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Pour un monde sans frontières !

26 décembre 2007 Monde

De la chancelière allemande aux premiers ministres polonais, tchèque et slovaque, en passant par le président de la commission européenne et celui en exercice de l’Union, les officiels n’ont pas boudé, la semaine passée, les nombreuses cérémonies d’élargissement de l’espace Schengen. Une barrière sciée ici, un pont ouvert là : les symboles étaient au rendez-vous pour y célébrer l’entrée, le 21 décembre dernier, de neuf des dix États ayant rejoint l’Union européenne mi-2004.

Saisis par une euphorie de commande, beaucoup de grands médias européens ont vanté un nouvel “espace de liberté” permettant désormais à quelque 400 millions de personnes de circuler sans contrôles frontaliers entre les 24 pays concernés. Les nouveaux entrants, hormis Malte, ayant tous fait partie de l’ex-bloc soviétique, le Mur de Berlin serait ainsi tombé une seconde fois !

Nous ne sommes certes pas de ceux qui regardent avec nostalgie les barbelés et les miradors, les barrières ou les postes frontières, ni d’ailleurs avec émotion les drapeaux nationaux qui continuent à y flotter de part et d’autre. Mais nous refusons de fermer les yeux sur des barrières toujours plus hautes, simplement déplacées plus loin vers l’Est.

Car l’élargissement de l’espace Schengen n’est pas seulement « une chance pour ceux qui vivent, circulent et font des affaires en Europe » , comme s’en félicite le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. La contrepartie est le renforcement de la coopération policière et judiciaire entre États pour mieux traquer et refouler ceux qui ne sont pas conviés à la fête – les capitaux, eux, circulent librement depuis longtemps. Si d’ailleurs la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’UE depuis début 2007, n’ont pas pris part à l’élargissement, c’est qu’elles n’ont pas encore intégré tout l’arsenal nécessaire, comme le Système d’information Schengen (SIS) permettant notamment de ficher les migrants, et dont une version intégrant des données biométriques devrait être mise en œuvre dès 2008. Pour transférer vers l’Est les frontières d’une Europe-forteresse, l’Union européenne n’a pas été avare : c’est en centaines de millions d’euros que se chiffre le coût des équipements sophistiqués (véhicules, caméras et détecteurs en tout genre) destinés aux nouveaux garde-frontières baltes, polonais, slovaques, hongrois ou slovènes. Les frontaliers ukrainiens qui, depuis des années, profitaient d’emplois mieux rémunérés en Pologne, devront désormais s’acquitter d’un visa pour circuler. La Slovénie, elle, a fermé une dizaine de points de passage avec la Croatie voisine, recrutant près de 2 000 policiers pour surveiller une frontière traçant les nouvelles limites de l’Europe au milieu de l’ex-Yougoslavie.

Rien ne sera adouci non plus pour tous ceux, originaires de pays pauvres, qui, parfois au péril de leur vie, tentent de rejoindre ce qu’ils imaginent être l’Eldorado européen. Bien au contraire : début 2008 devrait être soumis au Parlement européen ce que la Cimade et d’autres organisations dénoncent comme la “directive de la honte”, un texte durcissant les conditions de rétention et d’expulsion des migrants considérés en situation irrégulière. Élargi ou pas, l’espace Schengen reste balisé au Sud par les barrières espagnoles de Ceuta et Melilla, derrière lesquelles l’Union européenne ferme les yeux sur le sort réservé par l’État marocain à ceux qu’elle refoule. Tout comme elle coopère avec la dictature libyenne, aux avant-postes de sa “guerre aux migrants”, finançant sur place la construction de camps de rétention, formant et équipant la police et les garde-côtes libyens.

La France, de son côté, s’emploie à respecter le refus de l’Irlande et de la Grande-Bretagne d’adhérer à la convention de Schengen. Quitte, après avoir fermé le centre de la Croix-Rouge de Sangatte il y a cinq ans, à abandonner aux soins de quelques associations des centaines de réfugiés, errant à proximité de Calais dans l’espoir de parvenir un jour, malgré une surveillance policière accrue, à traverser la Manche.

Tant que toute l’humanité ne sera pas débarrassée de la pauvreté dans laquelle la maintient la domination capitaliste, les espaces de liberté et de prospérité relatives continueront à se retrancher derrière des barrières et des barbelés. Un monde réellement sans frontières sera socialiste ou ne sera pas…

Gérard WEGAN

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