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Et si l’extrême gauche osait mener une politique à la mesure de sa crédibilité ?

1er avril 1998 Politique

Le résultat des dernières élections régionales a révélé un fait sinon tout à fait nouveau, du moins récent, de la vie politique française. L’extrême-droite n’a plus l’entier monopole de la radicalisation de l’opinion. Certes, les candidats lepénistes qui ont fait leur percée il y a quinze ans, s’enracinent désormais à un peu plus de 15 %, alors que les listes d’extrême gauche font au mieux à peine la moitié 6 à près de 8 % dans le meilleur des cas (avec quelques exceptions locales notables où la somme des scores LCR et LO ont dépassé les 10 %). Mais le renforcement de l’extrême gauche, du moins de celle qui tenait à se présenter comme telle, en l’occurrence essentiellement les listes Lutte Ouvrière, confirme la signification sociale et politique des scores d’Arlette Laguiller aux présidentielles de 1995. Ce sont là les premiers signes que le discrédit de la gauche traditionnelle dans un contexte de chômage et de durcissement général de l’exploitation, ne se traduit plus seulement par différentes formes de dépolitisation et de démoralisation politique, mais par un espoir. Un espoir vers les solutions radicales propres au camp prolétarien.

Il ne s’agit que de résultats électoraux, mais qui reflètent un infléchissement dans la situation sociale et ses possibilités politiques. Et c’est cela qui importe. D’autant qu’il y a tout lieu de penser que la traduction électorale de cette évolution ne traduit que partiellement la réalité. Au printemps 1995, le score d’Arlette de 5,3 % n’était déjà pas étranger au climat social de l’époque. La campagne électorale s’était déroulée sur fond d’une série de grèves dans les entreprises du secteur privé. La grève massive des cheminots de la fin 95 qui, dans un climat de sympathie populaire générale, avait commencé à faire tache d’huile chez les postiers ou les instituteurs, allait donner toute sa signification à ce premier symptôme électoral.

Trois ans après, le fait politique du début de l’année 1998, là aussi, a été la sympathie populaire dont ont bénéficié les minorités actives et militantes du mouvement des chômeurs, qu’elles aient été d’obédience communiste, trotskyste ou anarchiste. Car même minoritaires, et très minoritaires, les manifestations des chômeurs, en particulier les occupations d’Assedic et autres lieux, ont marqué l’opinion et été vues avec sympathie. C’est ce qui leur a donné un impact politique bien au-delà des seules forces qu’elles ont mis en branle. De la même façon, sont vus avec sympathie les militants qui impulsent ou accompagnent ces mouvements, pas seulement des chômeurs, mais aussi des sans papiers, des occupations de logements, des enseignants, etc. Et les calomnies, les déclarations des ministres socialistes contre les « manipulateurs trotskystes » à propos des chômeurs, des sans papiers ou des enseignants en grève, ou plus généralement des « excités qui font le jeu du Front National », se sont transformées en autant de gaffes gouvernementales. Marginaux ? Irresponsables ? Contestataires professionnels ? Sectaires ? Ouvriéristes ? Bolcheviks attardés ? Groupuscules instrumentés par des formations étrangères (dernière trouvaille de Chevènement à l’encontre des militants trotskystes qui ont su empêcher l’expulsion par charters de travailleurs maliens sans papiers en s’adressant aux autres passagers) ? Peu importe les qualificatifs, noms d’oiseaux et insultes à relents xénophobes à l’encontre des militants d’extrême gauche utilisés en haut lieu et repris par certains journalistes. Les minorités militantes, radicales, têtues, convaincues et fières de l’être, ont aujourd’hui plutôt la cote dans l’opinion populaire. Et ce qui les rend ridicules et haïssables aux yeux de la gauche arrivée, est précisément ce qui commence à les rendre crédibles aux yeux de tous les « sans », sans droits, sans papiers, sans emploi, sans fric, sans acquis, sans garanties, sans passe-droits, sans avenir, sans illusions, sans préjugés... mais nantis de la seule conviction qu’il faudra en découdre avec une injustice sociale de plus en plus flagrante, de plus en plus intolérable !

De son côté, la gauche dite « plurielle » mène à nouveau sa barque au gouvernement. Comme avant. Avec les mêmes méthodes, sinon le même vocabulaire. Mais le contexte a nettement changé depuis 1981. Le chômage a triplé. La gauche a déçu. Le Front National s’est installé. Le fossé des inégalités sociales s’est approfondi de façon vertigineuse. L’offensive économique contre l’ensemble des salariés continue de plus belle, et c’est la gauche qui est en charge de l’assumer à nouveau, à marche forcée, sans rechigner. La flexibilité des horaires, l’annualisation du temps de travail, la dénonciation des conventions collectives, sont imposées sous couvert de la prétendue loi sur les 35 heures, qui d’ailleurs rencontre peu de dupes parmi les travailleurs du rang. Les plans de licenciements et/ou de réductions d’effectifs continuent, à commencer dans les services publics, hôpitaux, éduction nationale, la Poste, la SNCF... où les contrats précaires et sous payés se systématisent, sous couvert d’emplois-jeunes et autres CES.

Le gouvernement socialiste redoute par-dessus tout la contestation sociale

Au cours de la décennie 80, la gauche au gouvernement avait réussi, avec l’aide du PC et des syundicats, à éviter tout conflit social d’envergure et à démobiliser la classe ouvrière. Aujourd’hui, elle revient aux commandes sans bénéficier du même crédit et dans un contexte où la moindre mesure ou maladresse peut déclencher bien des frondes sociales et susciter toutes sortes de solidarités. Il suffit de voir, simple exemple, comment le mouvement des enseignants de la Seine Saint-Denis a bénéficié de l’appui des parents d’élèves et de la participation des élèves. La plupart des services publics, avec les restrictions budgétaires programmées sous Juppé, sont devenus des dossiers hautement sensibles : celui des hôpitaux, de l’éducation nationale, de la poste, de la SNCF... jusqu’à l’administration des impôts ! Sous la droite, pour ne remonter qu’à l’année 97, les occupations d’écoles primaires par les parents d’élèves s’étaient multipliées à la suite de suppressions de classes et de postes d’institutrices ; des dizaines d’hôpitaux avaient connu une effervescence suite à l’annonce des restrictions budgétaires. Le gouvernement Jospin hérite des mêmes projets de restrictions et les assume. Le manque d’effectifs avec les pressions en tous genres sur les conditions de travail qui en découlent, devient l’un des problèmes majeurs de tous les services publics. Et l’on retrouve les mêmes problèmes dans le secteur industriel, bancaire, commercial, celui des transports privés ou publics. Pour le gouvernement socialiste, il s’agit donc d’éviter à tout prix que se produisent des brèches sur le front social, surtout dans un contexte où tout conflit peut prendre valeur de symbole, voire d’exemple, pour le reste des salariés.

De ce point de vue, comme en 1981, la participation gouvernementale du parti communiste est précieuse au gouvernement socialiste, comme la bienveillance de la CGT et des autres appareils syndicaux à l’égard de leurs amis politiques dans les ministères. A une nuance près toutefois : un clivage de plus en plus marqué se dessine au sein du PC comme à la CGT, et dans une certaine mesure dans les autres syndicats, entre les militants et responsables qui soutiennent le gouvernement et ne veulent pas le gêner, et ceux qui, pour être sans doute encore minoritaires moins d’ailleurs à la base que dans les sommets de l’appareil , s’en sentent de moins en moins solidaires et s’impatientent. On a vu par exemple ce clivage apparaître en certains endroits dans le mouvement des chômeurs, où des militants CGT, voire des responsables d’unions locales à l’origine de comités de chômeurs, ont opté en cours de mouvement pour des actions radicales qui n’avaient pas l’aval de l’appareil, et qui ont peu apprécié la manoeuvre qui a consisté à transformer la dernière manifestation de chômeurs en manifestation pro-gouvernementale sur les 35 heures. Et il n’y a aucune raison pour que le mouvement des chômeurs fasse exception. Il n’est pas dit que le rôle démobilisateur que les appareils syndicaux ont joué dans les années 80 soit aussi efficace aujourd’hui. Il leur faudra peut-être compter cette fois, dans le déclenchement comme le déroulement des luttes, avec la prise de conscience et la détermination de la base militante, qui pourrait se trouver de nouvelles affinités avec les militants révolutionnaires pour peu que ceux-ci sachent s’adresser à elle sans se laisser intimider par les chantages en tous genre des appareils traditionnels, tout en impulsant des directions démocratiques de ces mêmes luttes.

Le gouvernement socialiste redoute par-dessus tout la contestation sociale, celle qui souderait les rangs des travailleurs et leur permettrait de faire pièce aux exigences du patronat, et il utilisera tous les moyens, depuis l’éteignoir des appareils politiques et syndicaux jusqu’aux interventions policières, sans oublier les campagnes de calomnies, pour l’éviter et l’étouffer.

L’honneur perdu de la gauche et de la droite

En attendant, le même gouvernement socialiste, avec l’appui zélé du PC, espère donner le change sur l’arène politicienne en appelant le « peuple de gauche », et tant qu’à faire la jeunesse, à manifester et s’unir derrière lui « contre le Front National », en se drapant dans l’étendard de la lutte contre le fascisme... Lutte farouche qui, en l’occurrence, se résume à faire appel à l’honneur de la droite pour récupérer les présidences de conseils régionaux qui lui sont passées sous le nez. On agite l’épouvantail du Front National, tout en laissant Chevènement, mieux encore que Pasqua et Debré avant lui, appliquer ce que Le Pen préconise en expulsant les immigrés sans papiers et en refusant les régularisations. Entre l’honneur de la gauche et celui de la droite, il semble en effet qu’il y ait matière à s’entendre. Le plus affligeant sans doute est qu’une partie de l’extrême gauche ait parlé à ce propos de « résistance », de « front unique contre le fascisme », et se soit prêtée sans l’ombre d’une critique, sans le moindre slogan contre Chevènement, Allègre, Aubry ou Jospin, à cette grossière opération de la gauche gouvernementale, qui au demeurant n’a pas eu le franc succès escompté.

L’extrême gauche aurait pu participer aux manifestations de la semaine dernière, ne serait-ce que pour ne pas laisser les jeunes et tous ceux venus affirmer leur opposition au FN aux mains de la gauche gouvernementale. Mais à condition, bien sûr, de se donner les moyens d’en changer et détourner le caractère, d’apparaître comme de véritables opposants à ce gouvernement, de dégonfler l’opération politicienne du PS, du PC et autres MDC aux drapeaux bleus blancs rouges, et, pour le moins, d’ajouter aux slogans anti-Lepen les slogans anti-gouvernementaux que les chefs de la gauche méritaient. Après tout, l’extrême gauche en aurait été capable, si tant est qu’elle ait voulu être à la hauteur de sa réputation contestataire ! A la suite de la percée électorale des régionales, cela pouvait être l’occasion de ne pas laisser le terrain au Parti socialiste, de se démarquer, de le contester, et d’exprimer les sentiments, tous les sentiments, de ceux qui veulent s’opposer à l’extrême-droite et à ceux qui lui ont ouvert la voie et continuent de le faire.

Une politique de diversion

L’appel à l’unité politicienne contre le Front National qui a suivi les régionales n’est pas seulement grotesque. De la part du gouvernement socialiste, c’est l’avant-goût de toute une politique de diversion. « Il est plus facile de manifester que de retrousser ses manches, il y a des attitudes irresponsables qui nourrissent le Front National » a déclaré Allègre aux enseignants de la Seine Saint Denis qui font grève. On la voit venir, cette gauche au gouvernement qui demande de renoncer aux luttes en calomniant les grévistes, au nom de son unité de pacotille contre le Front National ! Le pire, pour les militants de gauche, les militants ouvriers, serait de se laisser prendre au piège d’un tel chantage.

La seule façon de faire pièce à l’enracinement du Front National et de ses émules, ce n’est certainement pas de se laisser démobiliser, comme en 1981, par la gauche au gouvernement, ni de se laisser promener par elle. C’est de montrer la force du monde du travail, sa combativité et sa capacité à s’unir dans les luttes, à se faire respecter des gouvernements de droite comme de gauche et à renverser le rapport des forces sociales en sa faveur.

Seule l’extrême gauche peut défendre et proposer aujourd’hui une telle perspective. Mais à la différence de 1981, ses derniers scores électoraux, en particulier ceux de Lutte Ouvrière, lui ont donné aujourd’hui quelque crédibilité. En tout cas une partie de la population lui accorde cette crédibilité. Il ne faut pas la décevoir. Ni en apparaissant comme force d’appoint de la gauche plurielle, ni en se contentant d’une bonne image électorale, intègre et intransigeante. Mais en prenant les initiatives politiques à la mesure d’une force politique peut-être encore modeste, mais néanmoins bien réelle, avec qui il faudra compter dans les luttes présentes et à venir.

Les possibilités de l’extrême gauche

D’abord, il importe à tout prix que l’extrême gauche saisisse toutes les occasions de montrer son opposition résolue à la politique gouvernementale, et d’en dénoncer les aspects les plus crapuleux et détestables. Que vaudra la réputation de l’extrême gauche, durera-t-elle longtemps, si elle se mobilise moins contre les mesures anti-immigrés de l’actuel ministre de l’intérieur qu’elle ne l’a fait sous le précédent ? Si elle perd sa vigueur protestataire devant les interventions policières à l’encontre des comités de chômeurs ? Si une partie d’entre elle pratique l’union sacrée de la gauche plurielle au nom d’un prétendu « front unique contre le fascisme » ? Si, en se compromettant ou en s’abstenant d’apparaître, elle laisse la jeunesse qui se politise et veut se mobiliser contre Le Pen se laisser embrigader par les caciques du Parti Socialiste, en omettant de dénoncer à ses yeux la duplicité du gouvernement socialiste, ses mesures anti-immigrés, la xénophobie du ministre de l’intérieur, et les responsabilités de la gauche dans la montée du Front National ?

Ce n’est pas au moment où l’on constate les premiers signes d’une radicalisation de l’opinion populaire, que l’extrême gauche, sur le terrain politique, doit craindre d’être à contre-courant de la gauche officielle, de s’affronter à elle s’il le faut, de « choquer » ou de ne « pas être comprise » des militants et sympathisants des partis réformistes. C’est le moment, tout au contraire, où l’extrême gauche ne peut qu’accroître son influence en faisant entendre le son de cloche qui dérange, et en apparaissant comme la seule véritable force protestataire contre la gauche bourgeoise et patronale aux commandes de l’État. Il importe, plus que jamais, que l’extrême gauche soit fidèle à son identité communiste révolutionnaire et en fasse la preuve.

Ensuite, l’extrême gauche doit apparaître comme une force politique peut-être encore très minoritaire, mais qui a la volonté de s’adresser au reste du mouvement ouvrier pour préparer les luttes qui imposeront les mesures d’urgence nécessaires contre le chômage et la situation catastrophique du monde du travail. Car c’est la constitution de ce front uni sur le terrain de la lutte de classe qui peut faire pièce à l’extrême-droite et à sa démagogie, tout en contrant les projets gouvernementaux et patronaux, pas le ralliement politique à la gauche politicienne au nom de l’unité contre le fascisme.

Mais là encore, l’extrême gauche ne répondrait pas aux attentes de bien des militants ouvriers, et agirait probablement en dessous de ses possibilités actuelles, si elle se contentait de défendre un programme de rechange à la politique gouvernementale, et se cantonnait à une attitude propagandiste. En la matière, il ne suffit pas de reprocher au Parti Communiste au gouvernement de ne pas imposer les mesures radicales indispensables à l’éradication du chômage. Dans une campagne électorale, on peut à la rigueur se contenter d’opposer, pour l’essentiel, un programme de mesures ouvrières au programme bourgeois des partis de gauche. Mais sur le terrain extra électoral, il est indispensable de se prononcer pour un programme de luttes, celles que redoute tant la gauche gouvernementale, de le proposer et d’en faire la priorité auprès des militants ouvriers dont certains ont peut-être voté à l’extrême gauche, sans forcément partager toutes nos convictions. C’est la seule façon pour les révolutionnaires d’être à la hauteur de leur nouvelle crédibilité et de se donner les moyens de constituer une force politique révolutionnaire qui pèse réellement dans la lutte de classe.

Publié dans Lutte de classes 34 --- avril 1998

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