loin de devenir une terre continue, d’un seul tenant, la partie palestinienne devient ce que l’on a appelé la « peau de léopard » dont les taches sont les enclaves palestiniennes, encore appelées, dans le plan de paix dit Oslo II, la zone A pour les villes palestiniennes dépendant de l’Autorité palestinienne, et la zone B pour les bourgs et villages ne dépendant qu’administrativement de celle-ci. Le reste est la zone C où Israël fait ce qu’il veut. Or la zone C entoure toutes les zones A et B. L’avantage pour Israël, c’est que le seul point de contact avec la zone israélienne devient une porte, un « point de contrôle », qu’il est bien plus facile de garder qu’un territoire. D’autre part, les routes découpent la Cisjordanie en quatre morceaux séparés les uns des autres : la région de Jénine-Naplouse, celle de Ramallah, celle de Bethléem et celle de Hébron. La route de contournement au sud de Jérusalem coupe sa partie palestinienne du reste du territoire palestinien. Depuis les accords d’Oslo, les 200 demandes de permis de construire en zone C par des Palestiniens ont été refusées par Israël alors que 40 000 Palestiniens vivent dans cette zone. L’objectif évident de l’Etat d’Israël est de vider les zones C de leurs habitants palestiniens.

Les Territoires occupés, où les Palestiniens sont considérés comme « résidents étrangers », se transforment de plus en plus en un ghetto Palestinien. Les points de contrôle sont ses entrées. Les routes israéliennes ses barrières infranchissables. La police d’Arafat fait office de garde intérieure des camps ; les milices d’autodéfense lourdement armées des colonies israéliennes, constituent la garde extérieure. Ehoud Barak a d’ailleurs été plus loin en annonçant en décembre dernier la mise en place d’une ligne électrifiée séparant Israéliens et Palestiniens dans les Territoires ! Pourquoi pas des miradors !

La vie à Gaza et en Cisjordanie

La dernière Intifada de septembre dernier n’a pu être stoppée malgré une intervention militaire massive. Au delà de la provocation consciente et délibérée du leader d’extrême-droite Sharon paradant à la tête de 3000 hommes en armes sur l’esplanade des mosquées de Jérusalem, l’origine de cette explosion de colère spontanée est la situation de plus en plus difficile des Palestiniens et leur confrontation de plus en plus fréquente avec les colons. Ces colonies, qui connaissent un accroissement rapide des habitations, des commerces, des routes et bénéficient d’un soutien financier étatique, sont une provocation permanente face aux concentrations de réfugiés qui vivent dans une atroce misère matérielle et morale. Et la violence des rapports entre les deux populations provient aussi du fait que les colons, qui ne font cependant pas partie de la fraction aisée de la population israélienne, sont surtout recrutés parmi les Israéliens les plus violemment anti-arabe, parfois directement par les organisations ultra religieuses et d’extrême-droite.

C’est à l’image fallacieuse (autant que très médiatisée) d’un conflit en voie de résolution par la conciliation au sommet que cette nouvelle révolte palestinienne a infligé un violent démenti. Les Palestiniens des Territoires occupés, eux, n’estimaient pas que leurs problèmes étaient en bonne voie. Au contraire, le bouclage de plus en plus fréquent des Territoires les privait du dernier moyen de subsistance qui leur restait : travailler, à bas prix, en Israël. Par une simple mesure administrative et policière, 165 000 ouvriers palestiniens ont été privés d’emploi ! Le taux de chômage dans les Territoires occupés est passé de 18 à 37 %. Le nombre d’ouvriers palestiniens autorisés à travailler en Israël est passé de 165 000 en 1990 à 30 000 en 1995.

En 1999, 200 000 immigrés économiques venus de Russie, de Roumanie, de Thaïlande ou même de Chine travaillaient en Israël, soit 10 % de la population active, gagnant moitié moins que les Israéliens, ne touchant ni vacances ni retraite, travaillant douze à seize heures par jour et provoquant ainsi une diminution encore plus grande des postes pour les Palestiniens. Selon la Banque Mondiale, le PNB par habitant en Cisjordanie et à Gaza a diminué de 20 % de 1993 à 1996 ; en 1996 il était de 5000 F en moyenne par an et par habitant en Cisjordanie et de 3000F à Gaza, contre 70 000F par an et par habitant d’Israël.

Par son contrôle des entrées du territoire palestinien, Israël s’est donné les moyens d’asphyxier toute la population. Ce n’est pas seulement les déplacements entre les Territoires et Israël qui ont été limités, conditionnés et parfois supprimés. C’est aussi les liaisons entre Gaza et la Cisjordanie, entre villes de Cisjordanie et avec Jérusalem. En fait, depuis 1993, Jérusalem est quasiment interdite aux habitants de Cisjordanie et les liaisons entre Gaza et la Cisjordanie sont très limitées. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme et la délinquance, Israël a instauré en 1988 la carte verte pour les Palestiniens, carte contrôlant encore plus sévèrement l’entrée sur le territoire israélien.

On assiste également à une réduction drastique des travaux agricoles, activité principale des Palestiniens. A Gaza, cela est dû aux implantations israéliennes qui occupent 30 % des terres et disposent de 80 % des ressources en eau pour 5000 colons devant 800 000 Palestiniens ! En Cisjordanie, cela est dû aussi au cloisonnement des zones palestiniennes qui empêchent la circulation des marchandises et au bouclage fréquent des Territoires par les forces israéliennes, bouclage qui empêche aussi les échanges entre zones palestiniennes du fait des permis nécessaires pour les personnes, des autorisations pour les marchandises et les camions. De plus en plus de villages perdent leur accès à l’eau, aux pâturages ou aux cultures.

Quant à la production industrielle, elle est indigente dans les Territoires dits autonomes (essentiellement la zone industrielle de Carni, à Gaza). En 1997, elle représentait moins de 15 % du PIB et les deux tiers des entreprises n’étaient que des ateliers artisanaux employant moins de quatre salariés ! Aujourd’hui les nouvelles implantations industrielles palestiniennes dans la partie autonome en sont seulement au stade des projets. Quant aux possesseurs de capitaux (palestiniens) de Jordanie ou du Koweit, ils se disent intéressés à l’idée d’investir mais demandent des garanties d’un Etat palestinien et des garanties de la communauté internationale. Le nationalisme ne va quand même pas l’emporter sur les affaires !

La plupart des investissements de la nouvelle Autorité palestinienne ont servi à former une police palestinienne, ce qui n’a contribué qu’à multiplier les nombreuses exactions contre la population. Cette police s’autorise à torturer dans les prisons, à se débarrasser des opposants politiques et pas seulement de ceux du mouvement islamique Hamas, prétexte aisé à toutes ces opérations de basse police. Parmi les 60 000 agents publics dépendant de l’Autorité, on compte 27 000 membres des forces de police et de sécurité (presque la moitié). Une bonne partie de l’appareil bureaucratique ne provient même pas des Territoires mais du squelette d’appareil d’Etat qu’Arafat avait maintenu dans son dernier exil à Tunis, même s’il y a rajouté quelques affairistes du coin et des propriétaires fonciers.

Que ce soit à Gaza ou en Cisjordanie, la misère ne cesse de grandir et est d’autant plus criante qu’apparaissent de nouveaux riches Palestiniens qui sont ostensiblement aidés par le gouvernement palestinien. Après la signature des accords d’Oslo, 44 pays s’étaient engagés à verser 3,6 milliards de dollars. Plus de 4 ans après ils n’ont acquitté que 1,82 milliards de dollars. Et encore, de ceux-ci la population palestinienne n’a pas tu la couleur car l’argent a été détourné. Deux conflits récents entre l’Autorité et la population palestinienne ont montré comment les nouveaux dirigeants entendaient gouverner : l’arrestation des étudiants accusés d’avoir jeté des pierres à Jospin, puis en 1995 le licenciement de tous les grévistes lors du mouvement des instituteurs pour des hausses de salaires et une caisse de retraite. Dans les deux cas, l’Autorité a dû reculer devant la contestation.

La situation actuelle des réfugiés palestiniens

Que sont devenus les palestiniens réfugiés dans les pays arabes et les Palestiniens israéliens ? L’accord d’Oslo supposait, en échange des Territoires de Gaza et de la Cisjordanie, que les Palestiniens oublient la partie de leur population réfugiée à l’étranger (4 millions sur 7 millions, dont un tiers vit dans des camps) et dont la majorité n’a pourtant trouvé aucune intégration dans les pays arabes où elle s’est réfugiée. Mais ce n’est certainement pas à Gaza, où vivent déjà plus de 2200 habitants au kilomètre carré, qu’ils risquent d’exercer ce droit au retour !

Au Liban

Après les nombreuses expulsions qui ont suivi la défaite des Palestiniens dans la guerre civile libanaise (1975-1985), il ne reste plus que quatre cent mille réfugiés palestiniens au Liban, sur une population de 4 millions, traités en étrangers indésirables. Ils sont réduits pour la grande majorité à une misère et un désespoir aussi grand et même pire que ceux de Gaza et de Cisjordanie. Le taux de chômage dans cette population est de 40 % et le niveau de vie baisse régulièrement depuis quinze ans. Tout est fait pour faire partir cette population traitée en bouc émissaire : vexations, violences, interdiction de faire des travaux dans les camps, restrictions à la participation à l’activité économique et aux diverses professions. Le 28 décembre dernier, le premier ministre libanais Hariri, cité par le Monde déclarait : « Le Liban tout entier, dans toutes ses communautés, refuse l’implantation des réfugiés. » Clinton a d’ailleurs expliqué, dans son dernier projet, que les Palestiniens pourraient être effectivement expulsés du Liban, au nom ... du « droit au retour pour raisons humanitaires » ! Tout en expliquant par ailleurs que les réfugiés ne pourraient par contre pas « bénéficier » du même « droit au retour » !

En Jordanie

La Jordanie est le seul pays où les Palestiniens sont majoritaires. Il y sont d’ailleurs plus nombreux que nulle part ailleurs, une partie d’entre eux n’étant pas réfugiés mais originaires du pays car la Jordanie est une partie de la Palestine. Parmi les deux millions sept cent mille Palestiniens de Jordanie, il y a bien sûr ceux qui ont réussi : une bourgeoisie d’affaires assez aisée et de nombreux petits bourgeois. Mais les Palestiniens constituent aussi 60 % de la main d’oeuvre du pays, sans parler des nombreux chômeurs parmi le million de réfugiés. La guerre civile de 1970, qui s’est achevée par le massacre de 30 000 Palestiniens par le roi Hussein, a conforté l’hostilité du pouvoir royal et des classes dirigeantes jordaniennes à l’égard des réfugiés : les Palestiniens n’ont pas accès aux postes d’Etat. Depuis le retrait de la revendication du royaume sur la Cisjordanie, les réfugiés originaires de cette région ont des problèmes de papiers : passeports devenus temporaires, pas de droit au livret de famille et aux avantages attenants (aide sociale, avantages des services publics et droit d’y travailler, santé, etc.).

En Syrie

La Syrie est le seul pays arabe à avoir donné aux Palestiniens des cartes d’identité et ils sont intégrés dans son activité économique. Les Palestiniens y sont cependant surveillés étroitement et ne sont autorisées que les organisations palestiniennes contrôlées par le pouvoir dictatorial. Par contre, 30 % de la population palestinienne y vit dans des camps et la Syrie n’investit quasiment pas dans les infrastructures des camps de réfugiés, réduits à l’aide internationale. 46 % de la population des camps de Syrie vit toujours en dessous du seuil de pauvreté.

En Egypte

L’Egypte, y compris celle du « panarabe » Nasser, n’a jamais accepté d’immigration importante de Palestiniens. Ceux qui ont réussi à y émigrer ne disposent que d’un permis de séjour qui ne leur garantit rien, même pas le droit de rester un temps défini, même s’ils sont nés en Egypte, et doivent se soumettre à de nombreuses conditions de renouvellement du permis : renouveler le visa, prouver que l’on a dépensé plus de 180 dollars dans le pays par famille et par mois. Lorsque l’Egypte occupait le Territoire de Gaza, les habitants n’avaient pas de papiers égyptiens ni le droit de circuler en Egypte, même si inversement l’Egypte ne leur donnait pas le droit à constituer leur Etat à Gaza !

Au Koweit

Il faudrait aussi parler des Palestiniens du Koweit dont une grande partie avaient été massivement expulsés après la guerre du Golfe, après avoir été terrorisés et torturés par les classes dirigeantes koweitis revenues au pouvoir après la guerre. Bilan de la vengeance des petits seigneurs du Koweit qui reprochaient à l’OLP d’avoir soutenu Saddam Hussein : des milliers de morts et de disparus et 300 000 Palestiniens expulsés dont la plupart ont dû émigrer en Jordanie. Certains d’entre eux sont passés par l’Egypte qui n’a pas voulu les garder, les a envoyé vers Gaza, où les Israéliens ne voulaient pas les laisser passer et ont dû attendre ainsi dans le désert ! Les 350 000 Palestiniens rescapés qui vivent toujours au Koweit sont soumis à des restrictions draconiennes de séjour, de déplacement et de travail.

En Israël

Les Palestiniens restés ou nés en Israël ont la nationalité israélienne mais ils n’en ont pas exactement les mêmes devoirs (service militaire) ni les mêmes droits (maintien de lois spéciales datant du mandat britannique), ni le même niveau de vie que les autres Israéliens. Alors que la population israélienne est essentiellement urbaine, les Palestiniens sont pour moins d’un quart dans les grandes villes et la plupart de ceux qui ne sont pas paysans sont devenus des prolétaires. Mais leur situation économique se dégrade progressivement vu l’augmentation du racisme intérieur à leur égard et l’arrivée de nouveaux immigrants. 700 000 Israéliens sur 6 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté (1575F par mois) soit 11 %, dont 30 % pour les Palestiniens. Il y a eu cependant une certaine intégration (se traduisant d’ailleurs par l’absence politique des organisations combattantes) mais, dès le début de l’Intifada de septembre 2000 dans les Territoires, les Palestiniens israéliens ont voulu montrer leur solidarité en manifestant pacifiquement. La réaction des forces de répression a été terrible : treize morts et des ratonnades à Bat Yam, Holon, Jaffa, Tibériade, Hadera, Haïffa, Saint Jean d’Acre, Jérusalem et Tel Aviv. Jamais on n’avait vu ainsi les forces israéliennes tirer sur des Arabes israéliens. Du coup, il y a eu des affrontements entre la population et les forces de l’ordre à Oum el Fahm, à Jaffa, à Nazareth et dans les agglomérations bédouines près de Bersheba.

Israël contre les Israéliens

Israël, c’est 90 milliards de dollars de PIB pour une population de cinq millions huit cent mille habitants. Le principal pays de la région, l’Egypte, représente en comparaison 71 milliards de dollars de PIB pour 64 millions et demi d’habitants, même pas dix fois moins par habitant ! L’investissement étranger direct en Israël est quatre fois supérieur à celui de l’Egypte. Les vendeurs d’armes ont un Etat à leur service, comme acheteur, vendeur à l’étranger et agent publicitaire : cet Etat se charge même d’envoyer ses militaires à l’étranger pour les démonstrations et le service après-vente ! Les patrons de l’agriculture et du bâtiment disposent de terres quasiment gratuites, d’équipements, de commandes d’Etat et d’une main d’oeuvre bon marché fournie sur place.

La société israélienne a engendré de multiples clivages et niveaux successifs d’exploitation et d’oppression : les Israéliens occidentaux ont la meilleure part, avant les Israéliens orientaux ; puis vienlent les Russes, les Yéménites, les Ethiopiens, les Palestiniens israéliens et ceux des Territoires et enfin les immigrés venus d’Afrique, d’Asie ou des pays de l’Est, avec ou sans carte de travail et papiers de séjour ! L’apartheid d’Afrique du sud n’avait pas produit autant de catégories différentes. Les disparités sociales se sont approfondies : en 1985, 1 % de la population recevait 11,5 % du revenu national, 10 % s’en partageaient presque 40 %, et 14,5 % de la population vivaient au-dessous du seuil de pauvreté (avec moins de la moitié d’un salaire moyen). Le chômage atteignait 6,9 % en 1985. Quinze ans plus tard, il y a une véritable«  »fracture sociale" entre les Israéliens riches et les Israéliens pauvres.

Contrairement à ce qu’affirment les nationalistes des deux camps, il n’est pas si évident pour les classes dirigeantes de faire adhérer les Israéliens à leur politique agressive et expansionniste. Il n’est pas non plus évident que la population travailleuse israélienne voit d’un bon oeil les mesures de « libéralisation » à tout crin menée par les gouvernements successifs au détriment de la santé et de l’éducation. Ou encore les privatisations et l’abandon de la politique sociale. L’intérêt de la population israélienne n’est certainement pas de se solidariser avec sa classe dirigeante. Jusqu’à présent les organisations qui ont combattu la politique des gouvernants sont restées, sauf de petites minorités, solidaires de cette forme de colonialisme qu’est le sionisme. Les provocations de l’extrême droite ou simplement de nouvelles politiques catastrophiques des classes dirigeantes israéliennes, le jusqu’au-boutisme guerrier, la violence la répression, peuvent aussi susciter demain la création d’une véritable opposition à la politique sioniste. Une telle opposition pourrait poser les bases d’une lutte commune des deux peuples.

Quels atouts pour le combat des Palestiniens ?

Par cinq fois le peuple palestinien a lancé de grandes luttes : la révolte de 1935-39, la lutte des fedayins et son relais dans les luttes ouvrières et populaires en Egypte de 1967, les combats de 1970 contre la monarchie jordanienne, la révolution libanaise de 1975-76 et enfin les Intifadas des Territoires occupés. Il s’est heurté non seulement aux Israéliens mais aux Etats arabes eux-mêmes. Les classes dirigeantes arabes ont alors massacré en Jordanie en 1970, au Liban en 1975-82 et au Koweit en 1991, plus de Palestiniens qu’Israël ! Ces régimes ultra réactionnaires ont montré qu’ils craignaient le caractère contagieux et explosif de la lutte des Palestiniens risquant d’entraîner les masses arabes opprimées.

C’est aussi ce que craint l’impérialisme. Les Etats-Unis contrôlent à eux seuls 20 % de la production et 50 % des réserves du Moyen Orient. Le gouvernement américain tient à l’équilibre de cette région et connaît parfaitement l’instabilité des régimes arabes. La classe ouvrière égyptienne, concentrée, ayant de nombreuses expériences de lutte, capable de prendre la tête de millions de déshérités regroupés dans la capitale, fait à elle seule frémir les bourgeoisies arabes et l’impérialisme. Le Liban a connu à nouveau des émeutes sociales en 1987, la Jordanie en février 1988, en avril 1989 et en août 1996, la Syrie en 1982, l’Egypte en août 1988 et l’été 1997. Les pays pétroliers sont également touchés par cette instabilité.

La cause palestinienne a plusieurs fois été un facteur déclenchant d’une situation sociale explosive comme en Egypte en 1967 et 1972, en Jordanie en 1970 et au Liban en 1975-76. Selon le Monde diplomatique de décembre 2000, « plusieurs responsables américains et israéliens évoquent les risques d’extension du conflit au Liban et à la Syrie ou d’une déstabilisation des régimes en place, notamment celui de Jordanie. » Nadine Picaudou, dans « Les palestiniens, un siècle d’histoire » (éditions Complexe, 1997), rapporte cette mise en garde de Yasser Arafat durant les négociations de l’automne 1989 : « je peux à n’importe quel moment renverser la table. Le monde entier verra alors comment toute la région pourrait exploser. » Arafat sait parfaitement à quelle perspective révolutionnaire il tourne le dos et à quelles trahisons il doit son statut auprès des grandes puissances.

C’est cette instabilité politique et sociale des pays du Moyen Orient qui a amené l’impérialisme à faire pression sur Israël pour un règlement du conflit palestinien. Aujourd’hui plus que jamais seule la menace d’extension peut obliger l’impérialisme à imposer à son allié, Israël, la reconnaissance des droits des Palestiniens. C’est pour cela que la politique consistant à soutenir les régimes arabes et l’ordre impérialiste, qui est celle d’Arafat, ne peut être qu’une trahison des intérêts des Palestiniens.

Mais dans le combat des Palestiniens, les travailleurs et les pauvres des pays arabes ne sont pas les seuls alliés. Il y a aussi les travailleurs, les jeunes, tous les Israéliens qui, petits enfants des victimes de pogromes et du nazisme, ne veulent pas devenir les gardiens de ghetto d’un nouveau peuple bouc émissaire : les Palestiniens.

Le 2 janvier 2001

Lutte de Classe (mensuel - Lutte Ouvrière) - #56 - janvier 2000

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