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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 98, mars-avril 2015

En Allemagne : Pegida...

23 mars 2015 Convergences

Entre la fin octobre 2014 et janvier 2015, l’actualité allemande a été marquée par des dizaines de milliers de personnes descendues dans les rues de Dresde, chaque semaine, sous la bannière de : « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident » (d’où Pegida, acronyme allemand du rassemblement). Le mouvement a compté jusqu’à 25 000 personnes à ses temps forts. Se sont retrouvés dans la rue des conservateurs bourgeois, des gens plus « ordinaires », populistes de droite voire d’extrême droite, derrière la dénonciation de l’« islamisation » ou de l’« invasion de l’Allemagne et de l’Europe par les étrangers ». Des manifestations semblables ont eu lieu dans d’autres villes allemandes, y compris dans certaines de l’ouest comme Düsseldorf, sans toutefois connaître le même succès.

Une nouvelle bouffée de xénophobie et de racisme

Lutz Bachmann, initiateur du mouvement Pegida et principal orateur des manifestations a instauré ces « promenades » du lundi soir à Dresde à la suite, entre autres, d’échanges nombreux sur Facebook protestant contre les livraisons d’armes au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit en Allemagne). Il a repris comme principal slogan « Nous sommes le peuple », rappelant les manifestations des années 1989-1990 en RDA. Il s’est également inspiré d’affiches électorales de la CDU (droite) des années 1960, quand l’anticommunisme primaire régnait : « Sauvez la civilisation occidentale ».

Bachmann se flatte d’avoir un « staff » de 12 personnalités « de différents Länder, religions et professions »... à vrai dire inconnues du grand public, hormis un ancien conseiller municipal CDU de Meissen (en Saxe), condamné dans le passé pour coups et blessures, et qui a dû démissionner pour propos xénophobes. D’autres fondateurs du mouvement sont proches du milieu politicien FDP (droite dite libérale) de Dresde. Sur Internet surtout, cette nébuleuse déverse une bouillie raciste sur les migrants, les musulmans, les Kurdes, les Turcs, les réfugiés et demandeurs d’asile, avec parfois des citations de Hitler... Elle reprend le leitmotiv de mise en garde contre le « tsunami des réfugiés », dans un pays où il n’y aurait plus de place ni d’argent pour construire tant de foyers. Et, dans un même sac, sont associées criminalité, immigration et pauvreté.

Du nébuleux qui ne tombe pourtant pas du ciel

Depuis septembre 2001 fleurissent dans la presse les articles hostiles à l’islam et qui ne donnent ni dans l’analyse ni dans la nuance. Mais ce qui gagne surtout du terrain, c’est une politique d’austérité qui a pour cible les chômeurs, les travailleurs en exercice (leurs salaires et leurs retraites), et qui engendre colère et peur. Selon des sondages, 30 % des Allemands comprendraient « tout à fait » ces manifestations, tandis que 19 % seraient « plutôt d’accord » avec. L’argument revient souvent qu’on ne serait plus « maître chez soi ». Bref, derrière cette montée de xénophobie (qui ne date pas d’aujourd’hui !) se cache à peine la misère sociale. L’islamophobie est un cache-misère. La raison du succès des manifestations Pegida – comme des succès électoraux du parti AfD [1] –, c’est la menace générale qui pèse sur la vie quotidienne des classes populaires : chômage, faible montant des retraites, vétusté des écoles, démantèlement des services sociaux, nombre croissant de sans abri, pauvreté en général.

Important de s’opposer... mais comment ?

Les contre-manifestants qui sont descendus massivement dans la rue contre Pegida ont montré que les idées d’extrême droite et xénophobes n’étaient pas acceptées sans réaction. C’est important. Sur l’ensemble de l’Allemagne, les contre-manifestants ont été bien plus nombreux. C’est à relever. Des slogans généreux sont apparus, en faveur de la tolérance, de la diversité, d’une Allemagne « multicolore » et accueillante... toutes choses avec lesquelles une bonne partie de l’establishment politique, qui a participé parfois aux cortèges, s’est dit d’accord ! Importante manifestation à Dresde, par exemple, avec tam-tam, sommités du monde musical... et politique local !

Mais il s’est agi surtout d’une réaction morale, d’une dénonciation de la contamination xénophobe, mais pas d’une solution pour en détruire les germes économiques et sociaux. Germes politiques aussi, car la façon dont les grands partis CDU et SPD se sont relayés pendant des années au pouvoir, puis se sont unis dans l’actuelle coalition, pour mener la guerre de classe contre les travailleurs et les pauvres, donne leur « chance » aux populistes de droite. Comme partout ailleurs en Europe. Le parti Die Linke n’offre pas davantage de perspectives car dans les parlements locaux ou régionaux, il mène une Realpolitik : soyons réalistes, ne demandons pas l’impossible !

Après les États-Unis, l’Allemagne est pourtant le pays qui compte le plus de multimillionnaires. Ils possèdent au total plus de 2 500 milliards de dollars (ils seraient 19 000, selon le Spiegel, à posséder plus de 30 millions de dollars). Chacun dépense chaque année près d’un million de dollars en produits de luxe, pendant que le consommateur ordinaire dispose en moyenne de 27 720 euros par an (moyenne qui veut dire que beaucoup ont vraiment moins !), dont il dépense une part grandissante pour se nourrir et se loger.

Cela durera aussi longtemps que les travailleurs ne se donneront pas la perspective de faire payer les riches et super-riches : entre autres, d’obliger les grands trusts à cracher davantage d’impôts, avant d’empiéter vraiment sur leurs pouvoirs et leurs profits... ce qu’en Allemagne, à ce jour, seuls de petits groupes révolutionnaires osent dire.

Kati KLEE


Et soudain, le mouvement se divise

Après la dernière grosse manifestation en date de janvier 2015, l’équipe dirigeante de Pegida a connu une crise. Les propos haineux et les insultes de Lutz Bachmann envers les étrangers lui ont valu des critiques du monde politique, et des quolibets quand a été retrouvée, sur Facebook, une photo où il pose en Hitler ! Il s’est senti obligé de partir... Et il y a maintenant deux Pegida : l’ancien, qui était à nouveau dans la rue le lundi 23 février, avec 2 000 à 4 000 manifestants ; et le nouveau, ou « Nouvelle Démocratie pour l’Europe » de Katrin Oertel, ancienne porte-parole de Pegida. Elle a peut-être pris la température et estimé que, tout en se situant à droite de la CDU, mieux valait apparaître comme moins radical que Pegida. Histoire de représenter ces « citoyens inquiets », qui souhaiteraient des « initiatives populaires, referendums ou initiatives européennes citoyennes » (sur les modalités de droit d’asile et d’accueil des immigrés, mais pas seulement). Le modèle est le parti suisse UDC, initiateur de référendums « contre la construction de minarets » en 2009 ou l’an dernier « contre l’immigration massive ».


Recrudescence d’agressions racistes violentes ?

Les organisateurs des manifestations ont insisté pour dire que Pegida n’était pas d’extrême droite, sans pour autant se démarquer des néonazis et des hooligans qui y ont participé. Mais la peur et la haine sont tout ce que le mouvement propose. Il n’est pas surprenant qu’un climat d’incitation à la violence se développe comme au début des années 1990 quand, à Rostock-Lichtenhagen, des agressions racistes, jusqu’à l’incendie d’immeubles, eurent lieu sous les applaudissements de « citoyens pacifiques ». Ce n’est pas un hasard si début décembre, en Bavière, trois foyers de demandeurs d’asile ont été incendiés et recouverts de croix gammées. Probablement pas un hasard non plus si, le 22 décembre à Dresde, l’organisation de « chants de Noël de Pegida » (on chante tous ensemble en public pour faire vivre les bonnes traditions chrétiennes !) a eu lieu sur fond de chasse aux musulmans dans le centre-ville. Plusieurs migrants ont été agressés à coups de matraques ou de couteaux, au cri de « Nous sommes le peuple ». Depuis le début des mobilisations de Pegida, le nombre d’agressions officiellement recensées contre des migrants et des réfugiés a plus que doublé (33 sur une période de trois mois avant que le mouvement ne commence, et 76 dans les trois mois où il a duré).


[1L’Alternative pour l’Allemagne est un parti populiste né en 2013 sur la droite de la CDU/CSU et qui mélange ressentiments contre l’Euro, xénophobie et démagogie « anti-establishment ». Ils ont obtenu 7,2 % aux élections européennes et jusqu’à 12,2 % dans des élections régionales l’année dernière.

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