Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Les articles du site > Du côté d’écrivains et écrivaines...

Goliarda Sapienza : la révolte à fleur de peau

19 avril 2020 Article Culture

Goliarda Sapienza (1924-1996) considérait l’écriture comme un « travail charnel et mental ». On ne saurait mieux décrire l’attachement qu’on noue pour les personnages, un attachement presque physique, qui bouleverse notre vision des choses. Méconnue de son vivant, cette écrivaine italienne n’a trouvé la reconnaissance qu’après sa mort, avec la traduction en France du roman L’art de la joie en 2005. Trente ans après sa sortie dans l’oubli, le roman est devenu un best-seller traduit dans quinze langues et a fait son retour en Italie.

Une enfance bercée par les idées socialistes et le théâtre

Goliarda Sapienza est née à Catane en Sicile, deux ans après l’arrivée au pouvoir de Mussolini. Fille de militants socialistes, elle a passé son enfance bercée par les idées révolutionnaires de son père, Giuseppe, surnommé l’avocat des pauvres, figure du Parti socialiste en Sicile, et de sa mère, Maria Giuddice, rédactrice en chef du journal socialiste turinois Le cri du peuple, dont un des rédacteurs était Antonio Gramsci, l’un des fondateurs du Parti communiste italien. Il faut dire que le Parti socialiste italien, avant la Première Guerre mondiale, et même pendant, ne ressemblait en rien à ce qu’on connaît aujourd’hui [1]. Avec la venue au pouvoir de Mussolini, la mère de Goliarda Sapienza a été assignée à résidence et son frère Goliardo vraisemblablement noyé par des fascistes.

Goliarda est très vite déscolarisée par ses parents qui redoutaient un embrigadement fasciste ; c’est avec son entourage qu’elle nourrit son goût pour la littérature et se passionne pour le théâtre.

À seize ans, elle obtient une bourse pour entrer à l’Académie nationale d’art dramatique à Rome. Avec la guerre, Goliarda doit interrompre sa formation d’actrice. C’est à la libération qu’elle commence à jouer, au théâtre et au cinéma ; elle devient une figure du théâtre italien, jusqu’à être comparée à Sarah Bernhardt.

Tout abandonner pour écrire

À la fin des années 1950, Goliarda met fin à sa carrière d’actrice pour se consacrer à l’écriture. Elle publie quelques récits autobiographiques avant de se lancer dans l’écriture de L’Art de la joie [2], la grande œuvre de sa vie. Pendant huit ans, elle travaille sans relâche et sans revenus.

Son compagnon Angelo Pellegrino, avec qui elle a passé une partie de sa vie, raconte que, lorsqu’ils se sont rencontrés, Goliarda s’est mise à pleurer : elle avait peur de ne pas venir à bout du roman si elle tombait amoureuse. Inquiétudes vite oubliées ; un an après, le manuscrit était terminé et Angelo l’a soutenu quand il a fallu trouver une maison d’édition. Le roman ne rencontre pas le succès escompté et Goliarda essuie refus sur refus.

Usée, déçue, elle se fait arrêter pour vol de bijoux en 1980, elle a alors 56 ans. Elle aurait sûrement pu échapper à la prison, mais elle n’essaie pas de se défendre – aurait-t-elle volé pour retrouver du sens à sa vie ? Elle est alors incarcérée dans une prison pour femmes. Elle se lie d’amitié avec ses codétenues, prisonnières de droit commun, junkies, voleuses, mais aussi jeunes révolutionnaires. C’est le récit de son séjour carcéral que Goliarda nous livre dans son premier roman à succès, L’Université de Rebibbia [3].

Ses romans autobiographiques

À sa sortie de prison, Goliarda continue d’écrire, nourrie de ses expériences.

Elle raconte son enfance dans l’entre-deux-guerres en Sicile dans Moi, Jean Gabin [4]. Le titre est né de son admiration pour l’acteur Jean Gabin, personnage rebelle et généreux, qu’elle a découvert avec le film Pépé le Moko. Elle dresse le portrait de son quartier, des empailleurs, des marionnettistes, des boxeurs, de sa mère qui lui apprend qu’elle « ne doit jamais se soumettre à personne, et moins que quiconque à son père ou à sa mère. Si quelque chose ne te convainc pas, rebelle-toi toujours ».

De son séjour en prison est sorti le roman L’Université de Rebibbia. On y découvre le quotidien de la vie en prison, la saleté, la violence. Il se dégage de ce récit sur l’univers carcéral – qui, pour reprendre ses mots, « a toujours été et sera toujours la fièvre qui révèle la maladie du corps social » – un sentiment contradictoire d’ouverture et de liberté dans les récits de vie de ses codétenues. À 56 ans, c’est le premier roman qui lui apporte le succès.

Peu après, elle retrouve par hasard une de ses anciennes codétenues, Roberta, militante politique radicale. Commence alors une histoire d’amour et d’amitié, avec les rues de Rome pour toile de fond. C’est avec le récit de cette rencontre dans Les Certitudes du doute [5] que Goliarda Sapienza clôt le cycle autobiographique Autobiographie des contradictions.

Sa vie, l’autrice la raconte aussi dans ses Carnets [6], des notes prises au jour le jour pour continuer à écrire après avoir achevé L’Art de la joie. Habitude qu’elle gardera jusqu’à sa mort en 1996.

L’Art de la joie

Dans ce roman fleuve (800 pages), Goliarda Sapienza dresse le portrait de la vie de Modesta, qui est l’alter-ego de l’auteure : elles ont toutes les deux grandi en Sicile, à Catane. Ce sont deux femmes rebelles, remettant constamment en question le monde qui les entoure, encore que l’auteure considérait qu’elle n’arrivait pas à la cheville de son personnage.

Le récit commence avec la Modesta âgée de quatre ou cinq ans, qui vit son enfance dans la pauvreté, entourée de sa mère et de sa sœur handicapée. Elle connaît ensuite le couvent, avant d’être recueillie dans une famille noble et de se marier avec le fils trisomique, celui qu’on appelle « le monstre », pour échapper définitivement à son milieu. Ces quelques éléments ne constituent que le début de l’incroyable histoire de Modesta.

L’héroïne est guidée par une force et un désir insatiable de vivre et d’encourager les personnes qui l’entourent à être libres. Elle mène sa vie comme si les idées reçues n’avaient pas de prise sur elle et aborde sans fard des tabous aussi différents que l’homosexualité, l’inceste, ou la masturbation. Modesta ne choque pas, elle interroge. Ses aventures sont l’occasion d’une réflexion sur l’amour, la culpabilité ou encore l’éducation.

Modesta côtoie les milieux du PCI, mais ne milite pas directement dans une organisation. Elle en n’est pas moins engagée ; ses convictions féministes et antifascistes la poussent à faire des choix courageux, jusqu’à se retrouver incarcérée par le régime fasciste.

Goliarda Sapienza était imprégnée des idées gauchisantes qui connaissaient un certain succès dans les années 1960, ce qui peut expliquer sa fascination pour le monde des prisons et des voyous. Idées nettement moins en vogue dans le monde de l’édition. Ce livre a été refusé par tous les éditeurs de son vivant. Son compagnon Angelo Pellegrino parvient finalement à le faire publier deux ans après sa mort en 1998 mais il reste méconnu jusqu’à sa traduction en français en 2005. Il connaît alors le succès qu’il mérite, comme toute l’œuvre de l’auteure.

Zoe Liazo


[1Le Parti socialiste italien était une organisation ouvrière de masse. N’ayant pas eu l’occasion de succomber à la pression de l’« union nationale » comme ses homologues français ou allemand (l’Italie n’est entrée en guerre qu’à la toute fin du conflit), sous la pression de la montée révolutionnaire, le PS a même rejoint, dans un premier temps, l’Internationale communiste en 1919. Ses militants, aux côtés de militants anarchistes, ont été largement impliqués dans la vague de grèves insurrectionnelles qui a traversé, en août-septembre 1920, la péninsule, en particulier à Turin où militait la mère de Sapienza. La scission avec le Parti communiste n’a eu lieu qu’en 1921, la direction du PSI, après avoir réussi à éteindre les grèves de 1920, entraînant le parti dans la voie de la capitulation contre la montée du fascisme. Le PS, comme le PC, ont été complètement interdits par Mussolini en 1926.

[2L’Art de la joie, Le tripode, 27 octobre 2016.

[3L’Université de Rebibbia, Le Tripode, 3 janvier 2019.

[4Moi Jean Gabin, Le Tripode, 30 août 2012.

[5Les Certitudes du doute, Le Tripode, 26 mars 2015.

[6Carnets, Le Tripode, 3 janvier 2019.

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article