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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 100, juin-juillet-août 2015 > Films et livres

Film : Le labyrinthe du silence

27 juin 2015 Convergences Culture

Le labyrinthe du silence

de Giulio Ricciarelli


Francfort 1958. Une main se tend pour proposer du feu à un homme qui cherche à allumer sa cigarette. Levant la tête pour remercier, il se fige : ancien déporté d’Auschwitz, il vient de reconnaître un des gardiens nazis du camp.

C’est le point de départ du film – et de ce qui fut, de 1963 à 1965, le procès de Francfort, aussi appelé le « second procès d’Auschwitz ». Vingt-deux anciens gardiens de ce camp de concentration y comparurent.

En Allemagne, en 1958, il était impossible d’inculper pour crimes à l’époque du nazisme quiconque apparaissait comme ayant ‘obéi aux ordres’ : seuls pouvaient être poursuivis ceux pour qui il était possible de réunir preuves et témoins attestant qu’ils avaient commis un meurtre de leur propre initiative. Cela explique en partie que le procès n’a concerné que vingt-deux prévenus, sur les quelque six à huit mille gardiens nazis passés par Auschwitz et dont les dossiers étaient… méticuleusement conservés par l’administration militaire américaine en Allemagne qui s’est bien gardée de les exhumer d’elle-même : les années 1950-1960, c’était la guerre froide et, comme le dit dans le film, au cours de l’enquête, le militaire américain en charge des dossiers « L’ennemi, c’est désormais la Russie ». Ce procès de Francfort fut donc le seul mené par la justice allemande elle-même qui aura permis de démonter certains aspects de la machinerie mortifère mise en place après 1933 – les procès de Nuremberg, en 1945-1946, avaient été conduits par les vainqueurs, le premier procès d’Auschwitz par la justice polonaise et, dernier grand procès d’un dignitaire nazi, celui d’Eichmann en 1961, par la justice israélienne.

Après la fin de la guerre et les procès de Nuremberg, pour les dirigeants allemands, Konrad Adenauer en tête, la thèse officielle était qu’il ne fallait pas réveiller ce passé pour aller de l’avant. Pas étonnant dès lors qu’un jeune homme de 25 ans en 1958 ait tout ignoré des camps d’extermination. « Auschwitz ? Ce n’était pas un centre de détention préventive ? »  : cette réplique – que Giulio Ricciarelli met, dès le début de cette histoire, en 1958 donc, dans la bouche de son héros, le tout jeune procureur en charge de réunir des preuves – suffit à faire comprendre au spectateur de 2015 le climat d’alors.

Le procès de Francfort, voulu par le procureur général Fritz Bauer – social-démocrate d’origine juive ayant lui-même été détenu en camp de concentration à Heuberg en 1933 avant de s’exiler au Danemark en 1935 puis de rejoindre la Suède – s’est heurté à l’inertie volontaire de toute une partie de l’appareil d’État ouest-allemand. On y voit en même temps l’effarement des fonctionnaires qui participent à l’instruction du procès quand ils découvrent ce que fut réellement Auschwitz. « Avez-vous personnellement été témoin d’un meurtre à Auschwitz ? », demande à un rescapé le naïf procureur qui ne sait que dire face à la réponse qui lui est renvoyée d’un ton las : « Oui, de plusieurs centaines de milliers de meurtres »

Ce film réserve à ses spectateurs quelques révélations sur les liens entre l’appareil d’État et certains industriels ouest-allemands avec d’anciens dignitaires nazis, de même que sur la connaissance qu’avaient de leurs caches les services secrets américains et même… israéliens. Nous ne vous les « dévoilerons » pas…

Il ne s’agit pas d’un énième film sur les camps de concentration. Comme son titre l’indique, le film parle du silence, des silences : celui, complice, de responsables politiques, de dignitaires de l’appareil d’État, des dirigeants impérialistes ; et celui, infiniment plus complexe, d’hommes et de femmes, ignorants pour beaucoup, ayant ignoré pour certains – il y avait déjà tant de morts sur les champs de bataille et sous les bombes.

Rien n’est « de trop » dans ce film bouleversant, ni les faits exposés, ni les sentiments exprimés avec beaucoup de sobriété. Parfois, un des protagonistes de l’enquête ne parvient pas à retenir ses larmes. Le spectateur non plus.

Jean-Jacques FRANQUIER


La « mémoire qui flanche » des dirigeants des autres puissances impérialistes

De nos jours, où l’on célèbre d’autant plus le « devoir de mémoire » qu’on tait les responsabilités des grandes puissances dans les génocides contemporains, l’ignorance de nombreux Allemands sur ce qu’avaient été les « camps de la mort » surprend… Pourtant, tous les témoignages d’anciens déportés juifs parus, en France ou ailleurs, convergent, rapportant qu’ils avaient rapidement cessé de raconter ce qu’ils avaient vécu devant l’indifférence, voire l’irritation, que leurs propos suscitaient auprès d’une population ne demandant qu’à oublier les heures sombres.

Quant aux vainqueurs « alliés », en particulier l’impérialisme américain, ils avaient jugé suffisant le procès à grand spectacle de Nuremberg comme preuve que l’appareil d’État allemand avait été ‘épuré’. Il en est d’ailleurs de même de toutes les prétendues épurations qui ont eu lieu avant ou depuis, en France, en Argentine, un peu partout en fait : en condamnant quelques tortionnaires, tout le reste de l’appareil d’État est supposé être « blanchi » puisque ses membres n’ont pas été poursuivis…

Les États-Unis ont veillé à s’assurer les services d’un Von Braun, le père des fusées V2, qui ont écrasé la Grande Bretagne sous les bombes et ont été construites par des détenus du camp de l’usine souterraine de Dora-Mittelbau qui y mourraient en masse… Von Braun devint un des responsables de la Nasa, le ‘père’ des lanceurs du projet Apollo des années 1960 – vitrines ‘scientifiques’ des missiles balistiques –, un acteur majeur de la guerre froide donc. Il est de notoriété publique que les services secrets de plusieurs pays, Israël compris, connaissaient les lieux de résidence d’anciens dignitaires nazis réfugiés dans différents pays d’Amérique du Sud où certains d’entre eux ont pu mettre leurs sinistres compétences au service des dictatures qui s’y sont succédé.

En France, le haut-fonctionnaire vichyste Maurice Papon devint le préfet de police de Paris de De Gaulle – et même le ministre du Budget de Raymond Barre –, alors qu’il était responsable de la déportation de milliers de Juifs quand il était secrétaire général de la préfecture de Gironde.

L’idéologie en vogue au pouvoir peut bien changer, jamais les dirigeants de la bourgeoisie ne s’en prennent à leur appareil d’État.

J.-J.F.

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