Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 106, juin-juillet-août 2016 > Loi travail, dégage !

Nantes

Une jeunesse populaire debout, qui manifeste, s’organise et discute politique

Nantes, tout comme Rennes, est dans l’esprit de beaucoup un symbole de la répression et des manifestations violentes. Il est sans doute un peu court de la réduire à cela. Nantes a eu ses AG cheminots, chez Airbus-EADS, à la raffinerie de Donges en passant par des petites entreprises de la banlieue ouvrière. La ville a connu une activité importante de minorités conséquentes parmi les travailleurs. Mais les affrontements des manifestations de la jeunesse avec la police sont bel et bien une nouveauté. La politique agressive de la préfecture y a largement contribué.

Une minorité active, venue des lycées de la périphérie

Les mobilisations de la jeunesse ont dégagé un secteur militant nouveau. Les assemblées générales étudiantes n’ont jamais dépassé les 400 présents, et si le comité de mobilisation lycéen a réuni une dizaine de lycées (presque la totalité des lycées publics) ce fut avec au mieux une douzaine de lycéens actifs par établissement. Mais ces noyaux, en partie coordonnés, ont pu influencer un secteur conséquent de la jeunesse scolarisée : parfois 10 000 jeunes lors des manifestations syndicales et jusqu’à 3 000 pour des manifestations interdites par la préfecture.

Contrairement aux traditions, les lycées prestigieux à classes préparatoires du centre-ville (Georges Clemenceau et Gabriel Guist’hau) ont été sous-représentés, et ce furent les lycées généraux de la périphérie ainsi que les lycées professionnels qui donnèrent le ton. Les lycées généraux des quartiers populaires comme la Colinière, le lycée Nelson Mandela (pôle tertiaire) de l’île de Nantes et le lycée agricole Jules Rieffel fournirent les militants de l’extension du mouvement ; les lycées professionnels des quartiers nord (Louis Arago et Gabriel Monge) ceux de l’animation des manifestations. La jeunesse militante des campus et celle des quartiers populaires se sont donc rencontrées dans cette vingtaine de manifestations et ont parfois collaboré pour leur protection.

Des colères parallèles

Cette minorité militante a connu bien des expériences concrètes. L’organisation de ces manifestations a nécessité de la ténacité, de l’enthousiasme. Et loin des clichés, du sérieux aussi.

Alors depuis mars, oui il y a eu de la violence et plusieurs colères se sont exprimées. D’un côté, l’attention s’est portée sur les autonomes de « Nantes révoltée », leur discours radical de contestation du système capitaliste leur a donné une audience importante, le défi des forces de l’ordre les a crédités d’un certain prestige. Étudiants, mais pas seulement, cette mouvance a réuni une minorité gagnée à une confrontation directe et un secteur bien plus large en quête d’une réponse globale à la crise sociale, ici et maintenant.

D’un autre côté, tandis que les secteurs autonomes s’attaquaient à des vitrines de banques, la jeunesse ouvrière des quartiers s’en prenait quasi exclusivement aux policiers et rarement au mobilier urbain. Les brimades quotidiennes du racisme ordinaire y sont pour beaucoup, la rancœur de jeunes amateurs de foot exclus du stade de la Beaujoire par des clubs de supporters devenus ouvertement fascistes aussi. Mais pas seulement. Dès mars, au retour des premiers stages d’entreprise, la grogne en lycée pro était palpable : cette loi « El-connerie », comme ils la nommaient, sonnait mal avec les stages non rémunérés.

Des discussions animées

Les discussions politiques ouvertes, jusque-là rares dans ce milieu, ont commencé. L’intervention par des tracts du comité de mobilisation étudiant a trouvé un écho inattendu. Et les échanges furent détonants. Les étudiants, la plupart militants très actifs, argumentaient sur le Code du travail ; les jeunes des lycées professionnels concentraient leur rancœur sur le fait « d’être virés sans raison et sans indemnité ». Les réseaux sociaux ont fait le reste, avec beaucoup de créativité et d’humour. Avec un esprit concret et des initiatives bien plus rapides chez les lycéens, quelle que soit la filière, que chez leurs aînés. Au point que bien souvent, en comité de mobilisation, il n’était pas rare de voir les lycéens recadrer les étudiants sur les problèmes de service d’ordre et de mettre en avant leur dispositif de « gilets jaunes » pour éviter les mouvements de panique et guider la manifestation dans son parcours. D’ailleurs, une fois les examens commencés sur le campus, les lycéens sont restés plus organisés, aidés par des militants révolutionnaires, pour assurer au moins la moitié des participants aux manifestations.

Cet esprit de sérieux est devenu plus important au fur et à mesure que le mouvement se prolongeait. Par exemple, lors de la manifestation du 31 mai, tandis que les syndicats défilaient dans la banlieue industrielle, les jeunes ont décidé de se retrouver malgré tout au centre-ville à une manifestation interdite. Plus de 2 000 jeunes ont défilé dans le calme au centre-ville pendant 45 minutes, déterminés et conscients des peines et amendes encourues ; c’est la police qui a déclenché, une fois de plus, la dispersion violente sans le moindre prétexte.

Unis par la répression policière

Alors pourquoi tant d’affrontements à Nantes ? Un beau centre-ville, fierté de la municipalité socialiste, débarrassé des milieux populaires et une direction préfectorale brutale sont sans doute des explications à considérer.

Toujours est-il qu’il est abusif de parler de fusion entre les expériences des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et cette jeunesse nantaise ; ni même d’un milieu autonome très important, ils en conviennent d’ailleurs les premiers. En revanche, l’expérience de la « gestion » violente du « maintien de l’ordre » de la préfecture autour des luttes contre l’aéroport s’est exprimée sans retenue, avec brutalité. Plusieurs centaines d’arrestations et de blessés, des dizaines de condamnations, plus de trente interdictions de manifestations. Et une justice aux ordres.

Le parquet a établi ses tarifs préférentiels : un mois ferme pour les manifestants avec foulards pour le plancher et une procédure d’homicide volontaire en réunion pour un croche-pied raté. Lors d’une seule des manifestations, on a vu l’après-midi 87 arrestations (dont une jeune de 14 ans), 66 gardes à vue. Ce jour-là, entre les quartiers de l’Observatoire et les anciens chantiers navals, la BAC (Brigade anti-criminalité) est allée chercher des lycéens jusque dans l’appartement d’un particulier étranger à la manifestation, où les jeunes avaient trouvé refuge. De quoi créer des liens : une partie de la jeunesse militante s’est soudée dans ces manifestations.

L’expérience de l’action et le fond des débats

Les discussions dans la jeunesse militante du mouvement ont eu deux aspects saillants. D’abord celui, assez classique, sur le contrôle du mouvement par la base au lieu des organisations syndicales, mais sans rejet de la politique ou peur de la récupération. Ensuite un débat, nouveau celui-là et parfois vif, sur l’attitude à avoir face à la répression. Il était loin des caricatures qu’on a pu lire sur les pro- et les anti-casseurs. D’ailleurs seuls ceux qui sont hostiles au mouvement utilisent le mot « casseurs ». Le débat ne portait pas sur la violence, c’était un débat d’orientation. D’un côté les autonomes portaient l’idée d’un choc direct avec l’État allant des manifestations sauvages aux affrontements et occupations ; et selon leurs termes contre la « massification ». De l’autre, la nécessité du lien avec le monde du travail est devenu évident, largement au-delà des révolutionnaires ; entre mars et mai, l’idée que pour gagner, il fallait une grève dure et prolongée des travailleurs est devenue majoritaire parmi les jeunes en action. Au point que les autonomes ont évolué dans leur approche. En amont, ce milieu avait déjà perçu le piège du gouvernement qui risquait de réduire le mouvement en une lutte exclusive contre la répression. Il devenait évident que les manifestations même dures ne suffiraient pas. Très vite la discussion sur la violence est devenue une question sur l’absence de démocratie dans la société, et pour une minorité une remise en question de tout le système.

Il est trop tôt pour tirer des conclusions de ces expériences. La première jonction entre étudiants et jeunes des quartiers eut lieu en avril lors d’affrontements près du campus contre les CRS. Mais des liens qui perdurent restent à construire.

Du côté des militants, une seule manifestation, celle du 28 avril, a vu la coordination de la défense partielle de la manifestation entre autonomes et un secteur des militants révolutionnaires. Les discussions avec le milieu autonome, sans lever les méfiances réciproques, ont toutefois permis de voir que la question centrale de la grève des travailleurs ne pouvait être évacuée. En posant d’ailleurs d’autres débats : une grève nationale, sans parler d’une grève générale, est bien plus qu’un grand blocage, comme l’estime la majorité des jeunes en lutte. Des débats impossibles à imaginer il y a quelques semaines. Une conclusion provisoire est toutefois assurée : les jeunes qui discutent de changer le monde n’ont jamais été aussi nombreux. ■

Correspondant

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article