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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 81, mai-juin 2012

Espagne : contre un gouvernement à l’attaque, l’Indignation est de rigueur !

Mis en ligne le 19 mai 2012 Convergences Monde

Le 12 mai 2012, à minuit, ils étaient des dizaines de milliers place de la Puerta del Sol à Madrid, pleine de monde malgré le « couvre-feu » de 22 heures qu’avaient voulu en vain imposer les autorités. Pas de doute, l’appel des « indignés » (connu aussi sous le nom du mouvement du 15-M, d’après la date de la manifestation initiale du 15 Mai 2011) à reprendre les rues et les places entre le 12 mai et le 15 mai a été largement entendu dans toute l’Espagne.

À Madrid, quatre cortèges ont défilé dans l’après-midi depuis les quartiers périphériques pour se joindre Puerta del Sol. À Barcelone, sept cortèges ont conflué Place de Catalogne. En tout, il y a eu des manifestations dans 80 villes.

« Votre crise, nous ne la paierons pas », « nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui est anti-nous », « Ce n’est pas une crise, c’est une arnaque », ont été quelques uns des slogans des manifestations. Elles ont rassemblé jeunes, familles, retraités, venus marquer leur solidarité avec l’indignation qui s’exprime dans ce mouvement du 15-M, dans une ambiance dynamique, festive mais revendicative. Beaucoup faisaient le lien avec les dramatiques coupes budgétaires que met en œuvre le gouvernement, en particulier dans l’Enseignement et la Santé. Nombreux aussi évoquaient la banque Bankia, que le gouvernement avait nationalisée deux jours plus tôt, avant de venir la renflouer à coups de milliards.

Un gouvernement à l’offensive

Depuis que la droite a gagné les élections de novembre 2011, c’est une nouvelle avalanche de mesures qui tombent contre les travailleurs et la population. Comme le déclare Mariano Rajoy, le chef du gouvernement espagnol, « Chaque vendredi, des réformes, et le prochain, aussi ! ». Car le vendredi, c’est Conseil des ministres.... Évidemment, dans sa campagne électorale, Rajoy, le leader du Parti populaire (Partido Popular, PP) s’était bien gardé d’annoncer le détail de ses mesures. Il avait même nié vouloir augmenter la TVA, s’en prendre au budget de la santé, ou financer les banques avec de l’argent public. Sans surprise, c’est aujourd’hui d’actualité !

La situation économique ne fait que se détériorer au fil des mois. Le taux de chômage atteint maintenant 24,4 % de la population. Il dépasse 30 % dans certaines régions. Et pour les jeunes, il est de 52 % !

Parmi les mesures prises par le gouvernement Rajoy, plusieurs ont particulièrement marqué.

  • La réforme du contrat de travail, qui facilite les démarches permettant les licenciements et réduit les indemnités de départ. Faciliter les licenciements sous prétexte de favoriser l’emploi, il fallait y penser ! De plus la réforme généralise les possibilités de déroger aux accords collectifs, en particulier aux conventions collectives, jugées trop rigides par le patronat... Un démantèlement de pans entiers du droit du travail.
  • Les réductions de budgets dans l’enseignement. Un seul mot d’ordre : moins de crédits pour les établissements scolaires. D’une part augmentation du nombre d’heures d’enseignement des professeurs, d’autre part hausse de 20 % du nombre maximum autorisé d’élèves par classes. À la clé, des dizaines de milliers de professeurs vont perdre leur travail : un énorme plan de licenciement, dénoncent les syndicats. Pour les étudiants, les frais d’inscription aux universités publiques explosent et les conditions pour bénéficier de bourses sociales notablement restreintes, seront plus sévères.
  • Les réductions de budget dans la santé. Elles ont déjà provoqué des fermetures d’hôpitaux. Le Conseil général des infirmiers évoque 10 000 licenciements dans la profession sur les derniers mois. C’est la fin de la gratuité des médicaments pour certaines catégories qui en bénéficiaient, comme les retraités, et un moindre remboursement en général. Sans compter la scandaleuse fin de l’accès à la sécurité sociale pour les immigrés en situation irrégulière, qui va priver de soins une partie de la population.

Le gouvernement compte ainsi faire 10 milliards d’euros d’économies sur la Santé et l’Éducation. Ces mesures ne sont pas les seules. D’autant qu’aux mesures du gouvernement central, s’ajoutent celles des gouvernements régionaux. Les « communautés autono­mes » [1] ont désormais leurs budgets plus sévèrement encadrés et doivent respecter des objectifs de réductions du déficit. Les gouvernements régionaux, presque tous aujourd’hui aux mains du Parti Populaire de Rajoy, rivalisent d’idées pour faire des coupes budgétaires. Si les nationalistes de CiU [2], au pouvoir en Catalogne, ont quant à eux vivement contesté le principe d’un encadrement du budget régional par le pouvoir central, ils se montrent aussi parmi les plus inventifs pour faire des économies : ils suggèrent par exemple de faire payer le séjour à l’hôpital public aux malades... Et le PSOE, dans les deux régions qu’il gouverne encore, l’Andalousie et le Pays basque, ne conteste pas véritablement la limite de déficit imposée.

Pas un jour donc ou presque ne se passe sans qu’un mauvais coup ne soit annoncé, par un ministre du gouvernement ou un gouvernement de région : tel jour, on apprend que les cliniques privées d’Aragon refuseront de pratiquer des avortements car la Sécurité sociale ne leur verse pas les subventions prévues depuis des mois, tel autre que les centres de santé d’Extrémadure n’ouvriront plus l’après-midi, pour des raisons de rentabilité. Tel autre encore que l’année prochaine, il y aura 600 professeurs remplaçants en moins sur la région de Castille et Léon. Ou tel autre, une hausse des prix du métro à Madrid, etc.

L’Espagne prend-elle le chemin de la Grèce ? Pour l’instant, elle n’a pas eu à demander l’aide financière de l’Union européenne ou du FMI, ce cadeau empoisonné que connaissent trop bien les travailleurs de Grèce, d’Irlande ou du Portugal. Il faut dire qu’avec plus de 45 millions d’habitants, le pays a un tout autre poids économique en Europe. Mais la situation économique ne fait que s’aggraver, les difficultés des banques espagnoles, surtout liées au marché immobilier, sont de plus en plus criantes. En tout cas, les marchés spéculent à tout va, l’Espagne a de plus en plus de mal à emprunter, sauf à des taux d’intérêt élevés de 6 %.

Du côté des travailleurs

Le seul espoir pour les travailleurs pour ne pas continuer à faire les frais de la crise serait de mettre un coup d’arrêt à ces attaques en ripostant à la hauteur. Il y a bien sûr bien des difficultés. La situation pèse. Nombreuses sont les familles où plus personne ne travaille. Et quand on a un travail, il faut survivre, faire face aux importantes dettes pour payer son logement, avec un maigre salaire (le salaire minimum est de 641 €).

De plus, les deux principales centrales syndicales (UGT et CCOO [3]) ne donnent pas réellement de perspectives pour lutter. Avec Zapatero, elles soutenaient plus ou moins ouvertement le gouvernement, allant jusqu’à accepter le recul de l’âge de la retraite à 67 ans en 2010... Mais avec la droite, elles sont toujours à la recherche d’un « dialogue social ». N’ont-elles pas signé en janvier 2012 un accord avec le patronat prévoyant la modération salariale (avec 0,5 % de hausses de salaires en 2012) ?

Pourtant, les réactions existent bel et bien.

La mobilisation des indignés a marqué les esprits, et on voit qu’elle a conservé une large sympathie dans la population. Les indignés ont montré aux travailleurs, aux militants, qu’il était possible de contester, de se mobiliser collectivement, de réagir, de mettre en accusation les banques, les politiciens...

Du côté des indignés

Les indignés n’avaient jamais complètement disparu de la scène. Des réseaux existent toujours, qui s’activent pour protester contre tel ou telle mesure, pour impulser différentes contestations.

Ainsi, on compte des dizaines d’actions ayant empêché des expulsions pour cause de traites impayées, par les indignés mais aussi par des associations contre les expulsions et de quartiers. Certainement trop peu, face aux milliers d’expulsions qui ne connaissent aucune trêve, mais une riposte visible, qui met en lumière la rapacité éhontée des banques. Telle cette banque qui comptait faire expulser de son logement une dame de 73 ans de L’Hospitalet, dans la banlieue de Barcelone. Son tort ? Elle s’était portée garante pour le remboursement du crédit d’un fils. Le fils s’étant retrouvé au chômage, ne pouvant plus payer ses traites, la banque a récupéré le logement du fils... Mais estimant que cela ne faisait pas le compte, la banque s’était également emparée du logement de la mère, garante, et comptait la faire expulser ! Cette fois, la police arrivée sur place a trouvé face à elle des dizaines d’habitants bien décidés à ne pas laisser faire.

Dans la mouvance des indignés, se sont aussi développés des réseaux de solidarité, par exemple des juristes offrant une aide juridique aux travailleurs précaires, des réseaux d’entraide pour créer une certaine solidarité dans les quartiers et faire face aux temps difficiles, ou bien des actions pour empêcher des expulsions d’immigrés.

2012 : du « Printemps valencien » aux manifestations contre la réforme du droit du travail et les réductions budgétaires

En février de cette année, à Valence, les réductions de budgets dans l’Éducation ont provoqué le « printemps valencien ». Les lycéens mobilisés contre les coupes budgétaires ont été violemment réprimés par la police dans une manifestation. Le responsable de la police de la ville, interrogé par des journalistes sur les mesures prévues pour les manifestations à venir s’est ensuite illustré en répondant : « Il ne serait pas prudent (…) que je dise à l’ennemi quelles sont mes forces et mes faiblesses ». D’où les pancartes et les slogans qui ont fleuri dans des manifestations en solidarité avec les lycéens de Valence dans tout le pays : « Moi aussi, je suis l’ennemi » !

Le 29 mars, une journée de grève générale a eu lieu à l’appel des syndicats. Dirigée contre la réforme du droit du travail, elle a été largement suivie. Une grève active, avec piquets de grève mobiles, où parfois des indignés ou des étudiants en lutte se sont joints aux syndicalistes, pour faire la propagande de la grève dans les zones industrielles ou en ville. Particulièrement bien suivie dans la grande industrie, la grève a touché tous les secteurs et a été marquée par d’importantes manifestations. Lorsque les syndicats appellent à une mobilisation claire, les travailleurs répondent présents.

Un mois après, le dimanche 29 avril, c’est une nouvelle journée de manifestations à l’appel des syndicats et d’associations (de parents d’élèves en particulier), cette fois dirigée contre les réductions budgétaires. Ce sont à nouveau des centaines de milliers de personnes qui descendent dans les rues d’une soixantaine de villes, ulcérés par les coupes budgétaires.

Et deux jours après, les manifestations du 1er mai rassemblent autant de monde.

La colère contre la crise, les banquiers, les politiciens est toujours là et bien là. Les principaux syndicats, eux, ont fait le service minimum. Ils réclament aujourd’hui plus de dialogue social, et se prononcent pour une « consultation » sur les mesures d’austérité. Une façon de ne pas donner de suite réelle à la grève du 29 mars, dont la mobilisation a pourtant été confirmée par les dernières manifestations.

Mais la réussite de la mobilisation des indignés de ce 12 mai 2012 pourrait bien encourager les travailleurs et la population à continuer à lutter pour que le slogan « Votre crise, nous ne la paierons pas  » devienne réalité.

13 mai 2012

Michel CHARVET


Austérité de gauche, austérité de droite...

José Luis Rodríguez Zapatero a gouverné de 2004 à 2011 pour le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Dès le début de la crise, il a mis en œuvre une sévère politique d’austérité, avec entre autres mesures : la baisse des salaires des fonctionnaires, la suppression de certaines allocations de chômage, la hausse de la TVA, le recul de l’âge de la retraite de 65 ans à 67 ans...

Aux élections générales anticipées du 20 novembre 2011, la sanction électorale a été implacable. Le PSOE a perdu 4 millions de voix par rapport aux élections de 2008. Le PP a quelque peu progressé, comme la plupart des autres partis (essentiellement des partis nationalistes et régionalistes, ainsi que la coalition de gauche Izquierda Unida (IU, Gauche Unie), créée en 1986 autour du PCE, et le parti UPyD – Union, progrès et démocra­tie – lancé en 2007 par une ancienne députée socialiste). Le PP a ainsi obtenu une majorité absolue au parlement (186 des 350 députés).

Il est notable qu’aux élections pour la Communauté autonome d’Andalousie de mars 2012, le PP n’a pas renouvelé sa réussite de novembre 2011, le gouvernement régional est resté à gauche... Il aura suffi de trois mois au pouvoir pour que le discrédit frappe la droite...


Rajoy au secours de Bankia… et des autres banques

Il y aurait pour plus de 160 milliards d’actifs pourris, liés à l’immobilier, dans les bilans des banques espagnoles. Bankia, la quatrième banque du pays, créée à partir de la fusion de sept caisses d’épargnes régionales (dont celle de la région de Madrid), aurait pour 30 milliards de tels actifs pourris. En tout cas, la situation était suffisamment sérieuse pour qu’en une semaine, on passe de rumeurs sur la situation de Bankia, à la nationalisation de la banque le 10 mai 2012, et à une « réforme financière » concernant l’ensemble des banques annoncée le lendemain. En fait, le gouvernement s’apprête à apporter des milliards d’euros aux banques, à commencer par Bankia.

D’un côté, on coupe drastiquement tous les budgets utiles à la population, pour baisser le déficit qui serait trop élevé... et de l’autre côté, on mettrait des milliards pour venir au secours des banques ? De quoi indigner ! Avant l’opération, le gouvernement a pris la précaution de demander à Rodrigo Rato (un ancien ministre du PP et prédécesseur de DSK à la tête du FMI...) de démissionner de son poste de directeur de Bankia. Pour ne pas avoir l’air de venir au secours d’un compère... Le geste suffira-t-il ? Mais l’arrivée de José Ignacio Goirigolzarri à la tête de Bankia (bien connu pour avait quitté en 2009 son poste de numéro 2 de la puissante banque BBVA avec une indemnité de 53 millions d’euros) n’a pas de quoi rendre le sauvetage plus acceptable !


« S’il y a un roi, il n’y a pas de démocratie »

Tel était le slogan des indignés qui s’étaient joints aux manifestations républicaines du 14 avril 2012, pour commémorer le renversement de la monarchie en 1931. Pourtant, lors des occupations du printemps et de l’été 2011, le drapeau républicain n’était pas toujours le bienvenu, le mouvement des indignés se déclarant opposé à tout signe d’appartenance politique. Mais cette année une partie des indignés se sont joints à la contestation de la monarchie.

Avec une résonance toute particulière ce 14 avril... qui coïncidait avec l’accident du roi Juan Carlos au cours d’un safari au Botswana. Rapatrié en urgence à Madrid pour subir une opération de la hanche, son escapade à la chasse aux éléphants, au prix estimé de 45 000 euros, a choqué tout le monde au moment où le gouvernement multiplie les restrictions. Au point que le roi a dû s’excuser devant les caméras en sortant de sa chambre d’hôpital. Pas sûr que cela suffise. L’affaire du safari et les démêlés judiciaires d’un gendre (mis en cause dans une affaire de détournement de fonds publics), plus l’accident d’un petit-fils de 13 ans qui s’est tiré une balle dans le pied en jouant avec un fusil, cela fait beaucoup ! Décidément, quand la famille royale fait parler d’elle…


Le retour de la politique du bâton ?

Sous des prétextes divers, des participants à la grève du 29 mars ont été arrêtés. Des étudiants ont été libérés début mai après plusieurs semaines de détention provisoire. Encore aujourd’hui, Laura Gómez, la secrétaire du syndicat CGT [4] de Barcelone est en prison, sous le coup d’une accusation d’incendie, pour un simple feu de joie symbolique devant la Bourse ! [5] Quant à la police autonome de Catalogne, elle a mis sur son site web des photos de certains manifestants, en appelant les citoyens à se connecter sur le site pour les dénoncer... La même police est allée arrêter dans leur usine SEAT à Martorell, le 25 avril, deux syndicalistes qui avaient participé à un piquet de grève pendant la grève générale : elle les a relâché l’après-midi.

13 mai 2012


[1L’Espagne est divisée en 17 « communautés autonomes », équivalents des régions. Ces communautés autonomes disposent de pouvoirs et de budgets assez étendus.

[2Convergència i Unió, parti catalaniste, classé au centre-droit, à la tête du gouvernement catalan depuis 2010.

[3L’Union générale des travailleurs (UGT) est liée au PSOE. Les Commissions ouvrières (CCOO), anciennement liées au PCE, mènent aujourd’hui une politique indiscernable de celle de l’UGT, les deux secrétaires généraux (Cándido Méndez pour l’UGT et Ignacio Fernández Toxo pour les CCOO) se montrant presque toujours à l’unisson.

[4La Confédération générale du travail (CGT) est un syndicat issu de la tradition anarcho-syndicaliste, mais qui participe aux élections professionnelles. Certes plus faible que les grands syndicats UGT et CCOO, il est néanmoins présent dans beaucoup de villes et de secteurs, y compris dans certaines grandes entreprises industrielles.

[5Note du 19 mai : Laura Gómez a été libérée le 17 mai, après 23 jours de détention.

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