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Après Danone et Marks & Spencer, 40 000 travailleurs licenciés en France : les patrons nous cherchent, il faut qu’ils nous trouvent !

11 mai 2001 Politique

Les patrons licencient en grand. Annonce de dizaines de fermetures d’usines, de dizaines de milliers de suppressions d’emplois, renvoi d’intérimaires ou de contrats à durée déterminée et prestataires. Le gouvernement Jospin, loin de s’opposer à cette politique, cherche à la faire passer aussi en douce que possible. Du moins sans vague de contestation qui pourrait bousculer le capitalisme français.

L’annonce par Danone des licenciements dans le secteur des LU a confirmé qu’un patron pouvait licencier, fermer des usines, juste pour augmenter un peu les profits, sans l’ombre d’une prétendue nécessité économique. Même Le Monde, favorable aux lois du marché et de la concurrence, s’est étonné que « le groupe Danone réduit ses effectifs alors qu’il se porte extrêmement bien ». Un secteur en pleine prospérité, revendiquée fièrement, affichant des profits en hausse, allait fermer du jour au lendemain et jeter à la rue des salariés. Simplement parce qu’un patron avait trouvé plus profitable un autre secteur du trust, celui des produits frais, et choisissait d’y concentrer ses capitaux.

Une nouvelle fois et plus fortement que jamais, la population a ressenti combien il était inadmissible que des travailleurs soient ainsi jetés. Des gens de tous les milieux, qui n’avaient guère montré jusque-là de solidarité avec la classe ouvrière, ont tenu à exprimer leur indignation. Patronat et gouvernement ont mesuré l’émotion et en ont tenu compte dans leurs propos. Des politiciens peu suspects de solidarité avec les travailleurs, sont allés jusqu’à dire qu’ils allaient participer au boycott des produits Danone ! Boycott qui est devenu comme l’indice du soutien de la population aux salariés de Danone. Solidarité réelle de la part du grand public et hypocrite de la part des politiciens. Cela ne signifie pas que le boycott soit la meilleure ni la seule des réactions possibles. Mais il a fait figure de pétition contre le licencieur.

Autre élément de l’actualité de ces dernières semaines : la liaison entre les travailleurs de Lu-Danone et ceux de Marks and Spencer, licenciés en même temps et qui se sont retrouvés à manifester ensemble à Paris. Un pas important. On n’avait que trop été habitués à des luttes séparées contre les licenciements, parfois radicales comme dans la sidérurgie, mais isolées. Cette fois, le rejet des plans de licenciements débuté avec la manifestation des Danone et des Marks & Spencer a rapidement pris la forme d’une lutte concernant tous les secteurs. Il faut dire que la multiplication des annonces de licenciements dans un laps de temps très court a beaucoup fait pour cette prise de conscience. De même que le cynisme des patrons qui licencient.

Le PDG de Marks & Spencer a déclaré à la presse : « Plus de 4.000 emplois sont touchés en Europe dont près de la moitié en France. C’est très douloureux parce que les employés ont fait un effort surhumain ces dernières années pour essayer de restaurer les performances. (..) M & S est très fier d’essayer de minimiser les dégâts que nous leur causons par cette décision. »

Le PDG de Valeo n’est pas moins brutal dans ses déclarations : « Il est nécessaire d’effectuer un nettoyage de notre portefeuille (...) Nous avons ramassé dans nos filets au cours des récentes acquisitions un certain nombre d’activités qui pèsent sur nos résultats. » Quant au PDG d’AOM-Air Liberté, il a déclaré : « Si l’on ne se restructure pas, l’entreprise court un grave danger. Il y aura donc des suppressions d’emplois. Si l’on se restructure, il faudra sans doute réduire la taille de cette entreprise, il y aura donc des suppressions d’emplois. » Ou la réduction de 25 % des activités acceptée par le personnel ou la fermeture, tel est le chantage du PDG !

La réaction de la population du pays, elle, a été claire : un sondage BVA-L’Expansion indique que 89 % des Français dénoncent « les licenciements pour cause de profits ». Mais, dans un pays dit démocratique, ce n’est pourtant pas cela qui va les empêcher. A moins que

Offensive patronale de grande ampleur, dans le privé et le public

A partir du fameux jeudi noir 29 mars où ont été annoncés les licenciements chez Danone et Marks & Spencer, on a assisté à une déferlante d’annonce de suppressions d’emplois en France. La liste en est longue comme une litanie et couvre tous les secteurs de la métallurgie aux banques, de l’électroménager aux téléphones portables, du textile à l’industrie d’armement ou au nucléaire. Dans l’état actuel des informations qui ont été diffusées dans la presse, les licenciements annoncés sont ainsi chiffrés :

Danone 570, Marks & Spencer 1700, Dim 450, Péchiney 250, Nestlé 120, Chargeurs 200, NMPP 800, Rouleau Guichard 1000, Job 160, Ecce 400, Usinor 330, Polygone 250, Billon-Major 200, Caddy 250, André 450, Innoceta 150, EADS (défense) 1800, GIAT 1200, SNPE 100, Delphi 300, Magnetti-Marelli 700, Bosch 400, Sylea 200, Case 270, Sagem 250, Moulinex 1400, Bull 1800, Grimaud 500, Kodak 500, volailles Socavi 100, BSN 860, Philips 2700, Aventis 1000, Sagem 800, Mitsubishi 2000, ABB Alstom 2000, Dunlop-Goodyear 400, Hutchinson 900, Alcatel 850, Aventis 800, C et A 100, Air Littoral 1200, AOM et Air Liberté 1500. Sans compter tous les autres licencieurs : Breuvart, Ericsson, Epeda, Framatome, Motorola, Howmet, Inforsud-Diffusion, Molex Switch, Monoprix, Valeo, SCI France, Sotralentz SA, VMC (verrerie), Prisunic, Worldcom France, Banque Hervet, Caisse des dépôts, Volvo-RVI, etc pour lesquels manque encore la confirmation des chiffres de suppressions d’emplois. A rajouter encore la rumeur d’un nouveau plan social chez Renault, le énième auquel la direction de ce trust pourtant en pleine prospérité a commencé à préparer le personnel par des réunions indiquant « des résultats insatisfaisants et de nouveaux efforts » et qui pourrait être simplement remis à plus tard, en attendant sans doute une conjoncture sociale plus favorable... Un millier d’entreprises, par ailleurs, auraient licencié moins de dix salariés, ce que les spécialistes appellent des « paquets de neuf », mais au-dessous de dix, il n’y a pas de plan social !

Ces chiffres ne tiennent pas compte des emplois délocalisés, des usines regroupées où nombre de travailleurs ne pourront pas suivre, des usines rachetées par d’autres groupes ce qui est souvent que le premier pas vers de nouveaux plans sociaux.

Ces chiffres ne tiennent pas compte non plus des suppressions d’emplois précaires dans les entreprises citées précédemment ou d’autres, comme le renvoi de 1000 intérimaires à Citroën Rennes. Ces licenciements massifs d’intérimaires sont monnaie courante. Les entreprises ont multiplié les moyens de précariser l’emploi ce qui leur permet de licencier sans le dire, sans payer pour. Cela leur permet de minimiser les chiffres de suppressions d’emplois. Pourtant les licenciements déguisés de CDD, d’intérimaires, de sous-traitants sont autant de chômeurs en plus ! Par exemple 53 entreprises sous-traitantes de Péchiney mettent la clé sous la porte et licencient 400 salariés suite à la fermeture de l’usine de Marignac dans les Pyrénées (qui emploie elle-même 250 personnes). Selon la revue Alternatives Economiques, la multiplication des fermetures d’usines proviendrait du système même de la sous-traitance alors qu’on se contentait auparavant de plans de baisse des emplois sur un site. Mais c’est l’objectif de l’emploi dit flexible : pouvoir réaliser rapidement et facilement des compressions brutales d’effectifs en suivant au plus près les flux économiques.

Des patrons comme Danone se flattent que leurs licenciements ne soient pas secs mais « accompagnés » (préretraites, indemnités et reclassements). C’est oublier que les travailleurs n’iront pas à l’autre bout de la France, que les formations n’aident pas les salariés de plus de 40 ans à retrouver du travail, que les indemnités seront vite dépensées. C’est oublier surtout, volontairement bien sûr, que chaque poste supprimé, même sans licenciement sec, représente un poste de moins pour la génération suivante et un chômeur de plus. Les patrons licencieurs sont des fauteurs de chômage, de misère, de dégradation sociale avec son cortège de violence et de désespoir.

Un autre argument des licencieurs est qu’il y aurait davantage d’emplois créés que supprimés. Ces patrons prétendent que les licenciements sont inévitables et conditionnent une activité prospère productrice d’emplois. Mensonge ! On peut avoir le chômage et la croissance malgré les cris de victoire des patrons et du gouvernement. Il y a 2 millions de chômeurs recensés mais 3 millions de chômeurs réels (selon les chiffres officiels). Un rapport récent de l’INSEE fait état de 4,2 millions de pauvres en France soit 7,3 % de la population. Cela signifie survivre avec 3500 F par mois ! A noter que pour ces organismes, on n’est plus pauvre avec 3550 F par mois ! En réalité, il y aurait en 2001 plus de 4 millions de chômeurs et 4 millions de précaires !

En fait le chômage remonte. L’industrie et les grandes entreprises ont cessé d’embaucher. Chaque mois, plus de 300 000 demandeurs d’emploi s’inscrivent à l’ANPE. Les fins de mission d’intérim ont progressé de 28 % en un an.

Et il convient de ne pas oublier non plus les suppressions d’emplois dans les services publics. Ils ont été massifs ces dernières années, en particulier dans trois secteurs : les postes, les transports et les hôpitaux. Ils sont camouflés par un gouvernement qui tente de faire croire par des effets d’annonce qu’il embauche. En fait, nombre de travailleurs partants ne sont pas remplacés, au détriment du service public mais aussi de l’emploi. Les suppressions de postes sont facilitées par le fait qu’un nombre croissant de salariés des secteurs dits publics ne sont plus fonctionnaires et ont des statuts précaires (par exemple, un postier sur cinq est contractuel). De cette diminution d’effectifs, on constate surtout les effets avec l’aggravation des conditions de travail chez les postiers, les infirmières et sages femmes, les cheminots ou conducteurs de bus. Mais l’Etat refuse de donner ses chiffres en prétendant qu’il ne sait pas combien il emploie exactement de salariés ! Et les réductions d’effectifs dans le public signifient autant de chômeurs en plus, autant de moyens détournés du budget de l’Etat vers les caisses patronales largement approvisionnées.

Licenciements records, mais profits records !

Les licenciements massifs sont apparus d’autant plus injustifiables que les industriels et financiers s’affirment en pleine phase de croissance. Profits et bénéfices records. Trusts français qui avalent des trusts européens, coréens ou japonais. Jusque-là, le patronat et le gouvernement prétendaient que les licenciements visaient au redressement des finances d’entreprises en difficulté, prétendument mises à mal par la concurrence internationale. Ainsi avait-on justifié les licenciements à Renault, à Billancourt ou à Vilvoorde, ou encore à Michelin. Par la suite, les travailleurs ont pu constater que ces entreprises avaient « provisionné » des capitaux pour présenter des bilans très négatifs et justifier les licenciements.

Avec Danone c’est une tout autre affaire.

Le trust qui licencie reconnaît être en pleine prospérité, en pleine expansion à l’échelle mondiale puisqu’il envisage de croquer d’autres entreprises, avoue réaliser des bénéfices historiques, en hausse y compris dans le secteur biscuit LU-Danone qu’il vise à supprimer simplement parce qu’il est un tout petit peu moins croustillant. Danone annonce ainsi 4,7 milliards de francs de bénéfices tout en prétendant licencier 570 personnes, fermer les usines de Calais et Ris-Orangis, et préparer des plans sociaux dans d’autres sites, comme Château-Thierry et Jussy. Quant à Marks & Spencer, l’entreprise anglaise avait à peine annoncé par voie de presse au personnel les fermetures de tous ses magasins, avec à la clé 1800 licenciements en France, que l’on apprenait qu’elle entendait en même temps distribuer aux actionnaires deux milliards de livres (20 milliards de francs environ).

Sacré florilège que celui des « profiteurs » qui licencient : Motorola licencie et ferme une usine en Ecosse, mais a distribué près de trente millions de francs de primes à cinq dirigeants.

Péchiney veut fermer son usine de Marignac avec à la clé 250 suppressions d’emplois directs, plus 400 suppressions d’emplois « induits », mais a annoncé des résultats « historiques » selon son PDG avec 314 millions d’euros.

Moulinex prétend avoir perdu un milliard de francs l’année dernière, supprime 4000 postes en Europe dont 1500 en France avec la fermeture des sites de Lesquin dans le Nord, de Cormelles-le-Royal dans le Calvados et d’Alençon dans l’Orne, mais les frères Nocivelli qui possèdent l’entreprise ont empoché 785 millions de francs de dividendes cette année.

Aventis supprime environ 1000 emplois mais réalise un résultat net de 1,1 milliard d’euros, en augmentation de 63 % en un an. C’est la fusion de Rhône-Poulenc et Hoechst qui l’amène à se débarrasser de sa partie agroalimentaire pour être plus agressif dans son secteur pharmaceutique.

Alstom supprime environ 2000 emplois mais a un résultat net de 349 millions d’euros en augmentation de 15 % en un an. C’est sa fusion avec ABB qui l’amène à se débarrasser de son pôle énergie.

Delphi supprime 300 emplois en France (plus de 11 000 dans le monde) mais maintient son résultat net annuel de 78 millions d’euros.

Hutchinson menace de licencier 900 personnes mais a un chiffre d’affaires de 2,1 milliards d’euros, en augmentation de 10 % en un an. Et Hutchinson appartient à Total-Fina-Elf, champion toutes catégories des bénéfices en France.

Usinor supprime 330 postes et le PDG annonce un « gigantesque plan de restructuration, de réductions d’effectifs et de fermetures de sites » alors que le chiffre d’affaires est de 15,7 milliards d’euros, en augmentation de 15 %. La fusion avec Arbed et Aceralia amène ces suppressions de postes.

Valéo va encore licencier, fermant notamment Syléa à Cahors, mais l’équipementier automobile qui a multiplié par 10 ses ventes en dix ans, a réalisé cette année 368 millions de bénéfices nets et racheté de nombreuses entreprises.

Renault Véhicules Industriels supprime des emplois, dont le nombre n’est pas encore annoncé, mais est racheté par Volvo qui annonce une progression de ses ventes de 7 %. Le groupe Volvo a provisionné 425 millions d’euros au titre des réorganisations et restructurations.

Danone a décidé de dégraisser LU-biscuits qui rapporte pourtant 300 millions par an. Danone a un chiffre d’affaires de 93,7 milliards de francs, en augmentation de 7,5 % en un an et son résultat net est de 4,7 milliards de francs, en augmentation de 5,7 %. Les onze principaux dirigeants de Danone ont un salaire annuel moyen de 4,5 millions de francs sans compter bien d’autres avantages ! Et ce partisan des « destructions créatrices » d’emplois continue à se dire « un patron social ».

Michelin a supprimé 7500 emplois en Europe alors qu’aujourd’hui son chiffre d’affaires est de 15 milliards d’euros, en augmentation de 11 % en un an.

Marks & Spencer annonce des pertes mais distribue des dividendes royaux aux actionnaires tout en licenciant. Ainsi l’entreprise anglaise ferme ses 38 magasins en Europe mais fait cadeau de 3,2 millions de francs aux actionnaires et de 6 millions de francs à son PDG pour le récompenser de sa décision, lui qui touche déjà 6 millions de francs par an et a 50 millions de francs de revenus de stock-options. Comme on le voit, une entreprise peut annoncer des pertes en distribuant des milliards à ses propriétaires. Et les pertes des magasins Marks & Spencer d’Europe sont en effet négligeables (63 millions de francs) devant les profits du trust (4,2 milliards de francs).

Les grands groupes qui annoncent des pertes sont soit des entreprises qui ont provisionné des millions pour plans sociaux comme l’avait fait Renault avant les licenciements à Vilvoorde, soit des entreprises qui, après des fusions et rachats, après des concentrations, se séparent de certains secteurs pour s’assurer plus activement la situation de monopole ou trust dominant dans un autre. Ou encore ils divisent leur activité de manière à amasser capitaux et bénéfices d’un côté, pour se débarrasser d’un secteur moins rentable. C’est l’un des aspects de l’affaire des compagnies aériennes AOM et Air Liberté. Dans ce cas, il y a en plus les opérations financières du baron Seillière, patron du MEDEF, et de la compagnie suisse SAir Group, ex-Swissair.

Les « licenciements boursiers », fruit de la concurrence entre trusts capitalistes dans l’économie de marché

Ce sont les patrons américains qui ont lancé ces vagues de licenciements massifs avec maintenant près d’un million de suppressions d’emplois totalisées par les grands trusts américains, dont 600 000 en un seul trimestre. Un trust américain qui ne licencierait pas aujourd’hui serait quasiment disqualifié aux yeux des investisseurs. Pour ceux qui, comme le PDG de Danone, prétendent que « ces licenciements sont créateurs d’emplois » sous prétexte qu’il y a encore un solde positif des emplois, il faut rappeler qu’aux USA la vague des licenciements a d’ores et déjà entraîné une augmentation de 314 000 chômeurs en un mois. Et si ces licenciements ont eu un tel effet de contagion, ce n’est dû à aucun malencontreux hasard mais au fonctionnement même du capitalisme qui pousse à anticiper sur tout ce qui peut ressembler à une tendance, que ce soit à la hausse ou à la baisse. Aux USA, le capitalisme ne connaît pas encore de récession. Seulement un ralentissement de la croissance qui perd 1 % de progression contre 0,4 % pour l’Europe (et aucun ralentissement de croissance pour la France). L’économie américaine croît encore au rythme annuel officiel de 2 % alors qu’elle a derrière elle dix ans de croissance sans interruption ! C’est sur cette durée même que se fondent ceux qui supputent qu’elle va finir par reculer et anticipent sur une possible récession. Du coup, justifié ou pas du point de vue de l’évolution réelle de la consommation et de la production, peu importe !

Les patrons français ont emboîté le pas alors que les indices économiques en France étaient au beau fixe et y demeurent (3 % de croissance du PIB, 3,5 % de demande intérieure, fonds d’Etat en hausse, bourse plutôt bien portante, fonds propres des entreprises en hausse, position favorable sur le marché mondial, etc...). Selon l’INSEE, le PIB est passé de 5840 milliards de francs en 1980 à 7373 milliards en 1990 et 8756 milliards en 2000 ! La productivité horaire du travail est passée de 148,7 F par heure en 1980 à 198,7 F en 1990 et à 238,9 F en 2000. Les licenciements aujourd’hui sont réalisés par des entreprises dont les finances sont florissantes. On a même du mal à se souvenir de l’époque où l’on parlait de « licenciements pour motif économique », ce qui signifiait pour cause de difficultés financières des entreprises. Aujourd’hui, les grandes entreprises ont non seulement des capitaux propres largement suffisants mais regorgent de capitaux au point de chercher partout dans le monde des entreprises à racheter.

Si les grandes entreprises françaises licencient, ce n’est pas qu’elles seraient en difficulté. Les 25 plus grands groupes français ont vu leurs profits exploser, augmentant de près de 60 % et les douze premiers ont un chiffre d’affaires qui dépasse 126 milliards de francs de bénéfices. Le Monde du 5 avril 2001 indiquait que « La France reste une terre d’accueil prisée des investissements extérieurs » (parlant d’environ 30 %) et celui du 2 avril que 36 % de la capitalisation boursière était détenue par des investisseurs américains. Les trusts français ont passé le cap permettant de constituer des trusts tentaculaires multinationaux comme Michelin, Danone, Saint-Gobain, Péchiney, Air Liquide, Renault, Vivendi, Aventis, Télécom, EDF, Total-Fina-Elf, Société Générale, etc... qui atteignent des résultats historiques et avalent des entreprises partout dans le monde, s’achètent les secteurs nouvellement privatisés et phagocytent même d’autres trusts. Ainsi Renault a pu racheter des entreprises roumaine, brésilienne et coréenne, mais aussi le japonais Nissan qui en 1998 était au 19e rang mondial alors que Renault était alors au 44e pour le chiffre d’affaires !

La France capitaliste est loin d’être en retard sur la mondialisation. Elle est même l’un des pays qui supprime des millions d’emplois dans le monde. Par exemple Renault licencie massivement au Japon, en Corée ou encore en Roumanie. Ces grands trusts multinationaux sont des rapaces qui mènent, les uns contre les autres, des offensives de rachat. Ils sont dans une véritable course de vitesse dont le but est de grandir pour ne pas être eux-mêmes rachetés.

Le gouvernement de gauche, à la botte des trusts licencieurs

« Jospin assez de baratin » disait l’un des slogans des salariés de LU à la manifestation du 1er mai. Certes, Jospin est allé « écouter de manière informelle » les travailleurs de LU dans l’Essonne. Certes, il s’est dit préoccupé et a philosophé sur le fait qu’ « un groupe qui fait des profits considérables peut intégrer davantage la problématique de l’emploi ». Mais il s’est gardé de dire ce qu’il faut faire si le groupe ne le veut pas ! Sa formule « ni laisser faire ni interdire » n’a trompé personne.

Jospin a réagi à l’émotion générale en annonçant un « plan de mesures anti-licenciements. » Mais ses mots de « renforcement des efforts de reclassement » ou « plus grande exigence en termes de réindustrialisation », ont clairement montré qu’il ne comptait rien imposer aux patrons, qu’il n’interdirait pas les licenciements et proposerait seulement que les entreprises qui licencient se préoccupent de la « réindustrialisation » des régions, de la formation et du reclassement des licenciés et des indemnités pour ceux-ci.

Ainsi les mesurettes de Jospin-Guigou proposées dans ce projet de « loi de modernisation sociale » présenté au parlement comme dans son autre projet de « loi de régulation économique » (pour réguler les OPA) ne prévoient que d’accompagner les licenciements. Pas question de remettre en cause le droit pour les patrons de licencier mais seulement d’un peu l’aménager. Et Jospin évoque des mesures légales qui existent déjà comme le fait de donner une formation aux salariés en vue d’une « reconversion ».

Pour ne pas paraître céder à la pression des mouvements et manifestations, Elisabeth Guigou s’est félicitée que « La nouveauté, aujourd’hui, c’est que le droit du travail ne doit plus être construit comme une réponse aux situations d’urgence. » Lors de la présentation de ce projet de loi soi-disant contre les licenciements, Elisabeth Guigou a dit clairement qu’elle ne ferait rien contre les patrons sous prétexte qu’il fallait « éliminer la voie de l’économie administrée ».

Le gouvernement dont les dernières élections municipales ont sanctionné la politique anti-ouvrière, a été gêné par l’avalanche des plans sociaux. La droite a saisi l’aubaine. Jacques Chirac a dit comprendre « la colère des salariés » et reconnu que « la demande d’un dialogue social sur la stratégie des groupes est une exigence légitime ».

Les politiciens du Parti socialiste ont rivalisé pour faire mine d’imaginer quelque chose pour « améliorer le sort des licenciés ». Par exemple la création d’une « fiche d’impact social des licenciements », « des comités mixtes de suivi des plans sociaux », « de nouveaux droits des syndicats ou des comités d’entreprise », la création d’une « contribution de solidarité » à verser par les entreprises qui licencient tout sauf s’en prendre aux patrons qui licencient !

Les dirigeants du Parti communiste sont certes plus gênés encore que ceux du Parti socialiste. Eux qui prétendent toujours défendre les intérêts des salariés, eux qui pourfendent encore à l’occasion, en paroles, l’économie de marché et la politique des trusts, et eux surtout qui ont payé au plus fort prix le discrédit électoral de la gauche gouvernementale aux dernières élections, avaient besoin de ne pas rester les deux pieds dans le même sabot. La direction du Parti communiste a donc choisi pour la circonstance de marquer une certaine différence avec la politique gouvernementale. Certes pas de se désolidariser ni de quitter le gouvernement ! Mais de hausser le ton. Robert Hue a dénoncé la politique patronale, évoqué l’interdiction nécessaire des licenciements, pour n’exiger en réalité du gouvernement que la publication des décrets d’application d’une loi proposée par les députés communistes en janvier sur l’attribution des crédits publics, bien obscure pour le commun des travailleurs. Cela dit, le Parti communiste s’est fait plus menaçant, plus critique et a pris l’initiative de la manifestation à Calais, le 21 avril, pour soutenir ceux de LU, à laquelle une dizaine de milliers de ses militants ont eu à coeur de répondre. Par delà les calculs politiques de la direction du Parti communiste, la manifestation de Calais à laquelle Lutte Ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire ont également participé, a marqué une étape de la mobilisation nécessaire contre les licenciements.

Problème : les directions syndicales n’ont pas répondu à l’appel. Sous prétexte de ne pas être sous la coupe des « politiques ». Sous prétexte d’autonomie du mouvement social, dont même la direction de la CGT se fait désormais championne. Comme si, face à la lourde menace qui pèse sur tous les travailleurs, toutes les occasions de réagir n’étaient pas bonnes à saisir.

Il est notable que les directions syndicales, dans les objectifs fixés comme dans les perspectives d’action proposées, sont dramatiquement en deçà de ce qui serait nécessaire pour assurer la défense du monde ouvrier. Tout se passe comme si, à ce jour, elles se jalousaient davantage les bonnes grâces du gouvernement, le monopole de relations privilégiées avec lui, que la confiance des travailleurs révoltés par les licenciements.

Il y a eu les déclarations des confédérations.

La CFDT par la voix de Nicole Notat a déclaré crûment le 25 avril qu’elle soutenait le plan Jospin. C’est le seul syndicat à avoir « jugé utiles les mesures prises ». On avait déjà remarqué son absence de plusieurs conflits contre les licenciements y compris parfois sur le plan local. Refusant de participer à la manifestation de Calais, Nicole Notat a déclaré : « On attend des responsables politiques qu’ils ne soient pas le simple amplificateur de l’émotion immédiate ». La direction de la CFDT persiste et signe dans la « responsabilité » à l’égard des patrons et du gouvernement.

Le dirigeant de FO, Marc Blondel, sans reprendre le discours pro-patronal de Nicole Notat et en déclarant vouloir s’associer à la protestation ouvrière, a annoncé qu’il n’était pas favorable à des manifestations pour interdire les licenciements car il est opposé à tout ce qui interdit la liberté économique ! Selon lui, il suffirait de donner davantage de droits aux syndicats pour faire face aux plans sociaux. Mais pas question de s’attaquer au sacro-saint droit des propriétaires d’entreprises.

Quant à Bernard Thibault, pour la CGT, il a déclaré le 1er mai : « Il faut qu’il y ait une redéfinition plus stricte du caractère économique de ces licenciements parce qu’on voit bien que les mesures actuelles ne suffisent pas. Nous, nous voulons obtenir des droits nouveaux pour les salariés, et notamment un droit suspensif à utiliser pour les décisions économiques et sociales » « Je suis de ceux qui demandent au législateur, au gouvernement de construire une véritable législation sociale. » Il a reparlé de son projet d’« entreprise citoyenne » et affirmé : « On sent qu’il y a du côté du gouvernement un début de prise de conscience qu’il faut modifier le cadre législatif actuel pour intervenir sur les motifs de licenciement. » A ce jour, la CGT a lancé un appel pour une journée nationale d’action le mardi 22 mai, « Contre les restructurations, pour un droit d’intervention des salariés »(par le biais de représentants syndicaux patentés !), « Pour une garantie de pérennité de l’emploi » La démarche vise les institutions, le gouvernement auquel on demande d’avoir une meilleure politique L’intérêt des travailleurs serait que cette journée soit le plus largement suivie mais force est de reconnaître que les instances de direction de la CGT ne s’en donnent pas tous les moyens, en appelant à manifester en pleine journée, sans appel de la confédération à des débrayages qui permettraient de participer plus largement.

La mobilisation générale est nécessaire, tous ensemble, pour l’interdiction des licenciements

En fait, à des degrés divers, tous les partis et confédérations syndicales ont un fil à la patte, qui les tient à la politique patronale et gouvernementale. Ce fil n’est pas invisible ! On le voit déjà aux revendications mises en avant. Ou plus exactement aux réticences à soutenir l’exigence immédiate d’interdiction des licenciements. Cette revendication est juste. Cette revendication trouve l’adhésion des travailleurs concernés. Cette revendication est rationnelle, car il y a des besoins de main-d’oeuvre. Besoin de garder à leur poste ceux qui travaillent et même d’en embaucher d’autres, pour produire ce qui l’est déjà, en améliorant les conditions de travail. Besoin de produire davantage aussi. Car les besoins sont loin d’être satisfaits, dans les pays riches comme a fortiori dans le reste du monde. Pourquoi débaucher chez LU, Moulinex ou AOM ? Il n’y aurait plus besoin de biscuits, d’appareils ménagers ou de transport aérien ? Non, évidemment. Mais on touche le point sensible du système capitaliste, on met le doigt sur sa tare qui consiste à produire des biens utiles tant qu’ils sont le truchement de production de plus-value ou profit. Voilà pourquoi l’interdiction des licenciements, cri du coeur de milliers de licenciés et travailleurs solidaires, est si savamment contournée par les grands partis et syndicats liés à la sacro-sainte « économie de marché ». Défendue par la gauche gouvernementale. Voilà pourquoi seule l’extrême gauche défend cette revendication sans ambages et l’a popularisée, tout particulièrement depuis qu’Arlette Laguiller l’a mise en avant, en 1995.

Aujourd’hui, contre la nouvelle offensive patronale sur l’emploi, il est vital que la classe ouvrière réagisse, se fasse craindre, mette en avant programme et plan d’action. Pour faire reculer patronat et gouvernement.

La mobilisation d’ensemble de la classe ouvrière pourrait permettre d’imposer non seulement la diminution des licenciements dans une entreprise ou sur un site, le retrait de tel ou tel plan social mais d’imposer cela à l’échelon national, c’est-à-dire une loi. Il ne s’agit bien sûr pas de laisser croire que d’elle-même la justice va intervenir, espérer que la gauche va d’elle même, que le gouvernement va de lui-même, s’attaquer aux intérêts des trusts, certainement pas !

On sait comment la justice intervient en droit du travail. Elle se refuse à interdire tout licenciement individuel ou collectif. On peut prouver en droit français son « bon droit » face à un patron mais on n’obtient pas sa réintégration sauf cas très exceptionnel. Et au nom de la « liberté » : celle d’exploiter du moment que l’on est possesseur de capitaux.

Si la justice est capable de condamner la fusion de deux sociétés quand des actionnaires même minoritaires sont lésés, comme récemment pour Schneider Electric et Legrand, elle n’en fait pas autant quand ce sont les salariés qui sont frappés. La justice est même capable de réquisitionner les valeurs possédées par une entreprise quand il s’agit de payer les capitalistes vis-à-vis desquels elle est débitrice. Il n’en est jamais question quand il s’agit des salariés qui sont pourtant ceux qui produisent ces richesses par leur travail.

Personne ne s’inquiète des « risques pour la bonne santé des entreprises » quand elles distribuent des milliards aux actionnaires, des dizaines de millions aux hauts cadres, qui cassent des entreprises dans lesquels ils venaient de faire des investissements et des travaux récents. Inutile donc de mettre en avant la « logique économique » pour faire accepter des sacrifices aux seuls salariés des mêmes entreprises. Et il n’est pas question de n’interdire les licenciements que dans les entreprises qui font des bénéfices. En effet, il existe mille et un moyens pour les capitalistes de prétendre que leur entreprise est momentanément en difficulté sans que les salariés puissent savoir la réalité. Par contre, une chose est sûre : les profits que l’entreprise a réalisés jusque-là ont été faits grâce aux salariés. Il n’est pas question d’admettre que le patron ferme l’entreprise sans que les salariés n’aient le droit de se défendre, de saisir les propriétés de ces patrons. Ce droit que l’on refuse aux salariés est accordé à tous les possesseurs de capitaux lésés par une faillite alors que ceux-ci ne risquent pas de se retrouver sur la paille ni de voir leur vie détruite, leur famille jetée à la rue !

Alors oui, nous nous battons pour le droit à la vie des salariés menacés de licenciements même si ce droit remet en cause la propriété privée des capitalistes, même s’il entre en contradiction avec la logique capitaliste, avec les lois, avec leurs défenseurs au gouvernement et ailleurs ! Cela signifie actuellement la réquisition de tous les biens des capitalistes qui licencient et pas seulement l’entreprise qu’ils veulent fermer ! Nous proclamons ce droit élémentaire ainsi formulé par des salariés : « Il est interdit de licencier pour faire plus de profit ! »

La seule difficulté, la vraie n’est ni économique ni légale. Elle est politique. C’est une question de rapport de forces. La force d’imposer l’interdiction des licenciements, la classe ouvrière la possède si elle se met en branle. Les travailleurs concernés par ces licenciements, ce n’est pas seulement 40 000 travailleurs et leurs familles, c’est toute la classe ouvrière !

Les salariés menacés de licenciement ont déjà débrayé, manifesté, dans les villes où ils sont, devant les sièges sociaux de leurs patrons, le plus souvent seuls qu’ensemble. Mais la nécessité d’agir ensemble, de sortir de l’isolement fait son chemin et il est indispensable de l’appuyer. Il y a des échéances immédiates. Les Marks & Spencer de toute l’Europe vont manifester à Londres le 17 mai. Ceux de Moulinex à Paris le 19. La CGT appelle à sa journée d’action le 22 mai, avec un rassemblement devant l’Assemblée nationale à Paris où un timide projet de loi sur la « modernisation sociale » sera à l’ordre du jour. La direction de FO a laissé entendre qu’elle pourrait s’y joindre. Et surtout, un appel a été lancé par les travailleurs et les syndicats de LU-Danone de l’usine de Ris-Orangis, auxquels se sont joints ceux d’AOM, Air-Liberté, Marks & Spencer, en faveur d’une manifestation nationale contre les licenciements, le samedi 9 juin à Paris. Cet appel s’adresse à tous les syndicats et notamment à toutes les confédérations syndicales, à tous les partis politiques et toutes les associations de chômeurs qui entendent défendre les intérêts du monde du travail. La manifestation du 9 juin à Paris, après la journée de la CGT du 22 mai, sera la nouvelle étape de la mobilisation pour l’interdiction des licenciements. De nombreux syndicats ont déjà donné leur accord. Le Parti communiste, la LCR et Lutte Ouvrière également. Il faut que l’appel soit entendu et suivi, partout.

Tous les travailleurs sont menacés si les premiers plans de licenciement passent sans réaction majeure et sans recul patronal. Il est donc vital que s’enclenche un processus qui mobilise la classe ouvrière au point d’inspirer une sainte peur aux possédants et aux gouvernants.

L’extrême gauche révolutionnaire a déjà à son actif d’avoir su gagner du crédit dans la classe ouvrière en mettant en avant des revendications radicales mais évidentes comme l’interdiction des licenciements. Elle peut et doit aujourd’hui mobiliser toutes ses forces, aussi faibles puissent-elles paraître face au poids des directions politiques et syndicales réformistes, pour tenter de pousser, contraindre ces dernières, mais surtout pour entraîner toute la classe ouvrière dans la contre-offensive face aux louvelles attaques patronales.

La prochaine étape est la manifestation nationale du 9 juin, qui doit permettre à tous les militants qui veulent sincèrement défendre le monde du travail, et en premier lieu aux militants d’extrême gauche, de s’adresser dans les entreprises et les quartiers, à l’instar des travailleurs de LU-Danone, Marks & Spencer, AOM et d’autres, à tous ceux qui sont directement visés par ces plans déjà annoncés dont la liste s’allonge quotidiennement, mais aussi à tous les salariés qui le seront directement ou indirectement dans l’avenir et à leurs organisations.

Oui, tous ensemble, nous devons et nous pouvons faire reculer tous les licencieurs et leurs complices.

Le 11 mai 2001

Lutte de Classe (mensuel - Lutte Ouvrière) - #58 - mai 2001

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