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Accueil > Les articles du site > Il y a 100 ans, le congrès de Tours : la naissance du Parti communiste

Une nouvelle conception de l’internationalisme

Mis en ligne le 19 janvier 2021 Article Politique

Au lendemain de la révolution russe, le Parti bolchévique impulse la fondation de la IIIe Internationale. Il faut tourner la page de la IIe, qui a collaboré à l’effort de guerre, et en tirer le bilan pour la nouvelle organisation. Cette Internationale communiste (IC) doit devenir le « parti mondial de la révolution prolétarienne ». Il n’est plus question d’une organisation fédéraliste dans laquelle les différents partis nationaux décident dans leur coin et se regroupent autour d’un internationalisme de façade. Les principes du centralisme démocratique président à la construction d’un parti mondial centralisé et discipliné. Les cadres de discussion sont réguliers, avec un congrès annuel et des réunions de l’exécutif élargi qui tiennent lieu de mini-congrès intermédiaires. Les membres y discutent librement et prennent des décisions qui s’appliquent ensuite à tous, avec pour perspective d’étendre la révolution à l’échelle du globe. Cette conception internationaliste, tout comme la politique décidée au sein de l’Internationale, ont néanmoins du mal à s’imposer en France auprès de la direction issue du vieil appareil de la SFIO.

Les deux premières années du Parti communiste sont marquées par le combat de l’Internationale communiste pour pousser à la transformation du parti en véritable Parti communiste, en s’adressant directement à la base du parti par des prises de positions et des articles, en s’appuyant notamment, au sein de la direction du parti, sur la minorité issue du courant qui s’était opposé à la guerre et avaient constitué le Comité pour la IIIe Internationale (C3I) contre les vieux dirigeants réformistes reconvertis.

Une base plus convaincue que le sommet

De toutes les sections de l’IC, la section française est celle qui peine le plus à se défaire des vieilles habitudes. Contrairement aux partis communistes allemand ou italien, elle ne se forme pas dans le feu de l’action révolutionnaire, même si les grèves sont nombreuses en 1919-1920. L’expérience de la révolution russe, et des tentatives révolutionnaires en Allemagne, Italie, Hongrie ou ailleurs, capitalisée au sein de l’Internationale communiste, est alors déterminante pour orienter les partis communistes de tous les pays.

Pourtant, la direction du jeune PC français, issue de l’appareil réformiste de la SFIO et qui n’a rejoint l’IC que sous la pression de sa base, reste réticente à adopter les méthodes bolcheviques défendues par l’Internationale. Les 21 conditions d’admission n’ont pas été approuvées franchement par le congrès de Tours, mais à travers une motion de compromis. Symbole des réticences à se transformer réellement, le parti garde le nom « socialiste » pendant sa première année d’existence, accolant simplement l’étiquette « section française de l’Internationale communiste » (PS-SFIC). La direction française ne conteste pas ouvertement les décisions de l’IC, elle les accepte en paroles lors des congrès, mais pour ensuite ne pas les appliquer en prétextant qu’elles ne seraient pas applicables en France.

C’est pourtant tout l’inverse qui se passe à la base du parti, très admirative de l’exemple bolchevique. La plupart des militants ont adhéré dans l’enthousiasme de la vague révolutionnaire, avec une hostilité marquée contre la vieille social-démocratie qui a trahi. Cette radicalité communiste a fait revenir au parti des militants qui l’avaient quitté pendant la guerre et adhérer de nouveaux membres, notamment parmi les syndicalistes révolutionnaires.

Discuter et convaincre

L’exécutif de l’IC est bien conscient qu’il ne peut pas diriger le parti français directement depuis Moscou. Il cherche donc à convaincre les dirigeants du parti français, et surtout les militants derrière eux, de leur ligne politique et des décisions prises. Les discussions sur la situation française sont particulièrement nombreuses au sein de l’IC. Cette dernière doit cependant parfois faire preuve de fermeté en exigeant des actes ou en publiant ses résolutions dans la presse du parti, afin de s’adresser directement aux militants par-dessus la tête de la direction. C’est en effet surtout sur la base du parti que compte l’IC pour peser. Les bolcheviks font par ailleurs une distinction entre les militants ouvriers, avec qui ils usent de pédagogie, et les intellectuels, pour qui l’exclusion est parfois l’issue inévitable. Les voyages de militants français en Russie pour rencontrer des dirigeants de l’IC sont fréquents et encouragés par Lénine et Trotski. Inversement, des émissaires de l’IC sont dépêchés en France pour expliciter les décisions et conseiller la direction française.

Deux années de conflit entre la direction du parti et l’Internationale

Quelques mois seulement après le congrès de Tours, les tensions montent cependant. Outre l’absence d’une politique syndicale et de recrutement dans les usines [1], l’IC reproche au parti son manque d’une réelle direction politique, capable d’inspirer la pensée dans le parti, de diriger le travail parlementaire et de prendre position dans toutes les questions de politique nationale et internationale. Cette carence est d’autant plus problématique que certains dirigeants et journalistes du parti publient une presse où s’expriment régulièrement des orientations divergentes. Cette confusion rend difficile pour les ouvriers lisant la presse du parti de connaître la position officielle de celui-ci. Qui plus est, c’est par cette presse que s’exprime une tendance formée notamment d’anciens longuettistes restés au parti « par discipline », qui regrette la scission de Tours et dénonce publiquement l’influence de l’IC et sa politique. La direction du PC refuse d’exercer un contrôle sur cette presse et soutient en coulisse la fronde contre la direction de l’Internationale. La situation se crispe lors du premier congrès du PC, fin 1921, lorsque Boris Souvarine, représentant du PC français au sein de l’exécutif de l’IC, n’est pas reconduit à la direction du Parti, en guise de protestation contre l’interventionnisme de l’IC.

À cela s’ajoute un désaccord sur la politique de « front unique prolétarien », adoptée par l’IC à la fin de l’année 1921. Cette tactique vise à faire face au reflux de la vague révolutionnaire et à la violence de l’offensive patronale dans toute l’Europe. Dans ce contexte, la division de la classe ouvrière est fatale. Comme les directions réformistes de la SFIO et de la CGT gardent la confiance d’une fraction non négligeable du prolétariat, il faut en passer par elles pour réaliser l’unité : une unité de classe dans l’action pour défendre plus efficacement les intérêts immédiats des travailleurs… et les convaincre par la lutte de la perspective communiste. L’alliance n’est que de circonstance, et ne doit en aucun cas se construire dans la durée ni mener à une quelconque fusion organisationnelle [2]. Mais cette tactique de front unique est rejetée par la direction du PC français, qui prétend y voir un retour en arrière sur la scission de Tours. Cette direction se fait soudainement très exigeante contre les réformistes, elle qui ne s’était séparée qu’avec regret de Longuet et sa bande.

Éviter une nouvelle scission peu souhaitable

L’attitude de la direction française finit par exaspérer l’exécutif de l’IC. Pour aller de l’avant, la minorité favorable à l’IC est tentée par une scission. Mais cette option est rejetée par l’Internationale : dans le contexte de recul du mouvement ouvrier, celle-ci ne pourrait qu’affaiblir le mouvement communiste et décourager les membres du parti, qui restent dans leur écrasante majorité sincèrement et profondément dévoués à la cause communiste. L’IC préfère ordonner l’exclusion des dirigeants les plus ouvertement hostiles, défendant publiquement des positions contradictoires avec celles de l’IC, et opérer un recadrage de la direction du parti.

Lors du IVe congrès mondial, en novembre 1922, le point est posé sur la situation interne de la section française. Il s’agit de clarifier les positions du parti et de désigner une nouvelle direction favorable à l’Internationale. Au passage, l’IC impose une représentation plus importante des ouvriers qui, même quand ils sont en désaccord avec certains points de la politique de l’IC, sont jugés plus fiables. Fait significatif également, Trotski se rend compte que certains dirigeants communistes français appartiennent à la franc-maçonnerie ou à la Ligue des droits de l’homme, organisations vues comme des organes de collaboration de classe, dans lesquelles on fricote en privé avec les chefs socialistes et radicaux combattus officiellement. Cette double appartenance témoigne à elle seule des liens tenaces de cette direction avec l’idéologie petite-bourgeoise. Le congrès somme les dirigeants de choisir, ce qui provoque le départ de plusieurs d’entre eux, dont Frossard lui-même. Le parti peut alors s’engager pleinement dans la transformation en parti révolutionnaire.

É.G. et M.S.


Portrait d’un réformiste repentant

C’est Alfred Rosmer qui raconte cette petite anecdote du IIe congrès de l’Internationale communiste (juillet-août 1920), où, à cause des difficultés pour passer les frontières, il était arrivé en retard, manquant les premiers discours :

« La séance allait commencer quand un petit homme, tout fluet, entra discrètement. Ivan qui se trouvait près de moi, me dit : “Boukharine… c’est notre cristal.” Mon autre voisin qui avait entendu sa remarque, se tourna vers moi, ajoutant pour la compléter : “Dommage que vous n’étiez pas là hier quand votre Cachin et votre Frossard ont comparu devant le comité central du Parti ; c’est Boukharine qui leur a rappelé leur chauvinisme, leur trahison du temps de guerre ; c’était bien émouvant ; Cachin pleurait.” – “Oh ! dis-je, il a la larme facile ; en 1918 il pleurait à Strasbourg devant Poincaré célébrant le retour de l’Alsace à la France.” » [3]


[1Lire dans ce dossier : « Devenir révolutionnaire : la nécessaire transformation de la social-démocratie en parti communiste ».

[3Dans Moscou sous Lénine d’Alfred Rosmer. https://www.marxists.org/francais/r....

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