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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 149, janvier-février 2023

Brésil : dernier avertissement

25 janvier 2023 Convergences Monde

L’élection le 30 octobre 2022 de Luiz Inácio da Silva de justesse, Lula comme on le surnomme, (50,9 % contre le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro) avait provoqué des réactions comme des blocages de routes, une grève des routiers et quelques manifestations sous l’œil complaisant de la police fédérale. L’occupation le 8 janvier 2023 – une semaine après l’entrée en exercice du président de gauche – par des milliers de supporters du candidat fasciste déchu des principaux bâtiments publics symboles du pouvoir [1] illustre, après le renversement du président de gauche au Pérou, la mobilisation active et violente de l’extrême droite latino-américaine. Plus largement cela signifie que des secteurs de la bourgeoisie du continent ont bien appris les leçons du passé et qu’à leur sens la démocratie parlementaire pourrait n’être qu’une parenthèse.

La signification du coup de force bolsonariste du 8 janvier

Le symbole est fort, et l’occupation de ces lieux publics, les bâtiments de la Praça dos Três Poderes (place des Trois Pouvoirs), a tout de suite été comparée à la prise du Capitole par les partisans de Trump le 6 janvier 2021. Et dans les deux cas les avis ont été très partagés, à savoir s’il s’agissait d’un coup d’État ou d’un coup d’éclat. Au-delà de conclusions simplistes (retour du fascisme ou simple mascarade), la situation a montré l’extrême faiblesse de la classe ouvrière et de ses organisations à se défendre.

En misant tout sur les institutions, la gauche – bien que s’appuyant sur la CUT, confédération syndicale majoritaire – a centré toute son intervention sur les élections, en désarmant politiquement les travailleurs et les pauvres qui lui ont fait confiance. Si quelques manifestations ont pu rassembler quelques dizaines de milliers de participants dans les grandes villes (50 000 à São Paolo, 20 000 à Porto Alegre), on est loin d’une riposte à la hauteur du danger, même si les 5000 partisans de Bolsonaro qui ont participé aux actions d’occupation n’avaient pas les moyens de renverser le pouvoir en place.

En tongs et maillots de football, escortés par la police fédérale (forte de 10 000 hommes à Brasília, la capitale) depuis la caserne militaire centrale devant laquelle ils campaient, cette cohorte bruyante mais sans armes mêlant fascistes assumés, partisans de la terre plate, évangélistes électrisés, pauvres payés par des mairies de droite, ne pouvait à aucun moment être une alternative politique. Mais toute cette mise en scène montre des périls bien plus sérieux. Des secteurs de l’armée – et derrière, l’ombre d’un puissant général, Villas Bôas, nommé par ailleurs commandant de l’armée en 2015 par Dilma Rousseff du PT – ont voulu montrer leur puissance, négocier un meilleur espace politique (avec les privilèges qui les accompagnent). D’autres ont sans doute testé Lula en lui imposant une procédure exceptionnelle d’état d’urgence déléguant directement le pouvoir de la présidence et du parlement à l’armée. L’adoption de cette disposition, Garantia da lei e da ordem, proposé au plus fort de la crise dans la journée du 8 janvier par le ministre de la Défense, José Múcio Monteiro Filho, aurait pu faire basculer la situation, de l’aveu même de Lula lors de la conférence de presse du mercredi 11 janvier. Selon le quotidien Folha de São Paulo, Lula a été joint quelques heures après le coup de force au téléphone par le général Júlio César de Arruda lui proposant opportunément de déployer 2500 soldats prêts à intervenir sur la capitale Brasília. Quelques responsables ont été remerciés, dont le gouverneur de Brasília, Ibaneis Rocha, (sanction provisoire), mais l’appareil militaire et le puissant dispositif des polices fédérales, tout cela reste intact. La vraie question est de savoir si derrière les outrances de l’ancien président Jair Bolsonaro et de ses partisans fantasques [2] ne se cache pas un courant politique incarnant une coalition sociale réactionnaire qui se prépare à reprendre le pouvoir par tous les moyens.

Une frange revancharde de la bourgeoisie semble prendre de l’ascendant

Le bolsonarisme n’existe peut-être pas, mais la radicalisation fascisante de larges couches de la petite bourgeoisie apparaît de plus en plus visible. Derrière les soutiens visibles de l’extrême droite, comme Olavo de Carvalho [3] et sa chaîne Youtube complotiste, les puissantes Églises évangélistes, Luciano Hang et sa chaîne de supermarchés à petits prix, ou encore les patrons de la banque d’affaires Itau, des cosmétiques Boticario ou Natura, il y a des mouvements plus profonds.

Comme nous le rappelions dans un article précédent, le Brésil est un géant économique qui occupe une position subalterne dans le marché mondial. Les différents cycles d’exportation de matières premières qui parsèment son développement économique ont maintenu et renforcé les inégalités sociales, tout en permettant à côté de la grande bourgeoisie extractiviste et d’un prolétariat important mais fragmenté, l’expansion d’une petite bourgeoisie, de secteurs intermédiaires et d’une bourgeoisie adossée à l’État (qui lui garantit une position de monopole intérieur) [4]. La désindustrialisation du Brésil, sa fragilité face aux fluctuations des cours, ont fragilisé ces couches intermédiaires qui réclament un retour en arrière, de l’ordre. À cet élément clé de déclassement social, s’ajoutent le discrédit de la gauche sans organisations implantées pour la soutenir et la fragilité du système parlementaire où le Parti libéral de Bolsonaro est le premier groupe à l’Assemblée. Car la lutte des classes n’est pas seulement celle du prolétariat pour ses revendications sociales et politiques. C’est aussi la lutte entre secteurs de la bourgeoisie où la frange revancharde semble désormais prendre l’ascendant.

La cérémonie d’investiture de Lula le 1er janvier, sans l’ancien président en vacances en Floride, a voulu montrer le visage d’un nouveau Brésil en présentant des membres issus de sa diversité. Mais cela ne masque pas que ce gouvernement de coalition, avec des soutiens directs et indirects, va de la droite dure au PSOL (parti issu d’une scission du PT, variante tropicale de la « gauche de la gauche »), comprend aussi en son sein des ministres issus de l’ancien régime avec un ministre du parti de Bolsonaro ! Alexandre Padilha, ministre des Relations institutionnelles, figure importante des divers gouvernements du PT, n’a pu cacher sa joie en déclarant que désormais au Parlement « il n’y avait ni droite, ni gauche, ni centre ». On a vu mieux comme barrage au fascisme.

Les résistances

Il n’y a pas eu de grèves, de mobilisations en propre de la classe ouvrière, ou même des milieux populaires pour contrer ce coup de force. Bien des travailleurs ont participé aux manifestations qui n’ont pas été très nombreuses au final. La jeunesse, notamment sur le campus, a réagi et exprimé un potentiel important de résistance. Mais l’organisation d’une riposte centralisée, qui prenne en charge non seulement un programme social du monde du travail mais aussi son autodéfense concrète sont hors de portée à ce jour. Le PSOL [5] n’a pas présenté de candidature pour faire barrage à l’extrême droite, en ménageant un soutien extérieur au gouvernement, créant en son sein de fortes résistances internes. Seul le PSTU, organisation liée à la Ligue internationale des travailleurs, a présenté une ouvrière afro-descendante aux présidentielles avec un score très modeste, mais présentant une ligne d’indépendance de classe. Toutes les organisations trotskistes, quelles que soient leur taille et leur implantation soulignent le danger, envisagent l’autodéfense, des politiques syndicales, politiques, d’unité pour contrer cette pression réactionnaire. Se coordonner hors de tout soutien à ce gouvernement, pourrait être une étape pour être l’amorce d’une alternative crédible.

20 janvier 2023, Tristan Katz


[1Les bâtiments du Congrès national, du Tribunal suprême fédéral et du palais du Planalto, sièges respectifs du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire et du gouvernement fédéral.

[2Ce n’est pas une insulte, par centaines certains se rassemblent en brandissant leurs portables pour signaler leur présence aux extra-terrestres.

[3Cet astrologue a créé la base théorique sur laquelle s’appuie aujourd’hui le bolsonarisme entre les années 1990 et les années 2000. Avec une trilogie anti-communiste nauséabonde et une chaîne youtube qui compte plus d’un million d’abonnés, il prend comme base de sa « pensée » le refus de toute production intellectuelle académique et de la méthode scientifique. Devenu célèbre par la diffusion de théories du complot telles que Pepsi utiliserait des fœtus avortés à la place du sucre ou alors celle du « marxisme culturel » selon laquelle les adeptes de l’école de Francfort auraient entamé une « guerre culturelle » pour dominer les masses par le biais de la diffusion des idées marxistes au sein des écoles, cet homme a donné à l’extrême droite les outils pour créer cette atmosphère de défiance vis-à-vis du savoir académique.

[4Les années Lula ont été des années fastes pour tous les capitalistes, en particulier ceux qui ont profité des marchés de l’Afrique lusophone mis en avant par cette gauche qui aime l’argent.

[5Jeanette Habel militante de longue date de la Quatrième Internationale (liée au NPA de l’ancienne majorité) décrit de façon différente les problèmes au Brésil dans une interview à la version hispanique de la revue Jacobin. Elle donne des chiffres de 50 000 militants et 300 000 sympathisants pour ce parti, qui semblent au reste de l’extrême gauche brésilienne « au dessus de la réalité ». https://www.contretemps.eu/bresil-p...

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