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Archives > Autres archives > Tribunes de la fraction dans l’hebdomadaire « Lutte Ouvrière » > 2002 > novembre > 12

Washington, Bagdad... Florence

12 novembre 2002

Les organisateurs du Forum social européen de Florence attendaient 150 000 personnes à la manifestation du samedi 9 novembre contre la guerre en Irak. Il en est venu entre 500 000 et un million. Beaucoup de jeunes, des militants de gauche, des pacifistes ou des chrétiens, mais aussi des dizaines de milliers de syndicalistes de la CGIL (l’équivalent italien de la CGT) et un cortège d’ouvriers de Fiat ; des Italiens, mais aussi des Français, des Espagnols, des Anglais, des Allemands… Alors que dans beaucoup de pays la mobilisation contre la guerre peine à s’organiser, il y a de quoi se réjouir de ce gros succès.

Les représentants des gauches (ex-)gouvernementales d’Europe n’ont bien sûr pas attendu pour se faire voir à Florence dont, côté français, des représentants du PS, du PC ou des Verts. Pour ces vétérans de Porto Alegre, les « forums sociaux » sont décidément une tribune à pas cher. Pourtant les participants, et même les organisateurs, leur ont réservé un accueil mitigé. La réunion des représentants des partis socialistes européens a péniblement rassemblé 500 personnes, et lors d’une rencontre avec les organisations anti-mondialisations, le représentant du PS belge a fini son intervention sous les huées. Vittorio Agnoletto, un représentant du « mouvement social » italien, a même déclaré : « le dialogue ne peut se construire qu’avec une gauche qui refuse la guerre et condamne les institutions financières internationales […]. Nous ne sommes pas un mouvement réformiste, nous sommes un mouvement radical ».

Pas réformistes ?

Mais que signifie « radical » ? Il n’est pas difficile de comprendre les raisons qui poussent les leaders du mouvement anti-mondialisation à prendre quelques distances avec des politiciens sociaux-démocrates usés par le pouvoir, véritables épouvantails pour la jeunesse des forums. Ca ne signifie pas pour autant que les perspectives des organisateurs de Florence soient en rien révolutionnaires. Elles sont, au contraire, profondément réformistes.

Le forum n’a pas tourné qu’autour de l’opposition à la guerre. Il y a aussi été discuté, notamment, des « menaces pesant sur le système social européen ». Pour dénoncer le zèle des politiques de droite comme de gauche à servir les intérêts patronaux, sur les retraites, les assurances chômage ou la sécurité sociale ? Plutôt pour déplorer que les Etats européens aient « trop épousé les thèses libérales du monde anglo-saxon ». Le fait que les anti-mondialisations se rebaptisent alter-mondialistes ne suffit pas à dissiper quelques relents nationalistes…

Quant à organiser concrètement la lutte contre les offensives patronales sur les droits sociaux et les services publics, ce n’était pas à l’ordre du jour. Faute de lien avec le mouvement ouvrier ? Pourtant les organisations syndicales de nombreux pays étaient représentées. La CGT-énergie, par exemple, intervenait dans le débat intitulé « Services publics et privatisations  », ou encore la FSU dans « L’Europe du travail entre production globale et fragmentation sociale ». Mais visiblement, il est plus facile à ces organisations de manifester sur des objectifs vagues à Florence que d’organiser la lutte réelle en France sur le terrain social. Quant à la Confédération européenne des syndicats, elle n’a pas trouvé plus audacieux qu’un débat sur « le rôle des comités d’entreprise face aux politiques des restructurations des multinationales ». « Radical », vraiment.

Quelle indépendance par rapport à quelles politiques ?

C’est la même hypocrisie qu’on retrouve derrière le prétendu apolitisme des leaders anti-mondialisations. Parce que leurs affirmations répétées d’indépendance par rapport aux partis politiques n’est finalement rien d’autre que la volonté de se limiter à des objectifs flous, abstraits, à mille lieues des perspectives politiques nécessaires pour « qu’un autre monde soit possible  ». Derrière son apparent radicalisme, cet apolitisme empêche au contraire que la révolte de jeunes attirés par les mouvements anti-mondialisation puisse devenir conséquente ; et il exclut tout autre avenir pour le mouvement que, tôt ou tard, sa récupération par la gauche institutionnelle.

Reste que l’énorme manifestation de Florence crée l’espoir, en montrant que des millions de personnes ont envie de se mobiliser. Et qu’il n’y a aucune raison de laisser aux Cassen (d’Attac-France), Nineham (du mouvement anglais Globalize Resistance), Agnoletto et consorts la lutte contre les croisades impérialistes ou même pour le service public ! La LCR était à Florence ; mais en s’asseyant autour des mêmes tables que les Verts allemands ou Rifondazione communista, elle n’a pu que participer à la confusion politique régnante.

Sans cautionner en rien les gauches européennes, les révolutionnaires ont cependant le devoir de s’adresser, là-bas ou ici, à ces centaines de milliers de personnes révoltées par la guerre et par la sauvagerie du capitalisme, en leur proposant leur propre politique et leurs perspectives.

Benoît MARCHAND

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