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Enseignants et lycéens refusent les conditions politiques et sanitaires de la rentrée

5 novembre 2020 Article Politique

Des dizaines, voire des centaines d’établissements scolaires se sont mobilisés lundi 2 novembre dans toute la France, en particulier dans la région parisienne, sur l’hommage à Samuel Paty et sur les conditions sanitaires de rentrée… Dans les trois académies de la région parisienne, dans les académies de Nantes, Orléans-Tours, Lille, Grenoble, Besançon, Strasbourg, Toulouse, Rouen, Clermont-Ferrand et bien d’autres. Une surprise, y compris pour ceux qui y ont pris part et qui n’ont pas accepté les conditions politiques et sanitaires de la rentrée des enseignants.

Refus par le ministère du temps de concertation pour l’hommage au collègue assassiné

L’agitation avait commencé avant la rentrée, vendredi soir à 17 heures, lorsque le ministre Jean-Michel Blanquer a annoncé que les deux heures banalisées lundi matin, pour la concertation liée à l’hommage au collègue assassiné, étaient purement et simplement annulées, sous prétexte de contexte sécuritaire… dû aux attentats terroristes. Un prétexte un peu dur à avaler pour des milliers d’enseignants contraints néanmoins de venir travailler (menace terroriste ou sanitaire, ou pas).

La crainte du gouvernement était que ces deux heures se transforment en assemblées générales de contestation sur les conditions de l’hommage et le contexte sanitaire. Les syndicats (pour une fois) ont très vite relayé le mécontentement en appelant tous (notamment la FSU) à imposer, y compris par la grève, la tenue du temps de concertation et à refuser les conditions sanitaires de rentrée.

Ça n’a pas manqué : les assemblées générales par établissement se sont multipliées ce week-end en distanciel pour demander aux hiérarchies locales de rétablir le temps de concertation. Certaines, qui avaient fait volte-face sous pression du ministère, l’ont refait dans l’autre sens sous pression des enseignants (certaines sont allées jusqu’à banaliser la totalité de la journée).

Dans de nombreux établissements où la concertation a été refusée, les enseignants se sont mis en grève (ou ont refusé de prendre leurs élèves). Une claque quand même pour le ministère : Jean-Michel Blanquer s’est empressé dans l’interview à France-Inter lundi matin de reprendre hypocritement à son compte les concertations qu’il avait pourtant interdites.

De l’hommage aux conditions sanitaires inacceptables

Les discussions entre enseignants ont souvent permis l’expression d’une grande émotion chez certains collègues qui exigeaient un vrai temps de partage pour analyser la situation et savoir comment s’adresser aux élèves. Beaucoup n’avaient pas envie de se voir imposer les modalités de l’hommage. Dans certains établissements, l’administration a été obligée de garantir que, malgré les consignes (avouées donc) des rectorats, il n’y aurait pas de dénonciation des collègues, qui refusent majoritairement de dénoncer les élèves.

Les conditions de l’hommage étaient évidemment la première raison de la colère, mais dans la plupart des établissements où les enseignants se sont réunis – qu’il s’agisse d’AG ou de ladite « concertation », les conditions sanitaires de la rentrée constituaient la deuxième partie des interventions. Les enseignants ont, en majorité, tenu à prendre leurs élèves à 10 heures 30 pour faire l’hommage à 11 heures, mais, dans la majorité des cas, n’ont pas repris le travail dans l’après-midi : les conditions sanitaires ont paru inacceptables, y compris à ceux qui ne se mettent jamais en grève. Comme le faisait remarquer une prof dans une AG sur le protocole sanitaire (qui n’a pas changé depuis la rentrée) : « On nous demande de ne pas brasser les classes, mais toute la réforme du lycée, c’est le brassage des classes et la destruction du groupe classe, certains groupes sont issus de six classes différentes ! » Tout un système institutionnel finalement… de propagation du virus.

Certains chefs d’établissement reconnaissent que dans leur établissement, il manquerait une vingtaine de salles pour pouvoir mettre en place ne serait-ce que le protocole sanitaire.

Ce que veulent (et parfois imposent) les enseignants mobilisés

La revendication principale (qui s’est imposée au même moment dans tous les établissements mobilisés, sans concertation, mais surtout dans les lycées), c’est le dédoublement alterné des classes par jour ou par semaine, ce qui ferait baisser de 50 % la présence des élèves dans les établissements (et retarderait d’autant la probabilité d’un reconfinement général, notamment des lycéens, que certains voient comme inéluctable), sans que les emplois du temps soient modifiés. Cela est apparu comme largement faisable au bout d’une heure de réunion… Les enseignants mobilisés réclament par ailleurs l’embauche massive de tout type de personnel (notamment de nettoyage et de restauration), une adaptation des programmes, etc. Comme dans les hôpitaux, les différents gouvernements n’ont eu de cesse ces dernières années de supprimer des emplois. Voilà le résultat aujourd’hui.

À l’heure où nous écrivons, les grèves et droits de retraits ont déjà imposé des modalités de dédoublement dans certains établissements. Certes, certains de ces dédoublements se font par niveaux selon la volonté du ministère en changeant les emplois du temps des collègues au risque d’augmenter leur charge de travail (notamment en distanciel), ce que refusent les enseignants, mais dans bien des endroits, ces dédoublements salutaires ont été imposés par les enseignants à leurs conditions. Il ne s’agit évidemment pas ici pour les enseignants de « faire le travail des hiérarchies à leur place », mais bel et bien d’imposer par leurs propres moyens les conditions sanitaires que le ministère refuse. Le raisonnement exprimé par certains est le suivant : « De la même manière que les patrons dans le privé sont responsables des conditions sanitaires dans lesquelles travaillent leurs employés, de la même manière, notre employeur – l’Éducation nationale – doit être tenu responsable des conditions dans lesquelles nous allons prendre nos élèves… et des dangers qu’il fait courir au personnel, aux élèves et à leurs familles ! »

Le ministère a bien entendu réagi et a demandé aux chefs d’établissement qui avaient concédé les dédoublements de revenir en arrière, afin d’imposer aux enseignants des dédoublements à la sauce du ministère, c’est-à-dire qui imposeraient un rattrapage en distanciel pour les élèves confinés. Manière de transformer le « dédoublement » des classes en « doublement » du travail de l’enseignant et de préparer la prétendue « continuité pédagogique » pour un probable reconfinement.

En réalité, le ministère est très ennuyé des réactions à la situation qu’il a créée. Ses craintes de se voir imposer un véritable recul se traduisent aussi par une volonté répressive accrue. Outre les pressions sur les chefs d’établissement et les inspecteurs, c’est dans un tel contexte que la rectrice de Poitiers a annoncé les sanctions contre les quatre enseignants de Melle, suspendus avec traitement depuis les actions contre les E3C et aujourd’hui lourdement sanctionnés (respectivement mutation d’office, suspension de quinze jours sans traitement, blâme et rétrogradation au 1er échelon). Il est clair que le ministère veut faire passer un message répressif face à la bronca contre Blanquer qui a réussi à faire l’unanimité contre lui, non seulement des enseignants, mais aussi des personnels de direction. À titre d’exemple, la direction de la FSU, peu coutumière des ruptures radicales, vient de décider qu’elle ne considérait plus Blanquer comme son interlocuteur...

Les problèmes

Pour le moment la colère est réelle, les grèves, retraits ou refus de prendre les élèves se sont multipliés, notamment dans la région parisienne, mais ce n’est pas encore l’embrasement. Dans beaucoup d’établissements mobilisés, on a du mal à parler de « grève » et les coordinations locales ou régionales, quand elles existent, ont du mal à communiquer autrement qu’en distanciel (pour cause de confinement ou plus exactement de « couvre-feu généralisé »). Si beaucoup d’établissements ont reconduit la mobilisation, et si certains se préparent à continuer, nous ne savons pas encore si la mobilisation dépassera le « coup de colère » ou la volonté (répétée à bien des endroits) de « marquer le coup ».

Mardi 4 novembre, des lycéens ont débrayé dans la région parisienne, à Paris et dans la banlieue, et des tentatives ont eu lieu en province, à Toulouse par exemple. Les rassemblements ont été dispersés à coups de gaz lacrymogène et de charge de CRS ou d’interventions de la BAC. La police a procédé à des interpellations de lycéens (notamment au lycée Paul-Éluard à Saint-Denis). La fédération de parents d’élèves FCPE a réagi en prenant immédiatement position en faveur de la mobilisation des enseignants et des lycéens.

Les écoles primaires ne sont pas encore mobilisées, difficile en effet de refuser de prendre les élèves de primaire en cette rentrée. Malgré la colère, le délai de 48 heures dans le 1er degré a empêché les professeurs des écoles de faire grève lundi. Certains demandent donc à ce qu’une journée d’action puisse être programmée afin de pouvoir y participer. Une telle journée, jeudi 5 novembre, dans la région parisienne a bien été proposée ; un appel a émané de la FSU de l’académie de Versailles, non relayé par la FSU nationale (même pas par la FSU-Créteil), qui appelle à une journée mardi 10 novembre.

La coordination des enseignants a voulu déposer une manifestation dans la semaine, la préfecture de police de Paris a répondu que si, en vertu des annonces, les rassemblements et manifestations pour motifs revendicatifs étaient autorisés, à Paris ils seront purement et simplement interdits.

Un tel rassemblement (ou apparition) pourrait néanmoins constituer un rendez-vous, bien au-delà de l’Éducation nationale, si le contexte devait s’y prêter. Un contexte marqué dans les entreprises par un refus généralisé des conditions de confinement actuelles, une solidarité des ouvriers envers les petits commerçants réduits à la faillite, etc. La colère s’exprime dans des manifestations en Italie, en Espagne. En France, c’est chez les profs et pour des raisons spécifiques que la colère (diffuse partout) s’exprime – le semblant de résignation par rapport au nouveau « confinement » ne parvient pas à cacher une exaspération certaine vis-à-vis du gouvernement dans toute la population. Le gouvernement a bien pris une claque par cette mobilisation des enseignants, celle-ci devra s’amplifier et se montrer afin d’en entraîner d’autres.

Jeudi 5 novembre, Léo Baserli

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