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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 148, novembre 2022 > Brésil : la victoire de Lula a-t-elle évité le pire ?

Brésil : l’économie politique de la haine

8 novembre 2022 Convergences Monde

Bolsonaro et sa base réactionnaire gagnent sur le plan institutionnel une place décisive. S’il est trop tôt pour parler de « bolsonarisme », comme d’un courant politique stable et ancré, reste à tenir compte du contexte économique de ce pays-continent qui n’a pas réussi à passer du statut d’un pays émergent à celui d’une puissance industrielle pouvant jouer dans la cour des grands. De quoi frustrer une bonne partie de la bourgeoisie brésilienne qui avait trouvé son intérêt à propulser et financer le bolsonarisme. Du moins avant de pencher pour un compromis avec Lula, lors de cette dernière présidentielle, en misant, qui sait, sur une promesse de stabilité sociale.

En attendant, la crise politique révélée par ce résultat électoral – une gauche réformiste fragile adossée aux institutions et une extrême droite musclée – et les prévisions pessimistes du Fonds monétaire international (FMI) à propos de l’inflation et du ralentissement des investissements, annoncent les étapes à venir d’une guerre sociale qui avait déjà commencé sous le mandat de Bolsonaro.

Les frustrations d’un secteur de la bourgeoisie

Le Brésil, pays dépendant au sein du système impérialiste, a opté dans le passé pour différentes voies afin de trouver cette place enviable sur le marché mondial que les grandes puissances lui promettaient : exportation de biens agricoles (sucre puis café), tentative d’industrialisation pour sortir du sous-développement dans une courte période des années 1960, une économie sous tutelle militaire (1964-1985), puis une période d’économie « libérale », terme impropre puisque l’État garantissait les investissements stratégiques, et enfin un tournant massif vers un modèle, l’extractivisme, qu’on peut résumer à l’exportation des matières premières, agricoles, minérales et pétrolières.

Ce qui, entre autres, a permis la stabilisation et la consolidation politique de ce courant réactionnaire, c’est la frustration et les déconvenues de secteurs clé de la bourgeoisie : d’abord une stagnation économique prolongée depuis environ 2013, ensuite une désindustrialisation relative, enfin un épuisement du cycle politique des alternances, toutes ces politiques de gauche et de droite ne différant que sur un aspect (le traitement de la pauvreté, avec le jeu du PT d’opposer les plus pauvres aux travailleurs salariés), sans pouvoir tenir les promesses économiques.

Néanmoins le choix des secteurs moteurs de la bourgeoisie brésilienne, en vue d’enrichissement à court terme, de délaisser les secteurs technologiques innovants, sans une politique étatique de développement capitaliste, a produit un double effet. D’abord en faisant exploser le secteur informel tout en fragilisant le prolétariat sans organisations syndicales et politiques pour se défendre : 80 % des entreprises du pays sont dans la catégorie de basse technologie, 60 % du travail est simplifié, non qualifié et précarisé, (en février 2022 presque 25 millions de travailleurs sont auto-entrepreneurs, 12 millions sont au chômage, sur les 99 millions occupés). Ensuite, bien des secteurs patronaux ont connu des difficultés à s’insérer dans le marché mondial. Enfin, cette désindustrialisation forcée résulte bien entendu des rapports de force inégaux avec les pays impérialistes. D’où cette propension à piller l’Amazonie pour des profits à court terme, à domestiquer la force de travail et à mettre en avant cette violence assumée des rapports sociaux.

L’amorce d’une guerre de classe

Avec une augmentation de la déforestation de 70 %, plus de 700 000 victimes de la pandémie laissées délibérément sans soins, une polarisation sociale accrue (10 % des plus riches possèdent près de 60 % des richesses, à l’écrasante majorité blancs dans un pays qui ne l’est pas), plus de 31 millions de Brésiliens qui ont faim, un tel bilan ne devrait pas permettre une telle progression électorale de Bolsonaro (plus six millions de voix entre le premier et le second tour). Mais son camp y a mis les moyens politiques. Le militantisme de terrain des évangélistes a su encadrer les peurs sociales, le financement privé de la campagne aussi. Comme le signale The Economist du 29 octobre 2022, plus de 80 % des financements privés de la campagne politique sont allés à Bolsonaro, permettant la mise en place d’un rouleau compresseur sur les réseaux sociaux mais aussi sur le terrain. L’ensemble des formations politiques présentes au premier tour se sont tournées vers ce Trump tropical, car il ménageait un clientélisme envers les pauvres – prouvant que la gauche n’en avait pas le monopole – et un clientélisme régional permettant, avec un budget présidentiel tenu secret, d’arroser des projets d’équipements et d’infrastructures pour les plus dociles.

Bolsonaro a préparé cette configuration en amont dès le début de son mandat. Il a su, au-delà de ses frasques et stupidités, amorcer une guerre de classe au bénéfice des siens avec une certaine efficacité qui lui vaut du crédit auprès de secteurs intermédiaires de la bourgeoisie, de l’appareil militaire (qui est une véritable caste sociale avec son droit de contrôle partiel des ressources de l’Amazonie), des secteurs stratégiques de l’exportation agricole. Cela était visible dès les résultats des élections municipales de 2020, avec la progression de diverses coalitions d’extrême droite. Il a permis à ses commanditaires de lutter contre la concurrence des autres puissances commerciales et de s’aménager une meilleure place sur le marché mondial agraire.

La fuite en avant

La lutte des classes au Brésil est aujourd’hui menée par des secteurs de la bourgeoisie acculés sur le marché mondial, qui, d’un côté, entraînent une partie de la petite bourgeoisie en quête d’ordre, affolée par son déclassement à venir, et qui, de l’autre, tient sous tutelle des secteurs parmi les plus pauvres (les budgets des États fédéraux où les partisans de Bolsonaro détiennent la majorité serviront à cela). Et les gagnants de la politique de Bolsonaro sont finalement suffisamment nombreux pour militer pour le maintien de cette orientation, d’autant que la coalition de Lula ne propose pas de changements majeurs. Cette extrême droite est forte des renoncements de la gauche au pouvoir, mais elle possède aussi une base sociale qui n’est pas un phénomène passager, au-delà du destin personnel de Bolsonaro. La différence avec les fascismes des années 1930, est qu’elle ne vise pas à annihiler le mouvement ouvrier (jusqu’à présent !), elle s’appuie sur une bourgeoisie dépendante broyée par la mondialisation, tout en profitant d’une absence du mouvement ouvrier sur le plan politique. Une force différente dans sa forme, mais qui est tout aussi dangereuse pour tous les exploités et les opprimés du Brésil. Ce pays a été un temps le laboratoire de la gauche : la création du Parti des travailleurs qui affichait la promesse d’une indépendance de classe, un syndicalisme indépendant de l’État, l’expérience du municipalisme horizontal avec la gestion par la gauche de la gauche de Porto Alegre, les luttes sociales des sans-terre, des sans-toits. Le bilan est sévère pour toutes ces expériences qui ne sortaient pas du champ de la « gauche du possible ». Mais qui disait « soyons réalistes, exigeons l’impossible » ? Au prolétariat de jouer sa partie…

4 novembre 2022, Tristan Katz

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