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Lycéens, liberté d’expression et pédagogie de la matraque

Tu récolteras la tempête...

12 novembre 2020 Article Politique

(Photo : Mantes-la-Jolie, le 6 décembre 2018. Les 151 adolescents interpellés par la police étaient restés plusieurs dizaines de minutes à genoux, mains derrière la tête, dans le jardin de l’Agora. OBSERVATOIRE DES VIOLENCES POLICIÈRES.)


Après l’assassinat de Samuel Paty, Blanquer s’est transformé en chantre de la liberté d’expression, la louant comme un des « piliers de notre démocratie » [1], et assurant de son soutien les professeurs qui l’enseignent. Il n’aura fallu que quelques jours pour que les jeunes scolarisés fassent l’amère expérience des limites que le gouvernement lui fixe.

Quand le gouvernement ordonne d’être pour la liberté d’expression

En effet, pendant que Blanquer la célébrait, il demandait en parallèle à tous les fonctionnaires de l’Éducation nationale de rapporter tout manquement au respect de l’hommage aux cellules « Valeurs de la République » des rectorats. Ce vendredi 6 novembre sur RTL, il annonçait d’ailleurs « qu’aucune violation de la minute de silence ne serait acceptée » en faisant références à « 400 incidents » qui auraient eu lieu pendant les hommages à Samuel Paty dans les établissements scolaires. Sur ces « 400 incidents », 52 % des cas ont été dénombrés dans des collèges, 27 % dans des lycées et 21 % dans des écoles. C’est-à-dire que les trois quarts ont été l’œuvre d’élèves de moins de 15 ans… Ce qui n’empêche pas Blanquer de se féliciter que chaque perturbation « est suivie de poursuites, disciplinaires ou pénales dans certains cas » [2]. De quoi poser les bases d’une discussion saine et apaisée avec les élèves… Mais pour rendre hommage à César, il faut rappeler que Blanquer n’invente rien. En 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, la ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, déplorait déjà les « trop nombreux questionnements de la part des élèves » et appelait les enseignants et les directeurs d’établissement à dénoncer les élèves aux services des rectorats.

Alors si évidemment il convient de combattre l’influence des idées réactionnaires, voire d’extrême-droite, même auprès des plus jeunes, la grande majorité des profs sait très bien qu’il ne suffit pas pour cela d’asséner des « valeurs » fussent-elles républicaines pour convaincre. Et encore moins de retenir en garde à vue des enfants de 10 ans ! [3] Bien au contraire d’ailleurs, il s’agit avant tout de discuter du fond. C’est d’ailleurs une des raisons qui ont guidé la réaction des profs lorsqu’ils ont appris que les deux heures de concertation – pendant lesquelles ils comptaient bien trouver les meilleurs moyens d’échanger avec leurs élèves sur l’attentat – avaient été supprimées. Mais, pour le gouvernement, l’universalisme républicain ça s’impose, ça ne se discute pas !

Interdiction de s’exprimer en cas de désaccord !

S’il était insupportable pour le ministère d’entendre un quelconque questionnement de la part des élèves, lorsque les tensions se font plus grandes, un cran est franchi, là il n’hésite pas à sortir franchement la matraque. Nous parlions dans un précédent article des sanctions prises à l’encontre de quatre enseignants qui s’étaient mobilisés lors de la grève contre le bac Blanquer au printemps 2020. Le traitement subi par les élèves de collèges et de lycées lorsqu’ils tentent de faire entendre leur colère doit être rapporté à celui des profs contestataires. Et si l’État rappelle constamment aux jeunes qu’ils sont mineurs pour leur nier tout droit d’expression, lorsqu’il s’agit de les réprimer, ils le sont comme des adultes. Tout le monde se rappelle du scandale provoqué par l’interpellation de 151 lycéens à Mantes-la-Jolie lors de la mobilisation lycéenne de décembre 2018 qui faisait écho aux Gilets Jaunes. Mais, si les images étaient particulièrement choquantes, la répression que subissent les jeunes est, depuis quelques années, bien plus systématique et cette semaine n’a pas fait exception.

En effet, la grève des profs pour imposer des classes dédoublées – seule manière dans l’urgence de pouvoir rapidement limiter la progression du virus en l’absence d’augmentation des moyens humains et matériels alloués à l’éducation – a trouvé de l’écho chez les élèves de nombreux établissements soucieux de leur santé et de celle de leur famille. Mardi 3 novembre a donc été une journée dont les jeunes ont voulu se saisir pour pouvoir dénoncer le fait d’être entassés par dizaines dans des classes bondées, par centaines dans les couloirs et les cantines. Dans des dizaines d’établissements, ils se sont donc organisés pour se réunir, discuter de la situation, voire organiser un blocage. Une réaction bien légitime pour celles et ceux dont on ne demande jamais l’avis sur l’organisation de leur quotidien. Mais une réaction inadmissible pour le gouvernement qui s’était préparé lui aussi à user de tous les moyens pour faire cesser toute contestation. Devant de nombreux lycées, les rassemblements ont été dispersés par des charges de CRS qui ont allègrement fait usage de gaz lacrymogène et de leurs matraques. Et pour aller encore plus loin dans le cynisme, au lycée Colbert à Paris, une quarantaine d’élèves nassés ont été verbalisés pour « non-respect des mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire » [4], alors même qu’ils faisaient valoir leur droit à réclamer de meilleures conditions sanitaires pour étudier… Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis ou encore au lycée Saint-Exupéry de Lyon, la répression policière est cette fois allée jusqu’à l’interpellation violente et la mise en garde-à-vue d’élèves, y compris de seconde, alors que les blocages se déroulaient dans le calme avant leur intervention…

De sacrés exemples, s’il en fallait encore, de ce que représente cette « liberté d’expression » dans une démocratie bourgeoise. Depuis quelques années, les gouvernements successifs ont décidé de faire perdre, à coups de matraques et de gaz lacrymogène, l’habitude qu’avaient les lycéens de descendre dans la rue pour faire valoir leurs droits. Une pratique « pédagogique » qui a inspiré les flics de Mantes-la-Jolie de la photo ci-dessus... Mais, comme disait l’autre, à semer la haine, on récolte la tempête...

08 Novembre 2020, Adrian Lansalot


[2Les citations de Blanquer et les chiffres sur les incidents sont issus de l’article de Marie-Christine Corbier, publié sur le site des Echos le 6 novembre : « Hommage à Samuel Paty : 400 incidents recensés dans les établissements scolaires » (https://www.lesechos.fr/politique-s...)

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