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Congrès 2005 : Pour que les révoltes de la jeunesse ne conduisent pas à l’impasse

28 décembre 2005 Politique

Ce texte a été présenté par la Fraction au congrès de Lutte ouvrière de 2005. Pour l’ensemble des textes de ce congrès, cliquez ici. Pour accéder à l’autre texte présenté par la Fraction, cliquez ici.


Avec l’extension des troubles partis de la Seine-Saint-Denis, déclenchés par la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois et les propos méprisants du ministre de l’Intérieur, puis étendus en une semaine à tout le pays, la colère a jeté une fraction de la jeunesse prolétarienne dans la rue pour la deuxième fois cette année. Elle s’était en effet manifestée déjà pendant les premiers mois de 2005, quand des dizaines de milliers de lycéens ont battu le pavé de toutes les villes petites ou grandes.

Certes le mouvement lycéen de l’hiver et du printemps derniers et la révolte des jeunes des quartiers populaires furent bien différents. Le premier (tout en restant globalement minoritaire) a été beaucoup plus large par le nombre de participants aux manifestations, plus conscient par ses revendications ouvertement exprimées, mais plus sage par ses modes d’action plus traditionnels (manifestations ou occupations de locaux scolaires) que celui plus sauvage de cet automne, s’en prenant aux voitures ou aussi aux locaux scolaires... mais pour les détruire. Il a de plus mélangé des jeunes de couches sociales différentes. Pourtant sa caractéristique fut aussi, contrairement à beaucoup de mouvements lycéens des trente dernières années, d’être d’abord impulsé et composé des élèves des lycées populaires, en particulier des banlieues, beaucoup plus que de ceux des lycées bourgeois des centres-villes, restés dans leur grosse majorité à l’écart.

Ainsi, et bien qu’on ait vu une manifestation lycéenne parisienne attaquée violemment par des jeunes venus de la banlieue (certains de ceux-ci ayant d’ailleurs pu participer aux manifestations lycéennes précédentes et sans doute se retrouvant au cœur des événements actuels), ce furent bien deux expressions de la même révolte de la jeunesse populaire.

L’explosion de cet automne a touché des communes ou des quartiers parmi les plus démunis, là où la vie quotidienne est rendue la plus précaire par le chômage et l’absence d’emplois stables, par la dégradation des logements et de la scolarisation, par un abaissement toujours plus grand du pouvoir d’achat. C’est là l’explication première de la rage aveugle des jeunes qui ont brûlé les voitures, voire les écoles ou les bus, et « caillassé » indifféremment la police comme les pompiers.

Cette rage exprime aussi le ras-le-bol profond d’une partie de ces jeunes d’un quotidien marqué par les contrôles au faciès, les violences policières, les discriminations à l’embauche, la relégation dans les établissements scolaires les plus méprisés et l’enfermement dans des cités qui peuvent parfois s’apparenter à des ghettos.

Souvent en échec scolaire (mais même quand ils ont une qualification et des diplômes ceux-ci ne leur sont souvent d’aucune utilité pour trouver un emploi stable), ils ne peuvent espérer au mieux qu’un avenir de petits boulots ou d’emplois intermittents et précaires. C’est la partie de la jeunesse la plus susceptible de ne voir de perspectives que dans l’individualisme, la débrouille, les trafics et les larcins de tout genre, voire de tomber dans le lumpenprolétariat. C’est le cas depuis la naissance du capitalisme et des grandes agglomérations modernes.

Sans tradition ni politique ni sociale, quand les frustrations débordent, ils prennent pour cible la voiture du voisin, l’école du quartier, le bus qui traverse celui-ci. Malgré ces aberrations, c’est pourtant une révolte d’une fraction de la jeunesse prolétarienne. Et s’il fallait une preuve pour s’en convaincre, elle nous est donnée par l’inquiétude des autorités et la peine qu’elles se donnent pour la circonscrire et l’étouffer.

Pour ce faire, comme dans tout mouvement qui lui cause quelque frayeur, le gouvernement tente d’user du bâton et de la carotte, le premier bien gros et la seconde bien mince : faire donner police et justice d’un côté, se pencher d’un air compatissant sur le sort des banlieues de l’autre. Mais les mesures annoncées au mieux aideront quelques-uns des habitants à s’en sortir et au pire aggraveront encore le sort réel de la majorité. Ainsi pour parer au délabrement de l’éducation, qui commence par le manque d’enseignants et qui résulte dans la misère intellectuelle et culturelle de beaucoup de jeunes, il propose l’apprentissage dès 14 ans qui ne peut lui-même aboutir qu’à une moindre éducation et une moindre culture encore.

En fait c’est toute la classe politique, opposition comprise, qui ne cherche de solution que dans un mélange de répression et de rafistolage, la seule différence étant le point où les politiciens, de la droite à la gauche, mettent le curseur. L’extrême droite ne voudrait entendre parler que de l’usage de la force, l’expulsion des immigrés, voire l’envoi de l’armée dans les cités ; la droite préconise une bonne partie des mêmes mesures, se démarquant simplement des plus extrêmes, et en ajoutant quelques intentions charitables ; la gauche voudrait adoucir la répression (mais pas la supprimer : on a vu comment le PS, non content de s’inscrire dans la guerre des polices en vantant les vertus de la « police de proximité », a accepté dans les faits l’état d’urgence et les couvre-feux) et mettre un peu plus d’argent dans les banlieues ; la gauche de la gauche déplore la répression et tente de dresser le catalogue introuvable des mesures qui changeraient radicalement la banlieue... sans changer la société.

Il est évident que la situation des populations ouvrières les plus démunies ne changera pas fondamentalement tant que le chômage ne sera pas éradiqué, que la question du logement ne sera pas résolue pour tous, que des services publics dignes de ce nom (de l’éducation aux transports en passant par la santé) ne seront pas à la disposition de tous et partout, qu’un niveau de vie décent ne sera pas assuré à tous. Tant que cela ne sera pas, aucune mesure en faveur des banlieues ne sera autre chose qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Ni les saupoudrages de moyens ni la démagogie répressive n’éviteront pour longtemps, et heureusement, les explosions de colère.

Les objectifs qui devraient être ceux de toute la classe ouvrière sont donc plus que jamais à l’ordre du jour : interdiction des licenciements et de tous les contrats de travail précaire, augmentations des salaires d’au moins 300 euros pour tous, suppression des subventions de toutes sortes au patronat et aux capitalistes pour consacrer cet argent à l’amélioration et à l’embauche de centaines de milliers de travailleurs dans les services publics, réquisition immédiate de tous les logements vacants. Seuls ces objectifs, qui valent pour toute la population et non spécifiquement pour la banlieue, changeraient le sort de tous et donc de cette dernière.

Seule une lutte d’ensemble peut les imposer. Ce n’est pas la voie proposée jusqu’ici, pas plus par les confédérations syndicales que par les partis de gauche. Pas plus quand ils ont eu affaire à des luttes ouvrières radicales qu’à la révolte de fractions de la jeunesse. En mars dernier, aux lycéens qui mettaient leur espoir dans une jonction avec les manifestations ouvrières, les confédérations ont tourné le dos, de fait, en ne donnant aucune suite à leurs propres manifestations du 10 mars. Aux jeunes des banlieues, aujourd’hui, la CGT affirme bien sa solidarité, mais après avoir accepté comme les autres qu’une suite au 4 octobre soit renvoyée sine die, ou avoir poussé les marins de la SNCM à abandonner la lutte sans tenter d’en faire un point d’appui pour l’étendre à d’autres.

Le mouvement ouvrier ne peut donner une perspective aux révoltes tâtonnantes de la jeunesse et ouvrir les yeux de leurs protagonistes qu’en livrant de son côté des luttes aussi déterminées et aussi radicales, même si c’est avec des méthodes évidemment radicalement différentes. Alors seulement en leur donnant d’autres cibles et d’autres objectifs, il pourrait éviter que ces révoltes aveugles se retournent contre les quartiers populaires, leurs habitants ou même les jeunes eux-mêmes. Ou pire qu’elles puissent être utilisées un jour contre la classe ouvrière elle-même par ses pires ennemis, police ou différentes extrêmes droites.

Aujourd’hui les révolutionnaires n’ont sans doute pas les moyens de peser directement dans ces révoltes spontanées de fractions de la jeunesse. En tout cas pas toujours, parfois pourtant : ainsi, si toute l’extrême gauche, LO, la LCR et les autres avaient mis tout leur poids dans le mouvement lycéen du début de l’année, cela n’aurait certainement pas suffi pour lui éviter la défaite, mais cela aurait peut-être évité, en tout cas, qu’il se termine par des désillusions vis-à-vis du mouvement ouvrier. Malheureusement mais incontestablement, dans la révolte actuelle des banlieues, nous en sommes réduits à affirmer une solidarité de classe et à protester contre une répression qui s’annonce plus sauvage, peines de prison et expulsions, que la révolte elle-même.

C’est par une autre voie que nous pouvons tenter de l’influencer. En intervenant pour que les luttes ouvrières ne soient pas moins radicales et déterminées que celles des jeunes, mais plus efficaces, et par là un exemple et un pôle d’attraction pour la jeunesse ; en préparant le mouvement d’ensemble qui seul pourrait, comme en Mai 68, unifier les luttes des travailleurs et celles des jeunes, mais, mieux qu’en Mai 68, leur donner les perspectives et les objectifs qu’elles devraient avoir naturellement en commun.

C’est le jour où les grèves s’étendront dans le pays, comme les incendies de voitures l’ont fait au début novembre, mais cette fois avec la conscience de qui sont les vrais ennemis, quels sont les buts à atteindre et quels sont les moyens à employer, qu’il y a une chance d’attirer la jeunesse prolétarienne et d’en faire une des ailes marchantes du combat de classe.

14 novembre 2005

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