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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 94, juin-juillet-août 2014

Brésil : Le Mondial de la contestation

14 juin 2014 Convergences Monde

Le 12 juin s’ouvrira la vingtième édition de la Coupe du monde de football. Alors, déchaînement de passions nationalistes, nouvel opium du peuple ou liesse mondiale colorée et spectacle sportif sans équivalent technique ? Le Mondial est toujours un peu tout cela à la fois. De quoi adorer s’empailler à son sujet.

La version 2014 présente toutefois une particularité : elle se déroulera au Brésil, dans un contexte social tourmenté. Le Brésil, « pays du football », présente le record de participations (aucune Coupe du monde ne s’est déroulée sans lui) et de victoires (cinq, la dernière en 2002). Le scénario d’une victoire brésilienne sur ses terres, dans la joie et l’allégresse, était pratiquement écrit dès l’attribution du Mondial. Avec de surcroît l’organisation des Jeux olympiques à Rio de Janeiro en 2016, le Brésil gagne définitivement ses galons de puissance émergente.

C’était compter sans la mobilisation d’une grande partie de la population brésilienne, qui a profité de cette occasion pour mettre en avant d’autres préoccupations, plus politiques : entre autres la dénonciation du coût de l’opération, plus de 18 milliards de dollars alors que le gouvernement brésilien réduit de 6 milliards les dépenses publiques.

La pagaille du « miracle économique »

À l’instar de celui des autres BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), le « miracle brésilien » n’est pas miraculeux pour tout le monde. Le brusque développement capitaliste de ces dernières décennies a semé une belle pagaille. Les grandes métropoles brésiliennes ont connu un accroissement de population comme de superficie extrêmement rapide, sans que les réseaux de transport suivent. Par exemple, le métro de São Paulo est comparable au métro lyonnais (5 lignes chacun, 70 km contre 40 km desservis à Lyon) pour une agglomération vingt fois plus peuplée ! Embouteillages monstres et pollution garantis.

Outre le problème des paysans sans terres, les favelas se construisent toujours à la périphérie des métropoles, en l’absence totale de politique du logement. Lorsqu’elles ont le malheur de se trouver à proximité d’une zone dévolue aux deux prochaines compétitions, c’est l’intervention de la police et le démantèlement des baraques de fortune. Des Unités de police pacificatrice ont même été créées pour l’occasion, leur simple présence engendrant une augmentation du prix des terrains, pour le bonheur des spéculateurs immobiliers... Et police « pacificatrice », il faut le dire vite. Ses multiples bavures ont plutôt attisé la colère des plus pauvres. Ses membres, recrutés au sein de la police militaire, de sale réputation, tirent facilement en arrosant tout le monde.

Les privatisations et les plans de restructuration, conduits par le bien mal nommé Parti des travailleurs (PT), touchent également durement la Santé et l’Éducation. Les inégalités se creusent. Les hôpitaux et écoles publics sont en déliquescence. Les cliniques et les établissements scolaires privés sont inaccessibles aux plus pauvres. On peut compter jusque 70 élèves par classe, et le nord et le centre du pays sont des déserts médicaux.

Le « miracle économique » semble également se dissiper : la croissance est en faible progression depuis trois ans (+2,3 % en 2013), et l’inflation reprend, drainant les mauvais souvenirs des années 1990, où elle a pu atteindre jusque 500 % certains mois !

Un contexte qui pourrait bien coûter la victoire électorale au PT lors des élections présidentielles d’octobre prochain (sans parler des affaires de corruption qui touchent l’ensemble de la classe politique), mais surtout qui rend insupportables les dépenses exorbitantes pour l’organisation de la Coupe du monde.

Une première « mondiale » : les manifestations de 2013

C’est pendant la Coupe des confédérations (petite compétition internationale à huit équipes, organisée par le futur hôte du Mondial, qui sert traditionnellement de répétition générale un an avant celui-ci), qu’un certain nombre d’organisations contestataires ont appelé à des manifestations aux abords des stades, durant les rencontres. Le déclencheur fut l’augmentation du tarif des transports à Porto Alegre, dès le mois de mars 2013. Les manifestations grossirent tout au long de l’été, comptant en pleine Coupe des confédérations, le 20 juin 2013, un million de personnes dans les rues, dont 300 000 à Rio. Durant l’été, la venue du pape pour les Journées mondiales de la jeunesse sera un nouveau temps fort, les manifestants mettant à nouveau en rapport les dépenses liées à cet événement (40 millions d’euros) et les économies dans la Santé et l’Éducation.

2014 : « Coupe sans le peuple, nous revoilà dans la rue ! »

Une première « mondiale », que ces organisations contestataires (le Mouvement des travailleurs sans abri, le Mouvement des sans-terre, des collectifs pour la gratuité des transports, etc.) promettaient de répéter en 2014 à partir du match d’ouverture entre le Brésil et la Croatie, le 12 juin à São Paulo. En testant leur capacité de mobilisation un mois avant la compétition, les « anti-Mondial » ont remporté un nouveau succès. Les manifestations, qui fin mai regroupaient moins de monde que lors de l’été 2013, ont plus d’impact international du fait de la proximité des premiers matchs. Les slogans demeurent très politiques : « FIFA Go Home », « Coupe sans le peuple, nous revoilà dans la rue », « Si je n’ai pas de droit, vous n’aurez pas de Coupe », etc.

Beaucoup de grèves accompagnent également cette mobilisation : grève des conducteurs de bus à Rio, de fonctionnaires de ministères, de professeurs (qui sont allés jusqu’à bloquer le bus de la Seleção, l’équipe du Brésil, le 26 mai) et même de la police, qui menace de rester les bras croisés durant le Mondial. Ce qui n’est pas le cas pour l’heure, car tous ces rassemblements sont en général dispersés dans la violence.

Si, à l’instar des printemps arabes et turc, auxquels le mouvement brésilien de 2013 faisait clairement référence, ce sont dans un premier temps la jeunesse estudiantine et la classe moyenne cultivée qui sont à l’initiative, l’entrée en scène de la classe ouvrière pourrait donner une nouvelle dimension à cette contestation.

Au jeu des pronostics, difficile de connaître l’issue de ce mouvement pendant, mais surtout après la Coupe du monde. Même une victoire brésilienne aura peut-être du mal à faire rentrer dans le rang les « anti-Mondial ». Ils auraient en tout cas toutes les raisons de jouer les prolongations, et que les projecteurs du monde entier restent braqués sur eux au-delà de la finale du 13 juillet. ■

30 mai 2014,

Philippe CAVEGLIA


De Sócrates à Romário, des attaquants plus ou moins contestataires

Du fait de l’extraordinaire popularité du football au Brésil, nombreux sont les anciens joueurs à avoir tenté une reconversion « politique », c’est-à-dire mettre leur célébrité au service des partis bourgeois qui étranglent les travailleurs. Romário (meilleur joueur et vainqueur de la Coupe du monde 94) s’inscrit pleinement dans cette tradition, faisant toutefois preuve d’un sympathique opportunisme vis-à-vis des « anti-Mondial ».

De Romário, membre du Parti socialiste du Brésil, allié du PT au pouvoir, député depuis 2010, les Brésiliens n’ont pas grand-chose à attendre de plus que la véhémence verbale dont il fait preuve à l’encontre de la FIFA, « des voleurs corrompus », ou à l’endroit de Pelé, « un imbécile ». Insultes dont il était coutumier lorsqu’il était joueur, sans parler d’autres incartades comme ne pas payer ses nombreuses pensions alimentaires ou ses impôts.

On lui préfère largement Sócrates, qui, au début des années 1980, en pleine dictature militaire, était parvenu à instaurer un régime démocratique au sein du club des Corinthians de São Paulo. Chaque membre du club, du magasinier au dirigeant en passant par les joueurs, prenait part à égalité à toutes les décisions. L’écho de cette « democracia corinthiana » a été immense dans tout le pays, quelques années avant la chute de la dictature militaire.

P.C.

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