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L’extrême gauche devant ses choix

9 mai 2002 Politique

Au-delà du psychodrame de l’entre deux tours des présidentielles qui a conduit au plébiscite de Chirac, restent les résultats réels du premier tour de ce scrutin : un désaveu de la droite et de la gauche gouvernementales (particulièrement marqué par la déroute du PS et l’effondrement du PC), le maintien de l’extrême droite à son haut niveau de 1995 et une poussée notable de l’extrême gauche qui dépasse les 10 %.

La présence pesante de l’extrême droite fait désormais partie d’un phénomène quasi général en Europe. L’exception française, en l’occurrence, tient à ce que le poids inquiétant de l’extrême droite est, pour la première fois, en partie contrebalancé par la percée électorale de l’extrême gauche. Non pas que les conditions objectives soient différentes en France de celles de l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche ou la Hollande… Même aggravation des conditions d’existence des couches populaires. Même polarisation de la richesse et de la pauvreté. Mêmes vagues de licenciements. Même discrédit des partis de gouvernement, de droite comme de gauche. Non pas même, sans doute, que les possibilités de mobilisation de la classe ouvrière ou son niveau de conscience, y soient différents. Les grandes manifestations italiennes contre Berlusconi en témoignent.

La différence tient à l’existence en France de Lutte Ouvrière qui, depuis près de trente ans, tout en privilégiant son identité prolétarienne, n’a pas hésité à se présenter aux suffrages des électeurs sur la base d’un programme d’opposition radicale à la gauche gouvernementale. Y compris à contre courant, quand l’électorat populaire misait ses espoirs sur l’union de la gauche et Mitterrand. Ce positionnement politique a longtemps cristallisé des scores ne dépassant pas les 3 %, tout en étant perçu… et apprécié, bien au-delà. C’est ainsi que l’extrême gauche a acquis une véritable identité politique au niveau national, avant même que les conditions soient réunies pour devenir une force politique significative (ce qu’elle n’est toujours pas). Les désillusions et surtout la démoralisation qui ont suivi la politique gouvernementale de la gauche et la montée du chômage se sont d’abord traduites pendant plus d’une décennie par la percée, puis la montée régulière de l’extrême droite. Puis les présidentielles de 1995 ont annoncé une nouvelle évolution avec le score d’Arlette Laguiller – 5,3 % – toujours sur la base de la même dénonciation radicale de la droite comme de la gauche gouvernementales et d’un programme de revendications d’urgence pour le monde du travail. Depuis, d’un scrutin à l’autre, ces scores n’ont fait que se confirmer, toujours sur le même positionnement politique (y compris aux dernières municipales où les scores de la LCR égalisaient ceux de LO, suite aux listes communes LO-LCR aux Européennes).

Comme quoi, même dans un contexte qui est loin de traduire une montée ouvrière, sans parler de conditions révolutionnaires, la classe ouvrière peut exprimer sa conscience politique et mesurer l’évolution de celle-ci, pour peu qu’on lui en donne vraiment l’occasion. La presse et les commentateurs ont bien sûr parlé de vote « protestataire », comme si le vote pour Arlette ou « le facteur » n’était jamais qu’un bras d’honneur sans lendemain. Eh bien non. Pris en ce sens-là, le vote pour l’extrême gauche, qui se confirme et progresse depuis sept ans, n’est pas plus un vote ‘protestataire’ que celui pour l’extrême droite. C’est un vote qui exprime un choix politique : le rejet de la gauche gouvernementale et de sa politique pour se tourner vers l’extrême gauche. Un choix qui pourrait bien devenir de plus en plus un vote de conviction.

En somme, même si les scores de l’extrême gauche dépassent de très loin son implantation militante, il reste que près de trois millions d’électeurs se reconnaissent désormais dans une force politique potentielle susceptible de prendre la relève révolutionnaire du PCF. Trois millions… contre, malheureusement, les cinq millions et demi qui regardent toujours vers l’extrême droite, laquelle, par ses liens avec la droite institutionnelle et l’appareil d’Etat, représente déjà nettement plus qu’une force potentielle !

Les plus et les moins de la situation

Le plus, donc, c’est cette nouvelle percée de l’extrême gauche, face au seul maintien de l’extrême droite. Certes, le nouvel effondrement du PC, en soi, n’a rien de particulièrement réjouissant. Mais cette fois-ci, bien plus qu’en 1995, il s’est fait franchement au bénéfice de l’extrême gauche. Il s’agit là aussi d’un fait nouveau : la désaffection à l’égard du PCF n’est plus désormais le symptôme de la seule démoralisation politique et militante, mais reflète une attente du côté des révolutionnaires. Et cela, c’est incontestablement un plus. Si l’on en croit le verdict électoral, il doit donc aujourd’hui exister, au sein des milieux populaires et militants, un certain espoir de voir les révolutionnaires pallier la déconfiture du PCF.

Autant de possibilités ouvertes pour l’extrême gauche, même si le hiatus entre l’attente électorale et la concrétisation des vocations militantes est grand.

Venons-en aux moins. Car rien n’est acquis, très loin de là. Avec un score actuel de 17 %, la percée de l’extrême droite remonte à près de vingt ans et ne s’est jamais démentie depuis. Là aussi, il ne s’est agi jusqu’à présent que d’une percée électorale qui n’a pas entraîné la création d’un parti fasciste. La situation économique ne contraint pas aujourd’hui la grande bourgeoisie de ce pays à financer des troupes d’extrême droite prêtes à en découdre avec les militants de gauche ou d’extrême gauche, ni même à recruter de quoi faire la loi dans les cités populaires. Et jusqu’à présent, à supposer qu’il le souhaite un jour et qu’il trouve les troupes ad hoc, Le Pen n’a jamais fait le choix des gesticulations musclées dans la rue, se cantonnant chaque année à sa procession rituelle du 1er mai en l’honneur de Jeanne d’Arc.

Pour le moment, la grande bourgeoisie n’a pas intérêt à voir l’extrême droite, Le Pen ou un autre, venir au gouvernement. Le patron du MEDEF, le baron Seillière, s’est même payé le luxe d’affirmer en substance que Le Pen pourrait provoquer des troubles sociaux et que son programme démagogique serait moins favorable au patronat que les politiques anti-sociales menées par la gauche ou la droite ! Mais si la prospérité actuelle de la bourgeoisie française ne la conduit pas aujourd’hui à envisager d’un bon œil un gouvernement d’extrême droite, ou à participation d’extrême droite, cela ne veut pas dire qu’elle ne voit aucune utilité à l’existence d’un fort courant d’extrême droite. D’abord parce qu’elle préfère disposer d’une telle force en cas de besoin. Ensuite parce qu’elle sait que l’extrême droite exerce une pression sur tous les gouvernements, de gauche ou de droite, dans un sens hostile aux travailleurs.

Bref, sans représenter un véritable péril fasciste, le poids de l’extrême droite constitue bel et bien un danger potentiel.

10 % à l’extrême gauche, 17 % à l’extrême droite, cela traduit certes une polarisation aux extrêmes. Mais pour risquer un raccourci, disons que les conditions d’un parti révolutionnaire en France seraient sans doute réunies si le même thermomètre électoral affichait plutôt les chiffres inverses. Cela permet du moins de mesurer la distance à parcourir… et pas sur le seul terrain électoral !

Il serait un peu forcé de parler aujourd’hui de « course » entre l’extrême gauche et l’extrême droite (la situation actuelle n’ayant pas grand chose à voir avec celle de l’Italie ou de l’Allemagne des années vingt). En revanche, suite au profond discrédit des partis de gauche au sein des masses populaires, c’est effectivement à l’extrême gauche, forte des suffrages qui se sont portés sur elle, qu’il revient de disputer à l’extrême droite l’influence sur les couches populaires, autrement dit, de reconquérir cette influence idéologique que l’extrême droite, précisément, s’est taillée depuis vingt ans dans les milieux ouvriers essentiellement aux dépens de celle du Parti communiste.

Comment faire pièce à l’extrême droite ?

Ne parlons même pas de la comédie du « vote antifasciste » consistant à plébisciter Chirac au second tour des présidentielles. La gauche elle-même remporterait-elle les législatives, et, hypothèse d’école, assisterait-on à une nouvelle mouture de cohabitation après le scrutin du 9 juin prochain, que les conditions seraient parfaitement réunies pour que l’extrême droite – avec Le Pen ou un autre – atteigne de nouveaux sommets dans les années qui viennent, même si le Front National n’avait aucun député à la chambre. Les mêmes causes produiraient les mêmes effets. Et peut-être en pire.

L’enjeu actuel d’une lutte véritable contre l’ascendant de l’extrême droite, est de réussir à redonner espoir aux couches les plus démoralisées du monde ouvrier, autrement dit à lui redonner des perspectives politiques et l’envie de renouer avec le militantisme prolétarien.

La quadrature du cercle, vu les faibles forces militantes de l’extrême gauche en dépit de ses scores électoraux ? Peut-être. Mais ce qui est sûr, c’est que cet espoir et ces perspectives ne viendront pas d’ailleurs, et que le thermomètre électoral nous indique que, somme toute, pour une fois, la balle est sans doute dans le camp des révolutionnaires.

Les révolutionnaires devront certes réunir bien des conditions militantes, diriger des luttes marquantes et faire preuve de toutes sortes d’initiatives politiques pour atteindre cet objectif.

Mais il est une condition sine qua non : qu’ils continuent de défendre un programme d’opposition intransigeante à tous les partis qui se sont relayés au gouvernement depuis vingt ans, donc y compris à ceux de l’ex gauche plurielle ou de la future « gauche unie ».

L’extrême gauche pourrait participer à tous les défilés anti-Le Pen qui se présentent, qu’elle en soit ou non à l’initiative, et même réussir a rassembler (voire recruter) beaucoup de monde sur cette base, qu’elle risquerait de perdre le crédit qu’elle a acquis ces dernières années dans l’opinion populaire, donc de ruiner ses chances de pouvoir sérieusement faire pièce aux démagogues d’extrême droite, si elle se contentait, sous une forme ou une autre, de devenir l’appendice (donc la caution) d’extrême gauche de la gauche gouvernementale, que celle-ci soit ou non aux commandes. Elle pourrait même contribuer ainsi à dédouaner cette même gauche et lui redorer son blason auprès des masses en laissant croire qu’elle est à la tête du combat contre l’extrême droite, comme cela est en train se passer en Italie à l’occasion des grandes manifestations contre Berlusconi.

La plus grave erreur, en la circonstance, serait de donner une caution politique aux appareils de la gauche, voire de la droite, sous couvert de « front unique » contre l’extrême droite ou de prétendre faire « barrage ». Et c’est précisément la faute que la LCR n’a pas pu s’empêcher de commettre entre les deux tours. Pour ne pas se couper des masses ? Lesdites masses, qu’elles aillent ou non voter Chirac, n’en demandaient pas tant. Et Chirac une fois élu, il aurait mieux valu qu’elles se souviennent que toute l’extrême gauche avait fait bloc pour dénoncer l’opération d’intoxication des partis institutionnels. C’est un tel bloc d’extrême gauche, peut-être à contre courant pendant quelques jours, mais capable de défiler le 1er mai avec des mots d’ordre contre Le Pen et contre Chirac, qui aurait fait la preuve de sa consistance politique tant auprès des plus larges couches populaires (y compris celles qui regardent vers l’extrême droite), que de la jeunesse qui vient de montrer qu’elle ne demande qu’à s’éveiller à la conscience politique. Hélas, pour faire bloc, il faut être au moins deux, et LO était seule à tenir ses positions.

Le jeu de dupes du second tour n’aura sans doute été, au bout du compte, qu’une brève péripétie politicienne. Assez brève, espérons-le, pour que le million et demi de personnes qui ont défilé dans les rues le 1er mai, sans parler des dizaines de milliers de lycéens qui se sont mobilisés le reste de la quinzaine, en sortent vaccinés pour les prochaines mobilisations qui les attendent. Mais en raccourci, l’épisode résume assez bien le type d’épreuves politiques qui risquent d’attendre l’extrême gauche dans la période à venir.

Différents scénarios

Pour l’heure, nous n’en sommes qu’à faire le bilan de scores électoraux, éminemment volatils, même s’ils reflètent une tendance qui, pour l’extrême gauche, se confirme depuis sept ans. Mais il n’y a aucun automatisme en la matière, et l’extrême gauche pourrait se retrouver totalement marginalisée, sans que la situation objective lui soit forcément défavorable.

Imaginons que l’extrême gauche ne réponde pas aux attentes que traduisent ses scores, et que l’extrême droite se consolide encore. Le PCF quant à lui, ne se relèvera probablement pas, laissant le soin à ses ex ministres et élus de se reaycler au PS ou au Mouvement des Citoyens, voire chez les Verts. S’il y a des conflits sociaux, on pourra compter sur les appareils syndicaux, plus que jamais intégrés à l’appareil d’Etat, pour les dévoyer, voire les contrer directement. Imaginons qu’une partie de l’extrême gauche, en l’occurrence la LCR, forte de sa propre percée électorale, revienne à ses vieux démons et, à l’exemple de ce qui s’est passé en Italie par exemple, consacre toute ses nouvelles énergies militantes à remettre en selle les débris du stalinisme pour constituer un appendice de la social-démocratie tel que Rifondazione communista, ou, version plus française, à s’agglomérer au front disparate de ce qu’elle appellera avec optimisme une « alternative radicale contre la droite et l’extrême droite ». Elle se discréditera encore plus vite que le PCF ne l’a fait, tout en ayant contribué à ériger un obstacle de plus à la construction d’un authentique parti révolutionnaire.

Certes, en France, le verdict électoral a pour l’instant donné raison, au sein du mouvement trotskyste, à la tendance qui a toujours maintenu le cap, c’est-à-dire à Lutte Ouvrière, la LCR n’ayant atteint des scores comparables qu’en adoptant la même orientation fondamentale.

Mais l’on ne saurait, dans la situation actuelle, se contenter et encore moins se satisfaire de l’expérimentation parallèle des orientations divergentes de ces tendances du trotskysme. Plus exactement, le mouvement trotskyste, en France, aurait aujourd’hui beaucoup à perdre à renoncer à constituer son propre front d’extrême gauche sur l’orientation politique intransigeante que lui ont valu ses derniers succès électoraux.

Chacun pour soi ?

En fait il y a une bataille politique à mener au sein de l’extrême gauche, d’une organisation à l’autre, certes, mais aussi au sein de chaque organisation, pour constituer ce front des révolutionnaires susceptible de constituer la seule véritable force d’opposition politique aux appareils politiciens de droite et de gauche, dans laquelle pourrait se reconnaître les couches les plus opprimées et exploitées de la population.

Un tel front ne supprimerait pas la plupart des divergences politiques qui justifient l’existence séparée des organisations trotskystes depuis des décennies, et qui – là dessus la LCR comme LO sont bien d’accord – ne sauraient être départagées qu’au sein d’un véritable parti de plusieurs dizaines de milliers de membres.

Mais ce front de l’extrême gauche est aujourd’hui nécessaire pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il existe de fait sur le terrain électoral depuis le succès de la campagne d’Arlette Laguiller en 1995, sur la base du programme d’urgence qu’elle avait défendu. Qu’il s’est concrétisé aux Européennes par des listes communes, sur une même profession de foi, mais qu’il s’est poursuivi de fait, en dépit des deux candidatures séparées, aux dernières présidentielles, sur la base du même programme de dénonciation de la droite comme de la gauche plurielle et d’exigence de l’interdiction des licenciements. Et si ce front programmatique, à défaut d’être organisationnel, a été possible à l’occasion des dernières élections, il n’y a pas de raison d’y renoncer en dehors des élections.

Bien sûr, il aurait mieux valu qu’aux prochaines législatives les deux organisations concluent un accord de répartition sur la base d’une orientation commune. D’abord pour des raisons électorales bien sûr, dans la mesure où le réflexe du vote utile, face à l’extrême droite et aux candidatures unique de la gauche, risque de toutes façons de peser sur le vote d’extrême gauche, et que les nouveaux électeurs des deux organisations seront forcément déçus de la présence concurrente des deux candidatures d’extrême gauche. Mais, bien plus important pour l’avenir, parce qu’un tel accord aurait permis de confirmer l’orientation politique de l’ensemble de l’extrême gauche lors de la campagne des présidentielles.

Bien entendu, le flottement puis le revirement politique de la LCR entre les deux tours inaugurait mal d’un accord possible et pouvait faire craindre le retour à ses vieilles orientations qu’elle résumait par le slogan « battre la droite et l’extrême droite », même si elle en change aujourd’hui quelque peu la formulation. Mais la bataille valait la peine d’être menée (d’autant qu’au sein de la LCR, nombreux ont été les militants qui n’ont pas apprécié le dérapage de l’appel à voter contre Le Pen, donc pour Chirac) ; et c’était à LO, qui garde à son actif d’avoir toujours tenu l’orientation politique permettant la percée électorale de l’extrême gauche, de proposer une plate-forme, voire une profession de foi communes. La discussion aurait peut-être échoué, mais il fallait la mener.

Certes, le score d’Olivier Besancenot aux présidentielles, talonnant celui d’Arlette Laguiller, constitue un succès notable pour la LCR, sur la base même du programme de LO, succès que la tendance la plus droitière de la même LCR s’est empressée d’exploiter à son profit…

Mais pour l’heure, le rapport des forces politiques global au sein de l’extrême gauche reste toujours en faveur de son aile la plus intransigeante. C’est du moins la leçon des scrutins des sept dernières années. L’erreur serait de renoncer à vouloir entraîner la Ligue Communiste sur l’orientation d’Arlette Laguiller, de se cantonner à sa propre originalité, voire, plus ennuyeux encore, de miser en quelque sorte sur la politique du pire et se dire, les raisins étant toujours trop verts, que le mieux est de permettre à toutes les politiques de faire leurs preuves, et de se féliciter, par exemple, que la LCR, forte de sa percée électorale et sous la pression de sa propre droite, puisse prendre la responsabilité effective de son suivisme vis-à-vis de la gauche.

Au-delà des élections, un bloc d’extrême gauche sur un programme de défense du monde du travail, contre la droite, la gauche gouvernementale et l’extrême droite

Oui, il faut un front, ou si l’on préfère un bloc, de l’extrême gauche face à l’extrême droite et aux partis traditionnels de la droite et de la gauche. Un front susceptible de rallier l’adhésion morale des couches populaires qui ont le plus souffert de la politique anti-ouvrière des vingt dernières années. Un front permettant de présenter une alternative à la déroute du PCF, sur la base d’un programme de défense des intérêts du monde du travail contestant directement la politique menée tant par la droite que par la gauche. Un front susceptible de mettre l’extrême gauche en meilleure situation de proposer au reste du mouvement ouvrier les mobilisations unitaires indispensables, tant sur le terrain politique, entre autres contre l’extrême droite, que sur celui de la défense des intérêts des travailleurs.

En ce qui concerne les luttes ouvrières, ce front de l’extrême gauche se devra de militer pour une lutte d’ensemble, sur un programme revendicatif général à la classe ouvrière, celui avancé tant par Arlette Laguiller qu’Olivier Besancenot aux dernières présidentielles. Ce programme comprend les mesures que la classe ouvrière devra imposer pour assurer la défense de ses intérêts vitaux (interdiction des licenciements, revalorisation uniforme des salaires, des retraites et des minima sociaux, lutte contre la précarité, la flexibilité, l’exclusion et la misère qui gagne les cités populaires et les campagnes, suppressions des subventions au patronat, contrôle des comptes des entreprises et des banques, augmentations des impôts des grandes sociétés, suppression des impôts indirects comme la TVA, révocabilité des élus). C’est ce programme qu’il s’agit de mettre en avant aux élections législatives, face à tous les prétendus programmes dont on nous rebat les oreilles aux élections du type « France forte », « France sûre » ou « France rassemblée ».

Il s’agit de défendre ensemble, contre les partis de gouvernement, une politique d’unité des luttes ouvrières qui nécessite de s’adresser aux organisations ouvrières tout en défendant une politique offensive à leur égard. Le crédit de l’extrême gauche lui permet de parler fort et clair au mouvement syndical et ouvrier pour proposer les initiatives de lutte d’ensemble que ce soit pour les retraites, la défense des salaires et des emplois. Et les occasions de prendre de telles initiatives vont se précipiter, car il n’y a pas de pause pour les attaques anti-sociales. En témoignent les plans sociaux qui se sont multipliés en pleine période électorale (14 000 suppressions d’emplois ces dernières semaines, relève Le Monde du 2 mai 2002, dus aux tous derniers licenciements collectifs contre lesquels le gouvernement de gauche n’a pas levé le petit doigt, sans compter toutes les suppressions d’emplois programmées mais pas encore annoncées).

Un sondage de l’INSEE, réalisé avant le premier tour, mais rendu public après, relève que le moral des ménages français est au plus bas pour deux raisons : la baisse des revenus des ménages et l’emploi. Une autre question peut mettre en cause le calme social : celle de la baisse des revenus liée à l’inflation. Ou encore celle des retraites menacées par les projets du patronat. Les attaques patronales et gouvernementales contre le monde du travail vont rendre inévitable des confrontations dans les mois à venir. Si une telle lutte était empêchée, détournée ou battue, le risque serait grand, avec le découragement, que le mécontentement social profite à l’extrême droite. Que la lutte démarre sur l’une ou l’autre de ces questions, il appartiendra à ce front d’extrême gauche de militer pour qu’elle aille jusqu’au bout, pour qu’elle ne soit pas dévoyée, arrêtée avant terme, trahie en somme.

En Europe, l’extrême gauche française est sans doute aujourd’hui la mieux placée pour remporter ce défi. En tout cas, depuis trente ans, la reconstitution d’une vaste armée industrielle de réserve, la polarisation croissante de la richesse et de la pauvreté, a privé les appareils réformistes traditionnels d’une bonne partie de leur pouvoir d’illusions sur les masses, du moins pour un temps. Et l’extrême gauche, au travers de la caisse de résonance des différentes élections, a su donner une audience à ses propres orientations. Toute la question est de savoir si les révolutionnaires, qui viennent de supplanter le PCF dans l’électorat populaire, sauront, face à l’extrême droite et aux partis gouvernementaux, lui substituer une véritable force politique révolutionnaire. Les conditions de l’émergence d’une telle force n’ont jamais été aussi propices depuis la dernière guerre, et la perspective d’un parti révolutionnaire pourrait peut-être enfin sortir du domaine de l’espoir théorique.

9 mai 2002

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