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Congrès 2005 : Une orientation pour une année sans élections

28 décembre 2005 Politique

Ce texte a été présenté par la Fraction au congrès de Lutte ouvrière de 2005. Pour l’ensemble des textes de ce congrès, cliquez ici. Pour accéder à l’autre texte présenté par la Fraction, cliquez ici.


Quelle que soit la position prise par chacun lors du référendum, force est de constater par tous que la victoire du Non n’a strictement rien changé à la politique du gouvernement. Sans plus se soucier de sa défaite du 29 mai que des précédentes aux élections régionales et européennes, le gouvernement de droite continue à mener l’offensive tous azimuts contre les classes populaires. Sous la nouvelle direction de Dominique de Villepin, il l’a même intensifiée, procédant à la hussarde, d’une manière toujours plus cynique et arrogante.

Ainsi c’est au nom de la bataille pour l’emploi que le gouvernement prend les mesures qui visent à accroître la précarité au travail comme dans la vie quotidienne et abaisser encore le pouvoir d’achat. Ainsi à l’émotion suscitée par des incendies meurtriers d’immeubles insalubres, qui mettent en lumière la crise du logement, Sarkozy répond par la chasse aux sans papiers et la multiplication des expulsions d’étrangers. Ainsi après des hausses diverses, dont celle de l’essence, qui mettent un peu plus à mal le pouvoir d’achat, le gouvernement n’a rien de plus pressé que de couvrir une effarante hausse des tarifs du gaz et d’alléger l’impôt sur les grandes fortunes et ceux des plus hauts revenus. Ainsi encore, pendant que les plans de licenciements ou les fermetures d’usines se succèdent dans des entreprises de toutes tailles, après le Contrat Nouvelle Embauche qui va transformer quasi-systématiquement la plupart des nouveaux arrivants sur le marché du travail en précaires, voilà le CDD nouveau pour les salariés proches de la retraite. Il aura suffi d’un peu plus d’un trimestre pour voir la précarité s’installer encore plus solidement aux deux bouts d’une vie de travail.

Pas une seule mesure, et en particulier quand elle est prétendument prise dans l’intérêt des petits, qui ne soit en fait un cadeau aux gros et aux plus riches. Le rêve des bourgeois de revenir à une situation qui était celle des débuts du capitalisme, est en train de devenir réalité. Chaque jour un nouveau pas semble fait vers une classe ouvrière sans droits, à la disposition absolue du patron, licenciable à tout moment.

Les directions syndicales s’indignent ou se lamentent. Mais elles n’ont d’autre politique que de mendier l’ouverture de négociations avec le patronat et le gouvernement... quitte à se plaindre encore lorsque ces négociations, dont finalement ni ministres ni Medef ne sont avares, ne donnent rien. Ainsi toutes les confédérations ont offert le spectacle ridicule de se répandre en gémissements parce que le premier ministre, après les avoir consultées dès les premiers jours de son gouvernement, n’a évidemment tenu aucun compte de leurs suggestions. Mais pendant ce temps, quatre mois ont été perdus à ne pas organiser la riposte qui aurait dû s’imposer d’emblée à l’annonce sans fard de la politique qu’il entendait mener.

Ayant mis 7 mois à donner une suite à la journée nationale du 10 mars, du succès de laquelle elles ont fait pourtant grand cas, les centrales syndicales ont ainsi laissé tout loisir à Villepin d’imposer ses mesures scélérates par ordonnance. En revanche elles n’ont mis que quelques jours pour tomber d’accord et indiquer qu’elles n’entendaient pas donner de suite dans l’immédiat à la journée nationale du 4octobre. Pour elles l’urgent est donc d’attendre. Qu’une demi-année se soit bien écoulée entre deux journées nationales ? Que l’élan qu’aurait pu créer le 4 octobre soit bien retombé, comme le fut celui du 10 mars ?

Dans le même temps, la CGT faisait sur le dos des marins de la SNCM la démonstration des limites de son radicalisme et de sa combativité. En laissant isolé un mouvement qu’elle avait pourtant lancé et dont elle avait aux yeux de tous la responsabilité, puis en l’arrêtant, dès que le gouvernement a décrété le temps des marchandages terminé et menacé du dépôt de bilan, elle a donné le ton et envoyé le signe fort que Villepin lui demandait. Les autres confédérations étant encore plus timorées que la CGT, la politique des directions syndicales est bien, au mieux, d’accompagner ou de soutenir les secteurs les plus chauds dans un premier temps mais pour les circonscrire, les émietter, les isoler et au final les laisser dans l’impasse. Si d’autres forces, et d’abord les travailleurs eux-mêmes, n’exercent pas une pression importante, les organisations syndicales ne feront rien qui puisse conduire à un mouvement d’ensemble. Par leur attitude à propos du 4octobre, comme dans les grèves de cette rentrée, elles en ont pratiquement donné l’assurance au gouvernement, lui donnant aussi, par là-même, toute latitude de pousser les feux de son offensive. Villepin l’a bien entendu d’ailleurs : à peine avaient-elles dans les faits accepté la privatisation de la SNCM, qu’il a décidé de passer à celle d’EDF.

Il serait difficile de faire l’énumération exhaustive des querelles de factions et de personnes qui divisent le PS. Cela n’a d’ailleurs aucun intérêt puisque leur objet ne porte en rien sur la meilleure manière de défendre les intérêts des classes populaires. La même ligne de conduite dicte la politique de tous, partisans du Non comme partisans du Oui, Laurent Fabius comme François Hollande ou Dominique Strauss-Kahn : attendre sans bousculer le pouvoir, ni même le chahuter, en tout cas ailleurs que sur les bancs d’une Assemblée nationale qui ne compte pas ; attendre que, la droite ayant suffisamment irrité la frange de l’électorat qui balance traditionnellement entre les deux camps, celui-ci penche du côté de la gauche lors d’un prochain scrutin ; bref, attendre sagement son tour surtout sans faire de vagues.

Derrière un prétendu débat sur son programme, le vrai et seul objet des chamailleries est de savoir qui prendra la direction du parti ou en sera le candidat à l’élection présidentielle. Pas d’autre enjeu aux diverses prises de positions, y compris lors du dernier référendum. Pas question du moindre geste qui aiderait à une mobilisation contre la politique de Villepin. Tout ce qu’on peut attendre, au plus, du PS est qu’il apporte un soutien symbolique aux manifestations des syndicats ou des associations, surtout quand elles sont elles-mêmes symboliques. Fabius fait bien mine de vouloir renouveler l’opération réussie par François Mitterrand dans les années 1970 : camper dans une posture et sur un programme de gauche (ce qui ne coûterait rien quand on est dans l’opposition) pour reprendre en main un PS affaibli par ses divisions. Que la mesure phare de son programme soit la promesse d’amener le Smic entre 1400 et 1500euros... en 2012, montre le dérisoire des audaces démagogiques du tout nouveau représentant de la gauche du PS.

Placé, par la grâce du référendum, au centre de la gauche de la gauche, le PCF nourrit quelques nouvelles ambitions. Dans le même temps, il voit exacerber la traditionnelle contradiction dans laquelle il s’est mis. Il a renoncé depuis longtemps à toute autre perspective que celle de parvenir au gouvernement en alliance avec le PS, dans le cadre et à la suite d’une victoire électorale de la gauche. Mais pour s’assurer la plus grande place possible dans cette alliance, il se doit d’établir avec son futur partenaire un rapport de force qui le rende indispensable. D’où la nécessité de se montrer critique et radical dans ses discours, voire en partie dans ses actions, pour rassembler autour de lui, tout en continuant à protester de sa loyauté envers son vieux partenaire. D’où aussi, très visible depuis juin, le balancement incessant de Marie-George Buffet entre déclarations sur sa volonté d’établir une nouvelle alliance de toute la gauche et appels à définir une politique anti-libérale selon la terminologie à la mode, susceptible de rassembler les forces de gauche extérieures au PS.

Cette contradiction peut amener le PCF à appuyer une contestation sociale, des grèves et des manifestations, voire d’en prendre l’initiative. Ou du moins laisser certains de ses militants le faire sous la pression des travailleurs ou l’aiguillon de la concurrence de l’extrême gauche. C’est pourtant une chose de se vouloir à la pointe du « mouvement social », voire d’entretenir une certaine agitation, et une autre de se proposer réellement de rassembler et faire converger ces différents combats. Le PCF, comme le PS, a fondamentalement pour politique de se préparer pour les prochaines élections. Mais en attendant il peut et doit, contrairement au PS, manifester son existence dans la rue, dans les quartiers et dans les entreprises. Il lui faut offrir aux électeurs une raison de lui accorder leurs suffrages plutôt qu’à son allié, en tout cas au premier tour. Mais pour préparer l’alliance du deuxième tour et l’entrée dans un éventuel gouvernement de gauche, il lui faut montrer une grande responsabilité vis-à-vis des mobilisations populaires, c’est-à-dire la capacité à aider à les stopper, freiner ou dévoyer, même quand il a contribué à les lancer.

Le référendum a également permis ou au moins facilité le recentrage de la politique de la LCR. Il a remis à l’ordre du jour l’éventualité d’une structuration de la gauche de la gauche -sinon dans l’immédiat sous la forme d’un parti, du moins sous celle d’un front plus ou moins permanent - vieil objectif récurrent de cette organisation. Et de l’alliance aux contours plus ou moins fluctuants qui s’est constituée dans les faits depuis la campagne du Non (LCR, PCF, Verts, altermondialistes, Copernic, José Bové, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore), c’est en effet la LCR qui avec le PCF apparaît incontestablement comme une des ailes marchantes.

La LCR a pourtant sans doute des objectifs différents des autres composantes de ce pot-pourri de la gauche dite radicale. Différents courants de la LCR ont d’ailleurs eux-mêmes différents objectifs : volonté pour les uns de constituer un nouveau parti anticapitaliste, voire anti-libéral (une alliance monstrueuse de révolutionnaires, de réformistes et de gens qui ne sont ni l’un ni l’autre) ; volonté pour les autres d’entraîner dans les luttes le maximum de militants que draine cette gauche de la gauche. Cette ambiguïté se reflète dans les différentes facettes des discours de son porte-parole. Elle se reflète surtout dans son mot d’ordre « d’un front social et politique permanent ».

Pour le moment, et peut-être pour un bout de temps encore, la LCR peut sans doute vivre sur cette ambiguïté, voire prospérer sous les approbations et les encouragements chaleureux de ce milieu de la gauche de la gauche. Celui-ci, PCF compris, a tout intérêt de continuer à feindre de confondre une alliance conclue en vue des prochaines élections et un front constitué en vue de promouvoir les luttes. Mais dans le long terme, il faudra bien que la LCR choisisse. De toute façon, à un moment ou à un autre, elle sera placée par ses alliés eux-mêmes devant le choix.

Bien sûr, elle peut opter pour le premier terme de l’alternative : l’alliance électorale durable avec des gens dont le seul but est de faire eux-mêmes alliance avec le PS et d’aller au gouvernement avec celui-ci. Personne ne peut prédire jusqu’où cette dérive entraînerait alors l’organisation trotskiste. De cela pourtant la LCR aujourd’hui dit et répète ne pas vouloir, et c’est sans aucun doute vrai pour bon nombre de ses militants. À Lutte Ouvrière d’aider ceux-là par sa politique.

Car ce choix qui va se présenter tôt ou tard, la LCR le fera en fonction des pressions exercées mais aussi des perspectives offertes d’un côté ou de l’autre. Et il est évidemment de l’intérêt du mouvement révolutionnaire tout entier, et donc de Lutte ouvrière, que la LCR mette fin à l’ambiguïté de son cours politique actuel en renonçant à l’objectif d’une alliance électorale avec la gauche de la gauche pour ne conserver que celui d’œuvrer à un front pour les luttes.

Les prochaines élections présidentielles et législatives ne sont programmées que pour 2007, dans un an et demi. Il est quand même sans doute nécessaire d’envisager dès maintenant notre participation. Ne serait-ce que parce que le bruit court que les conditions pour être candidat aux présidentielles seront durcies et, par exemple, le nombre exigé de signatures de parrainage augmenté.

Lutte Ouvrière a en effet bien des raisons de se mettre en position de présenter la candidature d’Arlette Laguiller. Ne serait-ce que parce que, si la politique actuelle des autres organisations d’extrême gauche ne change pas, en particulier celle de la LCR par rapport à la gauche réformiste et gouvernementale, dans ces élections notre organisation risque fort d’être la seule à défendre sans ambiguïté une politique ouvrière révolutionnaire.

Nous devrons donc dans l’année qui vient consacrer le temps et l’énergie nécessaires pour ne pas être pris par surprise. Mais pas plus. Nos orientations, nos tâches, nos objectifs pour l’année 2006 n’ont rien à voir avec les élections de l’année suivante. De l’extrême droite à la gauche de la gauche, les partis et tout l’establishment politique, pour qui la politique se résume de fait aux élections, sont déjà entrés en campagne électorale. Pas nous. Au contraire notre politique doit contribuer à démystifier et dénoncer ce faux objectif et centrer l’attention des travailleurs sur leurs propres luttes, seul moyen de changer et leur sort et la société.

Le nombre des grèves de ces derniers temps témoigne que le niveau de la réactivité et de la combativité n’a pas baissé. Et donc que les possibilités d’intervention dans la lutte de classe des militants et des organisations révolutionnaires non plus.

Sur des enjeux limités (petite augmentation de salaire pour des travailleurs honteusement sous-payés, annulation d’une sanction particulièrement abusive, légère amélioration des conditions de travail dans un secteur restreint), ces conflits ont arraché parfois des concessions aux patrons. Mais dans les derniers combats d’importance, quelle qu’en fût la durée, quelle que fût la détermination des grévistes ou les méthodes radicales auxquelles les travailleurs étaient prêts à recourir, quelle que fût même la place de l’entreprise dans la vie sociale ou économique du pays, les grévistes n’ont pas gagné parce qu’ils sont restés isolés, y compris lorsque leurs luttes ont été largement connues et ont bénéficié d’une ample sympathie auprès des autres travailleurs.

On a pu vérifier une nouvelle fois qu’une petite fraction de la classe ouvrière, seule, n’est pas en mesure de changer les choses, ni pour tous ni pour elle-même. En tout cas, lorsqu’il y a un enjeu qui intéresse l’ensemble des salariés : privatisation et défense des services publics, emplois et licenciements, salaire et pouvoir d’achat, protections sociales. Au mieux un combat déterminé a pu retarder certaines échéances, changer un peu les modalités de la privatisation en l’étalant dans le temps, réduire le nombre de licenciés d’un premier plan... en attendant généralement un second, gonfler un peu la prime de licenciement, ajouter quelques euros à une augmentation de salaire toujours dérisoire par rapport aux besoins. En bref, parfois retarder ou adoucir un peu les coups -ce qui certes justifie complètement ceux qui ont osé engager ces combats- mais pas les éviter.

Telle est la leçon des grèves de ces mois de septembre et octobre 2005, des marins de la SNCM à Marseille, de ceux de la Connex à Nancy ou encore des travailleurs de la raffinerie Total au Havre, exemples les plus notables parmi d’autres moins médiatisés ou plus limités. Une constatation faite depuis longtemps, y compris à l’occasion de conflits bien plus importants par le nombre de travailleurs en mouvement ou par la durée, comme celui des enseignants et sur la réforme des retraites en 2003. Tout conflit qui ne menace pas de s’étendre, de mettre en branle d’autres bataillons du monde du travail, voire le feu à l’ensemble du pays, est incapable d’entraver et d’arrêter durablement l’offensive patronale et gouvernementale, même sur le seul sujet sur lequel il porte.

Il faut remonter maintenant à la lutte des cheminots de 1995 pour trouver l’exemple d’une lutte ayant obligé le gouvernement, qui était en l’occurrence aussi le patron, à des reculs véritables et importants. Mais alors les cheminots, déjà forts de leur propre nombre et du rôle de leur entreprise dans la vie du pays, avaient menacé d’étendre, et effectivement étendu en partie, la grève à d’autres secteurs du public. Il faut même rappeler, alors que devant le développement des multinationales ou l’imbrication des économies européennes se pose de plus en plus le problème de l’efficacité des luttes qui se limitent aux frontières nationales, que 1995, son élan et ses modes d’action, avaient eu quelques échos dans les pays voisins. Ainsi en Allemagne où était apparu alors l’étonnant, et incompréhensible hors du contexte, mot d’ordre « maintenant il va falloir parler français ».

Ce 4 octobre, par le nombre de participants aux manifestations et aux grèves, a été un succès. La participation du privé, qu’on disait aux abonnés absents, a cette fois été notablement supérieure et remarquée. L’ensemble des organisations syndicales, des partis de gauche et d’extrême gauche et bon nombre d’associations appelaient, réalisant pour une fois l’unité si chère aux cœurs des travailleurs.

Et pourtant le 4 octobre, après le 10 mars, a montré toutes les limites de ces journées nationales d’action quand elles ne sont pas conçues comme le tremplin d’une mobilisation prolongée et croissante.

La dernière banderole à peine pliée, une rafale de nouveaux coups tous azimuts s’abattaient sur les couches populaires : un budget tout entier fait pour satisfaire les riches aux dépens des plus pauvres, une nouvelle attaque contre la sécurité sociale avec l’institution d’une franchise de 18 euros sur certains actes chirurgicaux, le début de la privatisation d’EDF, un nouveau pas dans la précarité et la démolition du Code du travail avec les CDD pour les plus vieux.

Une fois encore démonstration est faite que le gouvernement et derrière lui l’ensemble de la classe capitaliste ne reculeront que devant une contre-offensive de la classe ouvrière qui soit à la hauteur de l’offensive qu’ils ont déclenchée depuis deux ou trois décennies. Un nouveau Juin 36, un nouveau Mai 68, c’est-à-dire un mouvement d’ensemble et une grève générale jusqu’à satisfaction, voilà la seule action qui peut modifier le rapport des forces en faveur du monde du travail, changer la vie des classes populaires, faire que ce soit enfin les producteurs et non les parasites, qui tiennent le haut du pavé. Le rôle des révolutionnaires est d’œuvrer à l’avènement de ce mouvement d’ensemble, de le préparer par tous les moyens, de consacrer tous leurs efforts à cette tâche. Encore plus que les années précédentes, cette orientation doit présider à tous les aspects de notre politique. C’est l’actualité qui l’a mise à l’ordre du jour. Dans les mouvements, qu’ils soient d’initiative locale ou au contraire initiés d’en haut par des directions syndicales, dès qu’ils portent directement ou indirectement sur un problème d’ordre général, comme les salaires, l’emploi ou encore la défense des services publics, l’intervention des révolutionnaires se doit d’avoir systématiquement deux objectifs : la prise en main de la direction de leur lutte par les travailleurs eux-mêmes ; l’extension la plus large possible à d’autres services, entreprises, secteurs.

Aujourd’hui l’enjeu n’est pas seulement de profiter de chaque mouvement pour élever la conscience politique des travailleurs, de leur force et de leurs possibilités, politique traditionnelle de Lutte ouvrière. Plus encore qu’à d’autres périodes, on l’a vu dans les dernières grèves, c’est l’issue même de la lutte qui dépend de sa capacité à installer un contrôle réel des grévistes (assemblées générales qui décident, comité de grève élu et responsable devant tous) afin d’éviter que des appareils bureaucratiques enferment, sabotent ou arrêtent le mouvement contre la volonté des travailleurs, et à militer pour l’élargissement du conflit (cette menace étant la meilleure et la plus rapide façon d’amener les patrons à faire quelques concessions). C’est quand les marins avaient le vent en poupe et étaient le point de mire de tout le pays, en particulier des autres secteurs publics menacés eux aussi de privatisation, SNCF ou EDF, que Villepin a consenti à ce que l’État garde une petite part dans le capital de la SNCM. C’est après qu’ils ont repris le travail, poussés par la CGT et sans avoir reçu l’appui de ces autres secteurs, que le même Villepin se permet de passer à l’étape suivante du programme des privatisations, celle d’EDF.

Personne ne peut évidemment prédire à partir de quel secteur, autour de quelle lutte, à propos de quelle question démarrera le futur mouvement d’ensemble. Ce qui est sûr c’est que, comme en Mai68 ou Juin 36, une levée en masse des salariés et des classes populaires mettra forcément à l’ordre du jour la résolution de l’ensemble des grands problèmes actuels : le niveau de vie et les salaires, le chômage, la précarité et l’emploi, les services publics, de la santé aux transports en passant par l’éducation.

En fait c’est la classe capitaliste et son gouvernement qui, en attaquant sur tous ces fronts, ont lié inextricablement toutes ces questions et en font des objectifs qui ne pourront être gagnés les uns sans les autres. Comment défendre et restaurer les services publics sans revenir sur les privatisations, y consacrer les subventions qui vont jusqu’ici au patronat et ainsi permettre d’embaucher à de meilleurs salaires, par exemple ? C’est l’urgence de passer à la contre-offensive qui fait l’actualité d’un programme reprenant et reliant ces objectifs essentiels. Et cette urgence met à l’ordre du jour la nécessité d’une campagne systématique, surtout sans attendre une échéance électorale, pour ce programme (qu’on l’appelle encore d’urgence ou pas, bien qu’il n’ait sans doute jamais mieux mérité ce nom) : augmentation générale des salaires d’au moins 300 euros pour tous et échelle mobile des salaires pour garantir le pouvoir d’achat ; embauche massive dans les services publics ; transformation de tous les contrats de précarité, CNE, CDD vieille ou ancienne manière, en CDI ; interdiction des licenciements ; réquisition immédiate des logements vacants ; sans oublier la nécessité d’un contrôle des travailleurs pour s’assurer de la réalisation effective de ces objectifs.

En l’espace de quelques mois donc, les travailleurs viennent de refaire les expériences concomitantes d’une prétendue victoire dans les urnes, de grèves déterminées mais qui restent isolées, de journées nationales réussies mais sans suite. Pour ceux qui choisissent de ne pas désespérer ou baisser les bras, une conclusion s’impose : seul le mouvement d’ensemble jusqu’à satisfaction peut faire échec à l’offensive patronale et gouvernementale. La seule politique correspondant aux intérêts du prolétariat est celle susceptible de préparer et d’aider ce mouvement.

La première tâche de Lutte ouvrière est de faire campagne sur cet axe à toutes les occasions possibles - elles ont été nombreuses ces derniers temps et le seront encore sans aucun doute dans les prochains- et par tous les moyens, depuis sa presse régulière, en premier lieu celle d’entreprise, en passant par des interventions ponctuelles par tracts, affiches, réunions et meetings, jusqu’à l’interpellation des autres organisations, syndicats, partis, associations qui se réclament de près ou de loin du mouvement ouvrier ou de la gauche.

Le déclenchement d’une telle mobilisation ne dépend d’aucune organisation, même les plus importantes, comme ne cessent de le répéter les chefs syndicalistes, surtout quand ils n’en veulent pas. Elle dépend encore moins de l’action de la seule Lutte Ouvrière. Mais il dépend de celle-ci de faire savoir qu’elle vise à en être partie prenante et à préparer cette mobilisation avec tous, organisations et militants, quelles que soient par ailleurs les divergences politiques. En clair à se présenter en parti ouvrier qui revendique sa place dans la lutte de classe mais est prêt à y participer avec tous ceux qui voudraient aussi prendre place dans cette lutte.

Le 4 octobre aurait été une occasion de s’adresser ainsi au mouvement ouvrier. Ça l’est encore puisque aucune suite n’a toujours été proposée par quiconque. Il appartient à Lutte ouvrière de s’adresser le plus rapidement possible à tous ceux qui de près ou de loin ont appelé ou appuyé cette journée d’action pour envisager ensemble cette suite qui devrait conduire vers des mobilisations de plus en plus larges.

Et il est évident que nous accroîtrions la possibilité d’être entendus par les militants et de faire pression sur les organisations si nous le faisions avec et au nom de l’ensemble de l’extrême gauche, et en premier lieu avec l’organisation de laquelle nous restons le plus proche, malgré de très importantes divergences actuelles, la LCR. Comment d’ailleurs envisager de s’adresser à l’ensemble des organisations ouvrières ou de gauche et de leurs militants pour leur proposer l’action commune, sans d’abord se tourner vers celles qui sont les plus susceptibles de partager nos objectifs de lutte ?

Lutte Ouvrière est un petit parti certes, mais un parti reconnu sur la scène politique, par les autres organisations, même ennemies, comme par les travailleurs eux-mêmes. La modestie n’est une qualité que lorsqu’elle n’est pas une entrave. Lutte ouvrière, même seule, a les moyens politiques et militants de s’adresser à l’ensemble des organisations ouvrières, partis et syndicats, et donc doit en avoir l’audace.

Quelle autre politique de rechange y a-t-il donc ? Attendre, quel que soit le prétexte, celui de notre faiblesse ou un autre, en revient à laisser le champ libre sans tenter de s’y opposer aux politiques des syndicats ou des partis de gauche, qui eux-mêmes ne proposent que d’attendre... les élections. Au mieux !

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