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Liban

Un an après la catastrophe du port de Beyrouth, la classe politique fait front contre les juges

3 août 2021 Article Monde

(Photo : Mahdi Shojaeian, 9/8/20, http://mehrnews.com/xSsTy)

Le 4 août 2020, une explosion détruisait le port de Beyrouth et dévastait des quartiers entiers de la capitale. L’énorme déflagration avait été déclenchée par un incendie dans un entrepôt qui abritait 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées « sans mesures de précaution », de l’aveu même des autorités [1]. La tragédie faisait plus de 200 morts, 6 500 blessés et 300 000 sans abris. Selon l’ONU 73 000 appartements, 163 écoles et 6 hôpitaux avaient été détruits ou endommagés. Comment ces matières explosives étaient-elles arrivées au port de Beyrouth ? Qu’est-ce qui avait déclenché l’incendie à l’origine de l’explosion ? Pourquoi le nitrate d’ammonium avait-t-il été comme oublié dans l’entrepôt malgré les dangers ? Toutes ces questions restent aujourd’hui sans réponse et les indemnisations des victimes sont bloquées.

Un an plus tard, les familles attendent toujours que les responsables de ce carnage soient traduits en justice. Et on n’en prend pas le chemin. Car depuis le début des investigations la classe politique et le gouvernement font bloc pour empêcher les juges d’instruction de faire leur travail. Ce qui fait dire à l’ONG Amnesty International dans un communiqué : « Les autorités libanaises ont passé l’année écoulée à entraver de façon éhontée la quête de vérité et de justice des victimes ».

Obstruction, limogeage, entrave

Après avoir catégoriquement rejeté une enquête internationale, les autorités libanaises avaient dessaisi de ses fonctions Fadi Sawan, le premier juge d’instruction chargé d’enquêter sur l’affaire. La Cour de cassation libanaise l’avait récusé car, au cours de son enquête, il avait mis en cause pour « négligence » deux anciens ministres qu’il soupçonnait « d’avoir causé des centaines de décès ». C’est sur plainte pour « partialité » de ces deux derniers qu’il avait été limogé.

Peu après son successeur était nommé. Il s’agissait de Tarek Bitar. Ce dernier voulait entendre plusieurs députés. Mais il se heurtait aussi à des obstructions, notamment le refus du Parlement de lever l’immunité de trois de ses membres soupçonnés d’implication dans l’explosion, l’ex-ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, l’ex-ministre des travaux publics et des transports, Ghazi Zeaïter, et l’ex-ministre de l’Intérieur, Nohad Machnouk. Enfin une trentaine de députés signait une motion demandant que Tarek Bitar soit partiellement dessaisi de l’affaire au profit de la Haute Cour de Justice pour juger deux autres hauts responsables qu’il avait mis en examen : l’ex-premier ministre Hassan Diab, et un autre ex-ministre des travaux publics et des transports Youssef Fenianos. Une procédure qui peut prendre des mois, voire des années.

Puis le ministre de l’Intérieur, Mohammed Fahmi, lui interdisait de convoquer le directeur de la Sûreté générale, le général Abbas Ibrahim, et le procureur déclinait d’engager des poursuites contre ce dernier. Enfin il a du reporter aux 23 et 25 août prochains les interrogatoires de l’ancien directeur du service de renseignements de l’armée, Camille Daher, et du commandant en chef de l’armée, Jean Kahwagi, qui ne se sont pas présentés à une première convocation. Autant dire que les responsables de ce drame ne sont pas prêts d’être traduits devant les tribunaux.

Le désespoir des familles de victimes

Face à ce qui est de toute évidence un blocage des autorités les familles des victimes en sont réduits à manifester leur colère régulièrement dans la rue. À la mi-juillet une de ces manifestations, durent réprimées par la police, a eu lieu devant le domicile du ministre de l’Intérieur, Mohamed Fahmi, accusé de couvrir les responsables et d’empêcher qu’ils soient traduits en justice. Une seconde se déroulait quelques jours plus tard devant le Palais de Justice pour faire pression sur le procureur devant lequel le juge d’instruction avait fait appel des décisions de Fahmi.

À l’occasion de ce premier anniversaire du drame, un des porte-parole des familles, Ibrahim Hoteit, a déclaré « en avoir assez des manifestations pacifiques », et affirmé que les familles de victimes étaient prêtes « à briser des os lors des prochains rassemblements ». Et il a demandé à nouveau la levée de l’immunité des personnes suspectées d’être responsables de la catastrophe. Peu de chances qu’il soit entendu.

Quant à la reconstruction des immeubles soufflés par l’explosion elle est due principalement jusqu’à présent à différentes ONG qui ont vu affluer dans leurs rangs des jeunes venus de tout le Liban mais aussi de l’étranger pour donner un coup de main.

Et si l’État libanais, en pleine déliquescence et en faillite, est bien incapable de faire face à la situation, il n’en continue pas moins de faire patrouiller dans les rues de Beyrouth son armée et sa police pour faire face à toute contestation massive.

Car il ne faut pas oublier qu’au final, comme l’écrivait Engels, l’État c’est avant tout une bande d’hommes armés. 

J.L.


[1Il faut noter à ce propos qu’on retrouve des stocks de nitrates d’ammonium dans de nombreux ports du monde. Dans les ports de Saint Malo et Saint Brieuc, ce sont par exemple des quantités deux fois ou trois fois plus importantes qui sont entreposées dans des zones à forte densité de population. Les mesures de sécurité sont loin d’être systématiquement observées et ne sont pas transparentes. Les pays plus riches que le Liban ne sont donc pas à l’abri de catastrophes.

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