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Annie Ernaux : Écrire la vie

22 avril 2020 Article Culture

(Écrire la vie est le titre choisi par Annie Ernaux pour l’anthologie de ses œuvres publiées chez Quarto par Gallimard en 2011. )

(Photo : juillet 2016, Elena Vozzi, https://commons.wikimedia.org/wiki/....)


Annie Ernaux est une écrivaine française contemporaine, née le 1er septembre 1940 à Lillebonne, en Normandie, dans une famille très modeste. Son père et sa mère ont tous les deux été ouvriers (à 12 ans) avant d’ouvrir un café-épicerie à Yvetot (Normandie toujours) au-dessus duquel ils habitaient dans un quartier très populaire, pauvre même dans la France d’après-guerre encore marquée par les restrictions et la faim.

Enfant unique, elle découvre par hasard qu’elle est la deuxième : une fille est née huit ans avant elle, morte de la diphtérie à l’âge de six ans – « elle était beaucoup plus gentille que celle-là » –, explique sa mère à une cliente, ignorant que sa fille l’entend. Forte femme, féministe sans le savoir mais aussi très croyante, sa mère la pousse à lire et écrire, la fournissant en livres et alimentant ainsi l’envie d’ailleurs. Bonne élève, elle part en pension à Rouen, chez les religieuses, puis à l’école normale d’institutrices… qu’elle quitte au bout de trois mois. Elle a expliqué depuis « avoir eu le sentiment d’avoir été brisée dans un élan de savoir » dans cette école très « infantilisante » [1].

Elle part donc comme jeune fille au pair en Grande-Bretagne avant de revenir à Rouen en fac de lettres. Elle devient prof de lettres dans le secondaire et le restera jusqu’à la retraite afin de pouvoir être indépendante financièrement, ne pas dépendre de succès commerciaux, et écrire ce qu’elle veut et comme elle veut.

Elle commence à écrire dans les années 1960, sans trouver d’éditeur pour son premier texte et c’est en 1973 que sa carrière littéraire débute avec Les Armoires vides.

Toute son œuvre est bâtie sur le récit de soi, sur la mémoire de sa propre vie. Il n’est pas question de fiction. Différents thèmes y sont développés et reviennent dans ses ouvrages : la question des classes sociales, du transfuge de classe qu’elle dit être ; la question du féminisme et de la féminité ; et enfin celle du temps et de la mémoire. L’engagement, politique et sociétal, est aussi important pour elle.

« Écrire c’est le dernier recours quand on a trahi »

Cette citation empruntée à Jean Genet est placée en exergue à La place, ouvrage consacré par Annie Ernaux à son père, publié en 1983. Écrit après la mort de celui-ci, elle y dit son sentiment d’avoir trahi sa classe, celle de gens issus de milieux très pauvres, qui sont devenus des petits commerçants mais faisaient partie des « dominés culturellement ». Or elle, devenue « prof » fait partie des « dominants culturellement ». Écrire sur son père, c’est renouer avec ce qu’elle a renié, revenir à ce qu’elle a vécu pour mieux comprendre d’où elle vient. Car en se formant intellectuellement, en adhérant aux valeurs de l’école, elle s’est retournée contre ses parents « qui parlaient mal, aimaient des films populaires ».

Sa découverte de la sociologie de Pierre Bourdieu dans les années 1970 a été très importante dans ce processus. Elle s’est à la fois comprise à la lumière des théories du sociologue sur les inégalités culturelles, mais elle les a aussi validées par son expérience. Elle a fait selon ses mots « la preuve par le corps » de ce qu’il disait. Avec La Place, elle inaugure le « récit de filiation », récit dans lequel on part du présent pour reconstruire une vie, récit qui prend la forme d’une enquête sur quelqu’un qui n’a pas beaucoup parlé. Elle fera la même chose avec sa mère dans Une femme en 1987 et dans La honte où elle parle d’un geste de violence de son père envers sa mère, une tentative d’assassinat. Dans ses ouvrages courts, elle donne à voir ce milieu, sa dignité, sans misérabilisme mais sans l’embellir.

Son écriture y est neutre, plate, par refus du romanesque, pour être quasiment dans le documentaire et « écrire au ras des choses, de l’expérience ». Cette apparente simplicité demande en fait beaucoup de travail, avec pour objectif de pouvoir être lue de tous les publics (par exemple et y compris son père).

Être une fille

L’œuvre d’Annie Ernaux témoigne de ce que c’est qu’être une fille, avant l’émancipation des années 1970. C’est passer d’une domination (celle des parents) à une autre (celle d’un homme), c’est attendre d’être occupée, par les hommes, les enfants. Elle-même a fait ce qu’on attendait d’elle jusqu’à 35 ans : elle s’est mariée, pour pouvoir partir de chez ses parents. C’est le thème de La Femme gelée : sa vie d’épouse et mère de famille, dont l’extrait suivant donne un aperçu saisissant.

« Je déteste Annecy. C’est là que je me suis enlisée. Que j’ai vécu jour après jour la différence entre lui et moi, coulé dans un univers de femme rétréci, bourré jusqu’à la gueule de minuscules soucis. De solitude. Je suis devenue la gardienne du foyer, la préposée à la subsistance des êtres et à l’entretien des choses. […] Les mots maison, nourriture, éducation, travail n’ont plus eu le même sens pour lui et pour moi. Je me suis mise à voir sous ces mots rien que des choses lourdes, obsédantes, dont je ne me débarrassais que quelques jours, au mieux quelques semaines par an. […] Papa va travailler, maman range la maison, berce bébé et elle prépare un bon repas. Dire que je croyais ne jamais être concernée par le refrain du cours préparatoire. […] Vingt-cinq ans. Comment avais-je pu penser que c’était ça la plénitude. »

Annie Ernaux a divorcé et est devenue une femme libre et indépendante. Elle a témoigné aussi de ses passions amoureuses, sexuelles, dans plusieurs textes dont le plus connu est Passion simple en 1991. Elle y raconte son histoire avec un diplomate russe rencontré lors d’un voyage d’écrivains dans les pays de l’Est (elle est alors proche du Parti communiste) : « À partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre que d’attendre un homme, qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi ». Ce récit où elle parle crument de la passion amoureuse, du désir féminin, surprenant après des ouvrages consacrés à la déchirure sociale, a choqué et été reçu par certains critiques comme « obscène » ! Cette exploration de la passion est pourtant une exploration de soi, qui s’ouvre à l’expérience commune.

Ce « délicieux enfer », ce mélange de souffrance et de bonheur que constitue la passion amoureuse est traité aussi, de manière différente dans Se perdre en 2001. Il s’agit de la publication du journal intime qu’elle tenait à l’époque de sa liaison avec S (là, c’est sa vraie initiale). C’est la vie qui s’écrivait alors, dit-elle, « le roman vrai de chaque individu quand il vit ça, il ne vit plus par procuration » [2].

Enfin, être une fille avant 1975, c’est souvent faire l’expérience d’un avortement clandestin. Annie Ernaux l’a vécu à la fac, en 1963, et a consacré un ouvrage à cet épisode traumatisant, L’événement, en 2000. « Depuis des années je tourne autour de cet événement de ma vie. Lire dans un roman le récit d’un avortement me plonge dans un saisissement sans images ni pensées, comme si les mots se changeaient instantanément en sensation violente. »

« Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais »

C’est par cette phrase que s’achève Les Années, publié en 2008. Cette idée que tout va disparaître et que tout s’oublie, la peur de la perte de ce qui s’est passé, de ce que nous avons vécu, ensemble et séparément, est à l’origine de cet ouvrage, plus long que les précédents. Il constitue un travail sur l’histoire, déclinant toutes les décennies depuis 1940, scandées par des photographies décrites minutieusement et des déjeuners de famille, avec les conversations qui s’y tiennent. La grande histoire y est évoquée, mais se perd dans des conversations plus banales, sur les objets par exemple, dessinant une histoire du quotidien. Le livre capture l’esprit du temps (chansons, micro-événements, publicités) et l’essence du temps (un flux continu dont on ne peut pas se retirer, qui se mesure aux photographies datées et marquées socialement). Une mémoire collective en émerge, commune et disparate, grâce à un va-et-vient entre la mémoire individuelle d’Annie Ernaux (les éléments autobiographiques, les marqueurs affectifs et sociaux) et la mémoire commune (générationnelle, sexuée et sexuelle). L’évolution de la société française depuis l’après-guerre se dessine par petites touches dans ce récit qui n’est ni narcissique ni autocentré. Écrit à la troisième personne du singulier, avec aussi l’utilisation de « nous » et « on », il porte un regard presque extérieur sur la femme que l’auteure était. Il s’en dégage une beauté mélancolique, accentuée par les fragments très brefs, à la Georges Perec de Je me souviens (le roman de souvenirs épars), hors de toute actualité et chronologie, qui ouvrent et ferment le récit.

Une écrivaine engagée…

Proche du Parti communiste pendant longtemps, se disant marxiste, Annie Ernaux estime que l’écriture est un moyen de faire advenir un peu plus de justice, et que les écrivains doivent s’engager dans les débats de société, dans la lutte pour une autre société (« pourquoi ce que moi j’ai, les autres ne pourraient pas l’avoir » se demande-t-elle). Cela passe pour elle par la volonté de rendre visible un monde qui ne l’est pas toujours, celui des classes dominées, des exclus, mais aussi par le désir de légitimer comme objets littéraires des lieux qui ne le sont pas à priori comme les supermarchés et le RER. Habitant à Cergy-Pontoise depuis 1975, elle prend beaucoup le RER et a décrit ce qu’elle y observe dans son Journal du dehors ou des textes brefs. Elle a consacré au supermarché Auchan du centre commercial des Trois Fontaines à Cergy un récit, Regarde les lumières mon amour, en 2014, expliquant que 130 nationalités sont présentes à Cergy et qu’elles ne se côtoient nulle part autant qu’au supermarché.

La colère est aussi un de ses moteurs d’écriture : elle a produit ou signé des tribunes régulièrement (contre Sarkozy, sur la GPA – gestation pour autrui – par exemple). En 2012, elle a écrit un texte, Richard Millet, le déshonneur de la littérature française [3], qui a été signé par une centaine d’écrivains et écrivaines et a fait du bruit… D’autres, essentiellement de droite ou d’extrême droite l’accusant de pratiquer la censure, en stalinienne.

Tout récemment, le 30 mars, pour la matinale de France Inter, elle a écrit un texte sur le modèle de celui de Boris Vian (« Monsieur le président/Je vous fais une lettre/Que vous lirez peut-être/Si vous avez le temps »), adressé à Macron où elle lui dit que nous ne sommes pas « en guerre », parle de « tous les invisibles qui font fonctionner la société » et termine en disant « nous ne vous laisserons pas voler nos vies à nouveau ».

L’œuvre d’Annie Ernaux, fondée sur sa propre vie puisque rien n’y est inventé, est néanmoins une œuvre littéraire universelle, qui vaut à l’auteure une grande proximité avec ses lectrices et lecteurs qui lui écrivent beaucoup pour lui dire qu’ils se sont reconnus dans ses ouvrages, qu’ils auraient pu les écrire. Loin d’en être vexée, elle considère que c’est un compliment.

Liliane Lafargue


[1Entretien avec Laure Adler le 14 juin 2010 dans l’émission « Hors-Champs ».

[2Propos tenus dans l’émission « Du jour au lendemain » en 2001.

[3Richard Millet a publié un pamphlet en 2012, Éloge littéraire d’Anders Breivik, dans lequel il parle du norvégien d’extrême droite qui a tué 77 personnes en Norvège sous l’angle de la « beauté littéraire » de son geste. Annie Ernaux relie ce texte à celui avec lequel il a été publié, Langue fantôme, dans lequel il déplore l’affaiblissement de la langue française dont serait cause l’immigration… et dénonce ses propos racistes et d’extrême droite.

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