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Déconfinons-nous en musique

Krautrock : coup d’œil sur une contre-culture allemande

25 avril 2020 Article Culture

Qu’il soit progressif, psychédélique ou jazz, le rock prend à la croisée des années 60 et 70 des chemins aussi singuliers que sublimés, explorant et rendant accessibles de nouveaux territoires sonores. La jeunesse en lutte questionne l’ensemble des rapports sociaux. À l’unisson, les musiciens veulent jouer sans entraves et remettent en cause quelques dogmes. Exit la structure couplet-refrain et le diktat du format « trois minutes » qui prévaut sur les ondes radio. Au programme : expérimentations électro-acoustiques en tout genre, improvisations de vingt minutes gravées sur microsillons, incorporations dans la musique populaire de théories à la fois délirantes et savantes issues des courants d’avant-garde.

Les sols américains et anglais constituent bien souvent le théâtre des opérations mais toute une scène émerge en Allemagne de l’Ouest, qui parvient à exister par-delà ses frontières nationales et passer avec brio le test du temps. La presse musicale britannique de l’époque l’affuble d’un nom qui fleure le mépris et les rancœurs post-Seconde Guerre mondiale : « Krautrock », littéralement « Rock choucroute ». Si vous êtes Allemand de l’Ouest et que vous créez une musique nouvelle et étrange entre 1968 et 1977, vous avez toutes les chances d’être catalogués Krautrock. Difficile pourtant d’imaginer scène musicale plus diverse et subtile.

D’un côté, une musique planante, quasi spatiale, composée de longues nappes de synthétiseurs derniers cris, épurée de percussions. Impossible de ne pas y voir l’influence colossale de Pink Floyd dès la fin des années 60. Klaus Schulze et son Moog monstrueux résonnent des communes berlinoises au plateau du Larzac. Tangerine Dream fait décoller un soir de décembre 74 la cathédrale de Reims bondée façon Woodstock (un des grands concerts du xxe siècle, resté malheureusement largement ignoré !). Popol Vuh alimente de ses mélodies hantées les bandes originales des films de Werner Herzog.

De l’autre côté, une rythmique omniprésente, hypnotique, baptisée Motorik (traduction possible : activité du moteur) qui préfigure la new-wave et la techno. Elle doit beaucoup à la musique dite « minimaliste » : courant apparu aux États-Unis dans les années 60 et basé sur la répétition de motifs simples évoluant par petites touches, qui trouve dans le premier album du Velvet Underground en 67 sa déflagration originelle dans le domaine du rock.

Qui d’autre personnifie mieux la Motorik que Jaki Liebezeit ? Véritable boîte à rythmes humaine et génial batteur du groupe CAN, on dit qu’il aurait le pouvoir de faire vomir n’importe quel spectateur en le fixant du regard pendant qu’il martyrise ses caisses et ses cymbales. De son côté, le groupe Faust lève le poing et envoie pour toute « démo » (ou pub) aux démoniaques maisons de disque un fatras sonore qui s’ouvre sur une foule hurlant dans la langue de Goethe : « Ouvriers, levez-vous. Le pouvoir au prolétariat ! » Formé par des dissidents du groupe Kraftwerk, Neu ! réduit le slogan publicitaire à sa plus simple expression pour écouler sa production : « Nouveau ! » est ainsi placardé sur chaque pochette d’album.

Au milieu, quelque part entre Jimi Hendrix et les musiques tribales, des formations aux noms mystérieux, ne voulant sonner ni anglais ni allemand. Amon Düül II est une scission d’Amon Düül, communauté hippie libertaire initialement basée à Munich qui entend créer de la même manière qu’elle vit : collectivement. Pas si facile à plusieurs dizaines. De retour de tournée, deux membres de la commune tombent nez à nez sur Andreas Baader et Gudrun Ensslin de la Fraction armée rouge, dormant dans leurs lits. Réveil brutal pour les squatteurs. Ash Ra Tempel se réinvente à chaque album. Normal, le temple est le lieu de passage du « planant » Klaus Schulze et du guitariste Manuel Göttsching dont la Motorik finit par trouver preneur au début des années 80 dans des clubs de la côte est américaine.

Paradoxe : si l’on demande à chacun de ces groupes s’ils font du Krautrock, leur réponse est « niet ». Il y a pourtant un pied de nez assumé par tous de s’aventurer en territoire musical anglo-saxon pour en extraire des sons uniques et dissemblables, même si tous ou majoritairement, quand ils chantent, le font en anglais. Il y a aussi l’expérience commune d’avoir grandi dans un pays défait, berceau du nazisme, coupé en deux et sous contrôle militaire des forces alliées. Il y a cette jeunesse à laquelle ils appartiennent, qui trouve dans les manifestations contre la guerre du Vietnam le point de départ d’une contestation bien plus globale. Mais les directions musicales prises sont multiples, les villes dont sont issues les groupes sont différentes, avec chacune leurs scènes locales : Berlin, Munich, Düsseldorf, Cologne…

Le Krautrock, étiquette unique établie sur une base nationale et apposée sur des styles divers, n’a pas droit de cité. Le terme pallie cependant l’absence de quelques figures centrales et incontestées, capables d’incarner à elles seules l’invraisemblable bouillonnement culturel ouest-allemand. La faute à un succès commercial limité et à une faible exposition médiatique ? Sans doute. Mais il faut également regarder du côté des partis pris artistiques et de la défiance générale vis-à-vis du star system. La devise du groupe CAN n’est-elle pas « No ego, no star, no solo » ?

Qu’importe dans le fond que le terme de Krautrock se soit imposé, la musique a son langage propre. Et de David Bowie à Björk, des SexPistols à Radiohead, de la scène techno de Detroit au post-punk, tous confessent l’influence qu’a eue sur eux cette musique. Le mot de la fin peut revenir au rédacteur en chef du magazine Gonzaï : « Le Krautrock conserve un truc à la fois moderne et intemporel. Ce que je trouve dingue, c’est que quatre ou cinq groupes ont influencé une grande partie de la musique contemporaine. » Prost !

Frédéric Rouviers


Pour écouter quelques morceaux, cliquer sur ce lien

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