(Photo : Joyce Carol Oates en 2013. Crédit photo : SLOWKING, licence CC BY-NC).
Joyce Carol Oates est une écrivaine américaine contemporaine très prolifique (elle a écrit autour de deux cents ouvrages : romans, nouvelles, pièces de théâtre, essais et recueils de poésie, certains sous des noms d’emprunt), qui maitrise tous les genres possibles d’écriture. Raconteuse d’histoires hors-pair, à l’imagination débordante, elle a le don de faire vivre des personnages dans lesquels elle se fond complètement, disant n’avoir pas de « personnalité propre »… ce qui est bien sûr faux ! Sa personnalité réside précisément dans sa connaissance du genre humain. D’où des récits biographiques à la fois réalistes et romanesques et des faits divers revisités.
C’est une écrivaine typiquement américaine, qui, à travers des destins individuels, décrit les États-Unis contemporains (de la crise de 1929 à nos jours), marqués par la violence, le racisme, l’individualisme, les inégalités, la loi du plus fort et la puissance de l’argent notamment.
Joyce Carol Oates est née en 1938 à Lockport, dans l’État de New-York, dans une famille d’origine allemande ayant fui le nazisme, une famille modeste. Son père est ouvrier et sa mère au foyer. Elle est la première à obtenir un diplôme d’enseignement secondaire puis, grâce à une bourse, à accéder à l’université. Elle devient professeur de littérature et de création littéraire, enseignant à l’université de Princeton de 1978 à 2014, date de son départ à la retraite.
Grande lectrice dès l’enfance, elle commence à 14 ans à écrire des histoires sur la machine à écrire que sa famille lui a offerte. Par l’exploration du crime, elle appréhende les mystères de l’âme humaine. Elle est fascinée par la perte de l’innocence, l’irruption du mal dans la vie ordinaire, le comportement moral qui peut basculer dans le crime. Ses personnages sont des êtres humains torturés, ambigus, névrosés, aux prises avec les dysfonctionnements du couple, de la famille et de la société.
Pour elle, le rêve américain n’existe pas, ou en tout cas n’est pas accessible à tous. Elle aime les parallèles avec la boxe où nombreux sont les très bons, qui travaillent beaucoup mais n’y arrivent pas ! « La réalité est celle d’une énorme concurrence. Comme dans la boxe, on s’en prend plein la figure et on finit au tapis », disait-elle lors d’un entretien enregistré sur France culture.
Joyce Carol Oates a une grande empathie pour ses personnages, victimes la plupart du temps de violences économiques mais aussi de violences sexuelles ou physiques. La présence importante du viol dans son œuvre, dont les femmes sont victimes mais aussi les enfants, s’explique par l’agression sexuelle dont elle-même a été victime enfant. Cela rend la lecture de ses ouvrages difficile, parfois insoutenable. Sa vision du monde est noire, mais l’espoir est là pourtant, dans les actions individuelles de ses personnages. Le monde peut finir par aller mieux.
Quoi lire chez Joyce Carol Oates si on ne la connaît pas, ou peu ?
Citons quelques ouvrages :
Les Chutes, roman qui a eu le prix Femina étranger en 2005, est une saga familiale assez représentative de l’univers fictionnel de Oates. C’est le parcours de trois frères et sœurs et de leurs deux pères (la mère s’étant mariée deux fois) sur fond de drames et de secrets.
Nous étions les Mulvanney est aussi une saga, celle d’une famille considérée comme pestiférée après le viol de la fille ainée.
Blonde, un de ses ouvrages les plus connus, n’est pas un roman mais un récit sur Marylin Monroe… ou plutôt sur Norma Jean Baker, petite fille née sans père et d’une mère folle, placée dans des orphelinats et familles d’accueil où elle a été abusée, qui devient une star d’Hollywood dont elle subit la violence. Symbole sexuel malgré elle, elle veut être reconnue comme actrice, artiste, femme. L’écriture percutante de Oates résume toute sa détresse dans cette phrase : « parfois elle oubliait de tirer la chasse. »
Un livre de martyrs américains mérite qu’on s’y attarde. C’est le dernier roman de l’auteure, paru en France en octobre 2019. Posant la question du droit à l’avortement, ce gros pavé (presque 900 pages, à se faire offrir ou emprunter dans les bonnes bibliothèques en attendant la sortie en poche), traite de la confrontation entre deux Amériques, une Amérique fidèle à la Bible et au fusil, qui vit dans la pauvreté (pour une bonne partie d’entre elle) et une Amérique libérale, instruite et plus aisée. Cette opposition est incarnée par les personnages principaux, membres de deux familles, les Dumphy et les Voorhees dont les destins se percutent suite à l’assassinat de Gus Voorhees, médecin pratiquant des avortements dans une clinique de l’Ohio, par Luther Dumphy, fondamentaliste religieux. La construction du livre, riche en détails, fait suivre les deux hommes avant le meurtre, pendant le déroulé du procès et enfin dans les années qui suivent, qui sont celles de la vie bouleversée des deux familles, particulièrement de celles de Dawn et Naomi, filles de l’assassin et de la victime.
Comme toujours, Oates se fond avec ses personnages plutôt qu’elle ne les domine, d’où un récit éprouvant qui plonge le lecteur ou la lectrice dans l’univers mental tordu, paranoïaque, de Luther, le « fou de Dieu ». Oates réussit le tour de force de rendre le personnage moins odieux, du moins ne voit-on plus que le pauvre type ! Qui devient assassin ! La responsabilité des idéologues pousse-au-crime que sont les prédicateurs et « théoriciens » du mouvement pro-vie est particulièrement pointée. Les différents personnages sont des « martyrs » : Luther au service de Jésus et ceux qui l’encensent ; Gus, à celui de la lutte pour les droits des femmes à disposer de leur corps…
On retrouve dans ce roman les thèmes chers à l’auteure : les classes sociales, la famille, la boxe (elle a beaucoup écrit sur la boxe, « prisme merveilleux pour observer l’âme humaine car les boxeurs rendent visible ce qui est invisible en nous » selon ses mots) le deuil, la résilience, la peine de mort (qui donne lieu à une scène d’anthologie !).
L’écriture est ciselée, le ton est vivant, varié selon les différents narrateurs. Elle creuse, cherche à comprendre les motivations de l’autre, éclairant son sujet de multiples points de vue. Une grande dialectique dans la psychologie des personnages. Les longueurs – car il y en a –, sont plutôt des ressassements, illustrant les folies et fragilités des personnages. À lire en immersion !
Liliane Lafargue
Mots-clés : Ecrivains et écrivaines | Livre

