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Tunisie : « Plus de peur ni d’horreur, la rue appartient au peuple »

9 février 2021 Article Monde

Des milliers de manifestants sur l’avenue Habib Bourguiba, Tunis ; 6 février 2021 ; Crédit Photos : Yassine Gaidi/Anadolu Agency.

La répression et les flics

Plus de 16 000 arrestations sont officiellement enregistrées. Le 5 février, la députée Leila Haddad d’Echaâb (Mouvemert du peuple) a dénoncé sur la radio Shems FM la torture et parfois le viol des protestataires dans les centres de détention. À la suite d’une manifestation le 30 janvier sur l’avenue Bourguiba à propos de la condamnation à 30 ans de prison de jeunes pour consommation de cannabis dans un lieu public et dénonçant la loi de consommation de cannabis comme prétexte à des fins purement répressives, les forces de l’ordre se sont dit humiliées et attaquées par les manifestants qui les ont aspergées de peinture et ont répondu par des doigts d’honneur aux cordons de boucliers des policiers. Sur les pages Facebook des syndicats sécuritaires – « Forces de sécurité républicaines » et « Syndicat national des forces de sécurité intérieure, la page officielle » des messages de dénonciations publiques – indiquant nom, adresse, etc. – ont fleuri dont les commentaires appelaient à des représailles violentes et au viol. Le 1er février, les syndicats nationaux de forces de Sécurité intérieure de Sousse, Sfax et Monastir avaient appelé à des manifestations : ils ont donc défilé en armes dans les rues aux sons des sirènes des voitures de police, scandant des slogans dénonçant pêle-mêle les communistes, les athées, les homosexuels, qualifiant les uns d’agents des Américains, les autres d’ennemis de dieu. Reçus par le chef du gouvernement Hichem Mechichi le 3 février, les représentants des syndicats sécuritaires étaient salués pour les « efforts considérables déployés par les forces de l’ordre dans cette période difficile que traverse le pays et leurs sacrifices dans la lutte contre la pandémie ». Un comble de la part d’un gouvernement qui reste sourd aux cris de détresse du monde hospitalier, laissant le personnel médical mourir du fait d’infrastructures insalubres, de l’absence de moyens ; un gouvernement qui répond à la misère et au mécontentement par le harcèlement, la répression et la torture.

Avenue Habib Bourguiba, Tunis ; 30 janvier 2021. Crédit Photos : Yassine Gaidi/Anadolu Agency

« You’ve fucked with the wrong generation ☭ »

Le 3 février, quatre militaires tunisiens ont été tués par l’explosion d’une mine artisanale lors d’une opération antiterroriste. Le lendemain, des lycéens (qui ne semblent appartenir à aucune organisation politique) du lycée public d’Akouda à Sousse ont brandi sur le toit d’un des bâtiments du lycée une banderole représentant une caricature de Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahdha et président du Parlement en train manipuler des salafistes, pointant ainsi l’implication du parti islamiste de son leader dans le développement de la radicalisation et du terrorisme en Tunisie.

Lycée d’Akouda, 4 février 2021.

Les jeunes lycéens ont rapidement été dispersés par les gaz lacrymogènes dans les rues adjacentes à l’établissement. Le lendemain, ils se rassemblaient à nouveau en brandissant une banderole « You’ve fucked with the wrong generation ☭ », dont le texte faisait écho aux pancartes des manifestations « la mauvaise génération vs la génération corrompue » qui ont lieu en ce moment.

Contre les islamistes, la pauvreté et l’État policier

À Sfax et Tunis, le 6 février 2021, des milliers de personnes sont sorties manifester huit ans après l’assassinat de Chokri Belaid, figure emblématique de la gauche contre l’islam politique [1]. Malgré un lourd dispositif policier bloquant l’accès au centre de la capitale, ils ont finalement rejoint l’avenue Habib Bourguiba et les cortèges se sont formés au rythme des différents slogans dénonçant encore Ennahdha comme responsable d’avoir donné le feu vert aux assassinats, d’encourager et d’inciter à la violence et au terrorisme… Mais, comme cela se produit depuis plusieurs semaines, les manifestants en ont aussi profité pour dénoncer le coût de la vie – la veille encore, le prix de l’essence avait à nouveau augmenté –, la pauvreté, le chômage, l’État policier, les nombreuses arrestations de ces dernières semaines et le recours à la torture.

Ces manifestations ne sortent pas de nulle part. Outre les émeutes nocturnes, la Tunisie est traversée depuis plusieurs mois par la contestation : grèves de la faim des étudiants, menace de suicide collectif de chômeurs, blocage de route, grève du monde hospitalier en janvier, « grève générale » à l’appel de l’UGTT contre le chômage à Gafsa (bassin minier et l’une des régions les plus pauvres du pays) en janvier, ou encore mobilisation des agriculteurs contre la corruption mercredi 3 février dans la ville de Bousalem, dans le gouvernorat de Jendouba. Comme le crient les manifestants : « Plus de peur ni d’horreur, la rue appartient au peuple ».

Nora Debs


[1En 2013 le double assassinat de Mohamed Brahmi, leader du Mouvement du peuple devenu Courant populaire (le 25 juillet 2013, à l’Ariana une banlieue de Tunis) et de Chokri Belaid, leader du Mouvement des patriotes démocrates (le 6 février 2013), avait provoqué une vague de manifestations pointant la responsabilité d’Ennahdha et réclamant qu’il « dégage » du pouvoir.

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