Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Discussion

Ce qu’est le « Front unique »… et ce qu’il n’est pas !

29 septembre 2020 Article Politique

La participation du NPA au collectif « Plus jamais ça », ainsi que la liste commune aux municipales de « Bordeaux en lutte » avec la France insoumise, serait, selon les camarades de la direction du NPA, des exemples de la politique unitaire à mener pour ces prochaines années. Le fameux « front unique durable » que la direction du NPA et Olivier Besancenot en particulier tiennent comme absolument nécessaire afin de sortir du « sectarisme » et du « repli sur soi ». S’agit-il réellement d’une politique de « front unique », au sens que lui donnaient les dirigeants de l’Internationale communiste au début des années 1920 et Trotsky au début des années 1930 par exemple ? Ou parler de « front unique » est-il devenu, dans la bouche d’un certain nombre de camarades, synonyme de « faire de la politique » – et il resterait justement à discuter laquelle, ce que nous faisons dans l’article Pour que le NPA vive, avec toutes ses tendances et courants !

« Bordeaux en lutte » a été le résultat d’une d’alliance électorale aux dernières municipales entre le NPA, la France insoumise et des représentants des Gilets jaunes, avec Philippe Poutou en tête de liste… et le député LFI Loïc Prud’homme pour la clore. Le collectif « Plus jamais ça » est un front allant de la CGT à LFI en passant par Solidaires, Attac, Cécile Duflot et autres fondation Copernic.

Les deux démarches étant à priori assez différentes, est-ce qu’avoir une « politique de front unique » se résumerait à la crainte de se retrouver seuls, coupés d’organisations ayant davantage d’audience… quelle que soit la politique de ces dernières ?

Pourtant, dans l’esprit des dirigeants de l’Internationale communiste du début des années 1920, le fait de se démarquer (ou, au contraire, de se rapprocher des autres partis de la classe ouvrière), en particulier des partis sociaux-démocrates, majoritaires ou « indépendants », n’avait rien à voir avec une simple frilosité « sectaire », ou un simple instinct grégaire…

Le « front uni » tel qu’il a été défendu par l’Internationale communiste de Lénine et Trotski

C’est l’Internationale communiste qui a formulé pour la première fois une politique de front uni. La révolution de 1917 ouvrait pour des années une période d’élan révolutionnaire qui se prolongea jusqu’au milieu des années 1920. Pourtant, c’est dans un contexte de reflux relatif de la vague révolutionnaire qu’est née dans l’Internationale communiste cette « tactique » dite de « Front uni prolétarien ». Tactique à laquelle l’IC donne un sens précis dans un contexte très particulier, qui n’a rien à voir avec la situation dans laquelle nous militons actuellement, et qu’il nous faut dès lors bien comprendre. Dès le début des années 1920, en effet, une certaine hésitation chez les ouvriers s’est manifestée dans toute l’Europe, tandis que la bourgeoisie, reprenait suffisamment confiance en elle pour passer à l’offensive contre les travailleurs. 1921 et 1922 ont été des années de grande dépression au sein de la classe ouvrière européenne. Le revers de l’insurrection manquée de l’action de mars en 1921 en Allemagne avait reporté à des années la perspective d’une révolution victorieuse en Europe occidentale.

Dans la période d’élan révolutionnaire qui avait suivi la Révolution russe et la fin de la Première Guerre mondiale, l’Internationale communiste avait au contraire défendu la démarcation la plus nette avec les partis ouvriers qui avaient fait alliance avec l’impérialisme pendant la guerre. C’est un point important : dans une période de montée des luttes du prolétariat, il est essentiel que les révolutionnaires apparaissent avec la plus grande clarté, sans aucune ambiguïté, derrière leur propre programme, nécessairement en opposition avec la politique des partis réformistes dont l’objectif est de freiner les luttes des travailleurs, de les envoyer sur des voies de garage, ce qui, en période révolutionnaire, est un piège sanglant : c’est d’ailleurs ce qu’ont montré l’écrasement des soulèvements prolétariens en Chine en 1925-1927 ou en Espagne en 1936, où des « fronts » avec des nationalistes dans le premier cas, avec des réformistes dans le second, ont mené droit à l’échec avec des conséquences désastreuses et durables. Ces contre-exemples illustrent donc a contrario la justesse de la démarcation nette, par rapport à toutes les politiques visant à tergiverser, voulue par les dirigeants de l’IC dans la phase de montée révolutionnaire – ils ne faisaient que généraliser l’expérience vécue par les bolcheviks pendant la Révolution russe.

Mais, dans le contexte de relatif reflux de la vague révolutionnaire de 1921 et de contre-attaque de la bourgeoisie et de ses États, la nécessaire et fondamentale scission du mouvement ouvrier international entre partis socialistes et partis communistes a abouti à une division durable non seulement entre des partis, mais au sein même de la classe ouvrière, à un moment où il s’agissait plutôt de faire « front » contre ces attaques. Si la perspective révolutionnaire demeurait, il s’agissait donc de ne rien faire qui accentue les divisions au sein même de la classe ouvrière à un moment où la dynamique révolutionnaire ne pouvait plus entraîner les hésitants et réaliser dans le mouvement l’unité du prolétariat. Faire front dans cette période de recul ne signifiait pas pour autant abandonner à leur sort les travailleurs ayant gardé confiance dans les appareils réformistes. Bien au contraire, il s’agissait au minimum de leur démontrer que les communistes ne sont pas indifférents à leurs préoccupations, et sont même les plus efficaces dans la défense de leurs intérêts immédiats : « Après s’être assuré une complète liberté de propagande, les partis communistes s’efforcent aujourd’hui, dans tous les pays, de réaliser une unité aussi complète que possible des masses ouvrières sur le terrain de l’action pratique. » [1]

Le but n’était donc pas l’unité des appareils mais celle d’une classe sociale, encore une fois à un moment où la dynamique révolutionnaire, à l’arrêt, ne pouvait pas y parvenir.

Agir en commun, ne veut pas dire « fusionner », ou établir une « alliance durable » avec des partis réformistes à vocation gouvernementale, mais au contraire proposer des actions communes sur des objectifs précis, qui répondent à des préoccupations fondamentales de la classe ouvrière et de ses luttes. Et encore cela dépend-il de la période. De toute façon, l’indépendance des organisations et leur liberté de critique à l’égard de leurs alliés ne sauraient être remises en cause, c’est la première condition [2].

Pas de front unique sans les organes du front unique

L’action commune exige donc non seulement un front des travailleurs « à la base », dans des structures et des organes constitués dans, par et pour la lutte, sous contrôle politique des travailleurs eux-mêmes, mais aussi, et pour ce faire : des accords au sommet entre des organisations, des partis, voire des Internationales.

Le front unique est donc avant tout un moyen de rassembler la classe ouvrière, ce qui ne se pose pas de la même façon dans une période d’offensive de la bourgeoisie et de recul des travailleurs, ou dans une période de montée des luttes, voire une période révolutionnaire.

Mais, même engagé dans une politique de front unique, le parti révolutionnaire ne cesse de s’affirmer comme tel, sans minimiser ses désaccords avec les autres. Ce n’est que cette clarté qui, par le développement normal du mouvement, peut redonner aux travailleurs confiance en eux et dans les perspectives qu’ils peuvent ouvrir aux autres classes populaires. Si cette politique constitue une menace pour les chefs réformistes, ce n’en est pas le but premier. Dans l’esprit des dirigeants de l’Internationale communiste, le front unique n’avait pas pour finalité de « démasquer » les dirigeants réformistes en les « mettant au pied du mur », mais de gagner la confiance des travailleurs que ces derniers influençaient par une nécessaire lutte commune. Si les dirigeants réformistes apparaissaient aux yeux de tous les travailleurs comme un obstacle pour aller de l’avant, ce ne serait qu’une conséquence de la politique menée. La politique de front unique n’est donc pas une « magouille » d’intrigants. Elle consiste au contraire à formuler une politique de combat à la hauteur des coups reçus, c’est-à-dire sur des objectifs que les travailleurs (communistes ou non) peuvent voir comme essentiels.

C’est pourquoi, pour pouvoir proposer un front unique, il faut être en position de le faire. La tactique dite « de front unique » établie par l’IC en 1922 a été conçue pour des partis et organisations comptant plusieurs dizaines ou centaines de milliers de membres et en influençant plusieurs millions d’autres (Trotski précisait d’ailleurs que là où le PC n’aurait qu’une très faible audience, la question du « Front unique » ne se poserait pas dans la pratique [3]). La social-démocratie elle-même comptait dans ses rangs de nombreux ouvriers et, parmi eux, des militants actifs (bien différents des actuels PS, PC, LFI, fondation Copernic et autres !).

Dans le cas où le rapport de force réformistes/révolutionnaires est trop en défaveur des seconds, soit pour des raisons numériques, soit pour des raisons politiques, en proposant un front unique, les révolutionnaires apparaîtraient comme « la mouche du coche » : dans le meilleur des cas, personne n’y prêterait attention ; au pire, ils se discréditeraient par de sempiternelles et incantatoires « mises au pied du mur » sans aucun effet. Car pour mettre quelqu’un au pied du mur autrement que verbalement, encore faut-il en avoir les moyens. Et c’est donc bien de ces moyens qu’il faut discuter.

De ce point de vue, la tactique du front unique n’est rien d’autre que l’application au contexte des années 1920 de la stratégie (qui recevra a posteriori le même nom) énoncée par Marx dans le Manifeste communiste. Les communistes n’ayant pas d’autres objectifs que ceux que se propose la classe ouvrière, la lutte du parti pour gagner la majorité en son sein ne doit donc, en aucun cas, entrer en contradiction avec le besoin que ressentent les ouvriers d’unir leurs forces pour mener le combat. L’unité peut même constituer le moyen pour le Parti communiste de rallier à lui la majorité de la classe sociale qu’il entend organiser et ainsi de peser sur d’autres classes sociales : « Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres. » [4] Le Parti communiste doit devenir la direction de cette partie de la classe ouvrière qui se bat et peut entraîner derrière elle et ses intérêts tout le prolétariat ainsi que les autres classes. C’est ce que Lénine exprimait à son tour contre les « gauchistes » allemands : « D’où la nécessité, la nécessité absolue pour l’avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le Parti communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes, des compromis avec les divers groupes de prolétaires, les divers partis d’ouvriers et de petits exploitants. » [5] Ce que reformulait encore Trotski en 1932 : « Pour lutter, le prolétariat a besoin de l’unité de ses rangs. Cela est vrai aussi bien pour les conflits économiques partiels, dans les murs de l’entreprise, que pour les combats politiques “nationaux”, tels que la lutte contre le fascisme. » [6]

De ce point de vue, assez général, le syndicat apparaît d’ailleurs comme le premier organe de front unique. Il organise les travailleurs sur des objectifs précis, même s’ils ne sont que partiels, économiques. De cette forme de front unique élémentaire, on peut tirer certains enseignements sur le terrain politique, car le front unique ne se borne pas au terrain syndical. C’est ce que Trotski ajoute plus loin : « De même que le syndicat est la forme élémentaire du front unique dans la lutte économique, de même le soviet est la forme la plus élevée du front unique, quand arrive pour le prolétariat l’époque de la lutte pour le pouvoir.  » [7]

Car pas de politique de front unique sans les organes du front unique ! S’il est puéril d’imaginer une politique de front unique qui se limiterait « à la base » et ne comprendrait pas d’accord au niveau des directions des organisations concernées, il est hors de question, pour des révolutionnaires, de se limiter à un accord de ce type : une politique de front unique est rendue nécessaire par le besoin d’unité de la classe ouvrière et cela doit pouvoir être un moyen d’organisation directe des travailleurs, « à la base », dans des organes dont l’utilité s’impose aux yeux de tous.

Au niveau le plus élémentaire, nous l’avons vu, les structures syndicales d’entreprise constituent des « organes de front unique »… en temps de « paix ». Car, dès que des grèves éclatent, ou même se préparent, les organes réalisant l’unité de la classe ouvrière plus largement sont à construire : groupes de préparation de la grève, comités de grève, regroupement de comités de grève, coordinations. Jusqu’aux soviets, disait donc Trotski, qui savait de quoi il parlait et en quoi la période précédant la prise du pouvoir nécessite aussi de réaliser l’unité de la classe ouvrière.

Les révolutionnaires ont-ils la crédibilité pour proposer à de grandes organisations une politique de front unique ?

Une politique de front unique ne peut donc se concevoir qu’en fonction d’objectifs visant à réaliser l’unité du prolétariat et au moyen d’organes dont l’existence va de soi aux yeux des travailleurs. Et une telle politique est évidemment inséparable de l’analyse de la période dans laquelle nous nous trouvons.

Nous avons vu que les camarades de la direction du NPA voient dans Bordeaux en lutte ou Plus jamais ça des exemples de politique de front unique qu’il conviendrait de mener.

Notons que, pour le premier, la pire façon d’envisager une « politique de front unique » dans la période actuelle serait bien pour des perspectives électorales ! En quoi l’alliance entre le NPA et LFI a-t-elle fait avancer l’unité de la classe ouvrière ? Quant à « Plus jamais ça », là encore on voit bien l’accord au sommet, mais les mêmes questions se posent : quels sont les organes de ce « front unique » permettant de réaliser l’unité de la classe ouvrière sur le terrain des luttes ? Faute de luttes et d’organes qui en seraient issus, ce ne seraient que des collectifs de propagande sur des perspectives contestables : en réalité, qu’y a-t-il d’autre qu’un cartel d’organisations sur un programme qui, en dénonçant les « carences des politiques néolibérales », préconise surtout des aides de la Banque centrale aux entreprises, sous prétexte de « reconversion sociale et écologique ». Le tout assaisonné d’un discours nationaliste : « relocalisation des activités, dans l’industrie, dans l’agriculture et les services ». Un programme de soutien à l’industrie française, tellement confus sur les garanties de maintien des emplois, des salaires et, à fortiori, sur les luttes seules capables de les imposer, que le gouvernement pourrait d’ores et déjà le revendiquer et le mettre en œuvre à sa sauce, plébiscité par les plus gros licencieurs nationaux. Et d’ailleurs, qu’est-ce que la présence dans un tel « front » de l’ex-ministre Cécile Duflot, d’Attac ou de la Fondation Copernic apporte à la recherche de l’unité de la classe ouvrière ?

La raison de ces regroupements est évidemment à chercher ailleurs, pas bien loin hélas : dans les grandes manœuvres des uns et des autres en vue des prochaines échéances électorales… Sans doute le fameux « débouché politique » aux luttes de la classe ouvrière que mettent régulièrement en avant les dirigeants du NPA… Un « débouché » des luttes qui… précèderait ces dernières, en quelque sorte !

Nous l’avons vu, pour mener une politique de front unique en s’adressant à des organisations de la taille de LFI, ou de la CGT, ou du PC, il faut être crédible. Autrement dit, avoir déjà les moyens de lancer, y compris seuls, les organes de cette politique, dans des luttes réelles. Les organisations révolutionnaires, et donc le NPA, manquent singulièrement de moyens pour s’adresser de cette manière à des organisations capables de mobiliser des dizaines de milliers de personnes derrière elles. Comme ce n’est pas de sitôt que les révolutionnaires disposeront d’un parti de masse, si tant est que ce soit envisageable en dehors de périodes révolutionnaires, cela signifie-t-il pour autant que nous n’ayons jamais les moyens de défendre une politique de front unique ?

Non seulement, c’est possible, mais cela est déjà arrivé, si ce n’est souvent, du moins de manière significative. Quand des travailleurs entrent en lutte et que les révolutionnaires jouent un rôle significatif dans la direction de ces luttes (ce qui suppose l’implantation pour le faire). Il est vrai qu’il faut remonter assez loin pour trouver les derniers exemples d’une politique de ce type ayant eu un tant soit peu d’écho.

Ce fut le cas, par exemple, en 2001 dans la bataille contre les licenciements menée à Lu-Danone. Rappelons que le contexte était fait d’une hémorragie de licenciements à Lu, mais aussi chez Marks & Spencer, à AOM-Air Liberté, des entreprises connues du grand public que le sort réservé aux travailleurs avait indigné. Autour du comité de grève des travailleurs de Lu à Évry, des militants révolutionnaires de la Fraction de LO et de la LCR ont joué un rôle moteur. Les Lu avaient décidé de s’adresser aux autres entreprises touchées ou menacées par les licenciements, sans obtenir toutefois le succès espéré. Mais ils s’étaient adressés, car ils avaient le crédit et les structures (les travailleurs en grève) pour le faire, aux partis de gauche, aux syndicats pour pousser à une manifestation nationale. Encore une fois, cette politique n’a pas eu le succès qui aurait permis de faire basculer la situation et de mettre les travailleurs en position offensive, mais elle a contraint toutefois le PCF et la CGT à se joindre à la manifestation nationale qui a tout de même réuni 20 000 manifestants à Paris. Accessoirement, en termes de « débouché politique », cette campagne a contribué à mettre la question des licenciements au centre des débats politiques focalisés autour de l’élection présidentielle de 2002. Élections au premier tour desquelles, rappelons-le, l’extrême gauche (Arlette Laguiller et Olivier Besancenot) avait totalisé près de 10 % des votes.

Ce fut encore le cas deux ans plus tard, en 2003, lors de la grande grève des enseignants contre la première réforme des retraites de la fonction publique, celle de Fillon. À l’époque, ce sont des militants d’extrême gauche (de LO et de la LCR pour l’essentiel) qui avaient contribué à construire une grève dont les directions syndicales (FSU, mais aussi CGT) ne voulaient pas. C’est tout naturellement que s’était créée une coordination nationale, regroupant un certain nombre de coordinations locales, dont surtout la coordination Île-de-France. Au bout de plusieurs semaines, la FSU, puis la CGT, s’étaient ralliées à la grève et participaient aux réunions de la coordination Île-de-France, une secrétaire nationale du Snes avouant à l’époque qu’on ne pouvait se passer de sa capacité de mobilisation. Cette grève avait commencé à s’étendre au reste de la fonction publique et des manifestations imposantes se déroulaient dans toutes les villes, avec la participation remarquée d’entreprises privées. Il n’a pas été possible d’étendre les organes démocratiques de la lutte à tous les secteurs, mais c’était un enjeu crédible. Car il faut noter que les organes du front unique ne sont pas des havres de paix ! Ce sont des lieux où s’affrontent sur des politiques différentes les organisations et les individus qui y participent. Répétons-le, ce sont d’abord des organes qui s’imposent à tous parce qu’ils réalisent l’unité de la classe ouvrière, ne serait-ce qu’à l’occasion d’une lutte revendicative. On est loin de l’atmosphère feutrée des réunions de collectifs en tout genre où le « front unique » se réduit à la recherche du plus petit dénominateur commun entre différents appareils, hors participation des travailleurs. En général, cette « plateforme commune » est assez étroite !

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Depuis, les révolutionnaires ne se sont jamais retrouvés dans des situations aussi favorables, en tout cas en étant à leur initiative. Ce qui ne veut pas dire que rien n’a été possible, ni que rien n’a été tenté.

Il y a d’abord eu la mobilisation des Gilets jaunes de l’automne 2018 qui a pris tout le monde par surprise. Nombre de militants, en particulier d’extrême gauche, se sont retrouvés sur les ronds-points, à y combattre l’influence de l’extrême droite, à tenter d’orienter la lutte des Gilets jaunes vers les entreprises pour y faire pénétrer le vent de révolte. Les ronds-points sont devenus des comités, organes naturels de la lutte. Dans ces comités se sont côtoyés, parfois allant dans le même sens, parfois s’opposant, des militants révolutionnaires, des militants de la FI, des militants syndicalistes, des Gilets jaunes sans aucune appartenance. Et le mouvement a « mis au pied du mur » les appareils syndicaux qui, rappelons-le, l’avaient dans un premier temps dénigré et ne l’ont rejoint du bout des lèvres… qu’au printemps 2019 et à l’occasion des manifestations du 1er mai. Et ce qui est à regretter, c’est que les révolutionnaires ne soient intervenus qu’individuellement sans réelle possibilité de coordonner les comités, sans moyens réels de s’opposer aux courants libertaires ou municipalistes qui ont veillé à empêcher toute structuration réelle du mouvement au nom d’un « horizontalisme » paralysant. C’est pourtant là qu’il aurait fallu s’interroger sur la façon de mener une politique de « front unique » dont les organes étaient constitués par les ronds-points !

Le reste ne fut que tentatives, nécessaires, mais sans succès. Citons tout récemment la coordination SNCF/RATP lors de la grève de l’hiver 2019 contre la retraite à points, ou la tentative d’une coordination des entreprises de l’aéronautique à Toulouse en ce moment même.

En tout cas, poser la question d’une politique de front unique, c’est d’abord être à même d’en mettre en place les organes parce que leur existence est, sinon évidente à réaliser, du moins peut apparaître clairement comme nécessaire aux yeux des travailleurs.

Nous sommes loin de la conception qu’en ont les camarades de la direction du NPA. En 2009, à la naissance même du NPA, Olivier Besancenot disait à Jean-Luc Mélenchon, lancé dans la constitution du Front de gauche, (mais aussi des listes pour les Européennes !) qu’il faut un « front durable », mais moins dans les luttes que pour les échéances électorales : « Si c’est pour faire un coup aux Européennes et qu’au moment des régionales (en 2010), la moitié du front retourne au bercail avec le PS, ça n’aura servi à rien et ça aura été destructeur », « Il faut que ce soit un front durable » et que la « question essentielle d’indépendance vis-à-vis de la direction du PS soit également actée de façon durable » [8]. Selon la direction du NPA donc, le « front unique » serait un « front durable », c’est-à-dire, à terme, ce qu’on appelle un « parti » (avec droit de fraction !). En effet pourquoi maintenir des organisations indépendantes si le front n’est pas temporaire ? Son but serait des élections (européennes, à condition que le front soit « durable »… jusqu’aux régionales), avec à l’époque pour seule délimitation l’« indépendance vis-à-vis de la direction du PS ». Autant dire qu’un tel front aurait pu rassembler toutes les organisations dites « de gauche » qui voudraient « remplacer » le PS au gouvernement ou dans des conseils municipaux.

Certes tout cela avait été dit en 2009, au moment où le NPA venait de se constituer dans la foulée de relativement bons résultats d’Olivier Besancenot aux élections présidentielles de 2007. À l’époque, le NPA pouvait encore espérer « donner le ton » dans des regroupements… Mais des regroupements… électoraux, comme l’a été Bordeaux en lutte, où Philippe Poutou a peut-être donné le ton, mais dans un processus purement électoral… Quel rapport avec une politique de « front unique » ? À supposer qu’une telle politique soit souhaitable… ce qui n’est certainement pas le cas.

Le front unique durable comme condition de la victoire des luttes ?

Dans le tract diffusé à une manifestation appelée par Mélenchon 23 septembre 2017 dans le but de réaliser l’unité… de la gauche derrière lui, le NPA écrivait : « Tous les syndicalistes, touTEs les militantEs savent que le succès d’une initiative dépend bien de l’unité des organisations du mouvement ouvrier […] mais aussi des forces qu’ils/elles mettent pour construire une échéance. […] Le NPA propose que se tienne une réunion de toutes les organisations, politiques, syndicales, associatives qui veulent se battre contre le gouvernement afin d’organiser un plan d’action pour gagner. » Et le tract de partir sur les perspectives abstraites d’une société débarrassée de l’exploitation, comme si elle était alors à portée de luttes et que « l’unité des organisations du mouvement ouvrier » en était le moyen et non un obstacle. Une unité derrière les appareils syndicaux, leurs calculs politiques (car eux aussi font de la politique : ils ne sont ni « neutres » ni « vierges » !) et sous leur direction, qui s’acharne la plupart du temps à faire échouer les mobilisations.

Le front unique suppose des organisations de masse ou au moins des organes de front unique issus de luttes suffisamment emblématiques pour peser sur la classe ouvrière. Il suppose des objectifs précis et temporaires et nous n’avons pas encore les luttes qui permettraient de les mettre à notre portée. Mais alors, le but serait d’unifier les travailleurs en lutte sur des objectifs précis (et pas toujours limités) de la lutte, quelle que soit leur appartenance ou absence d’appartenance syndicale. Si nous devions y parvenir, ce serait aux appareils syndicaux ou à Mélenchon de faire leur choix : ou bien se ranger derrière les travailleurs ou bien s’opposer à leurs luttes. C’est cela un Front unique : proposer à tous les courants reconnus par les travailleurs une politique visant à renforcer la classe ouvrière à travers des organes démocratiques dont l’évidence s’impose, et qui imposeraient aux appareils de se rallier aux structures que les travailleurs se sont données, ou de les combattre ouvertement.

En tout cas, nous sommes loin d’une politique cherchant à mettre en place des cartels électoraux, même si une telle politique tente de se baptiser « politique de front unique » !

27 septembre 2020, Léo Baserli

(Photo : Lénine au 3e Congrès du Komintern, 1921)


[1« Thèses sur l’unité du front prolétarien », § 6, 4e congrès, 18 décembre 1921, Les quatre premiers congrès mondiaux de l’Internationale communiste, coll. « Bibliothèque communiste », éd. Librairie du Travail, p. 161.

[2Id., § 18, p. 162.

[3Trotski, « Le Front unique et le communisme en France » (2 mars 1922), Bulletin communiste, no 2-3 (30 mars et 6 avril 1922).

[4Marx, « Prolétaires et communistes », Manifeste du Parti communiste, II, éd. Librio, 2010, p. 42.

[5Lénine, « Jamais de compromis ? », La maladie infantile du communisme, chap. 8, éd. Sociales, coll. 10/18, 1962, p. 108-109.

[6Trotski, « La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne » (1932), Comment vaincre le fascisme ?, § 3, éd. de la Passion, 1993, p. 74.

[7Trotski, « La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne » (1932), Comment vaincre le fascisme ?, § 8, éd. de la Passion, 1993, p. 98.

[8« Besancenot pose ses conditions pour une alliance avec Mélenchon », L’Express, 20 janvier 2009.

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article