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La valse du temps de travail

« Travailler davantage pour produire davantage » : le dogme de la « valeur travail » au service de l’exploitation

29 octobre 2020 Article Politique

« Travailler davantage… pour produire davantage » : tel est le nouveau mot d’ordre macroniste, lancé lors du discours présidentiel télévisé du 14 juin 2020, au moment même où les grands patrons suppriment des emplois à tour de bras. Produire davantage, mais produire quoi et pour qui ? Davantage de services publics ? Un enseignement de qualité ? Des services hospitaliers ? Des transports en commun ? Certainement pas !

Par son nouveau mantra, Macron dévoile toute l’absurdité de la société capitaliste : il faut produire… pour produire ! Car c’est dans la production qu’est extraite la plus-value, le profit qui enrichit les classes dominantes, tiré du travail des salariés. Peu importe que cette production soit utile à la société, tant qu’elle rapporte ! Les techniques de vente, publicité et marketing, viendront ensuite créer les « besoins » pour l’écouler.

La « valeur-travail » à la sauce politicienne et patronale

Un président comme Macron qui veut « remettre la France au travail », comme il l’avait déjà déclaré en 2018 pour l’anniversaire de son mandat, ce n’est pas nouveau. L’expression elle-même est de Daladier, président du Conseil en 1938, qui avait voulu se débarrasser de l’héritage des grèves de mai-juin 1936. Après lui, Pétain en avait rajouté une couche dans sa haine des congés payés et des loisirs pour la classe ouvrière :

« Notre défaite est venue de nos relâchements. L’esprit de jouissance détruit ce que l’esprit de sacrifice a édifié. » [1]

Les politiciens n’ont de cesse de ressasser qu’on ne travaille pas assez en France. Comme l’ex-Premier ministre Édouard Philippe, qui s’indignait à la télévision :

« On ne travaille pas assez dans ce pays, on ne travaille pas assez dans la semaine, on ne travaille pas assez dans l’année, on ne travaille pas assez dans sa vie. » [2]

C’est bien cet esprit qui a aiguillonné la réforme des retraites, pour faire travailler plus longtemps dans la vie. Tout comme Parcoursup et la sélection à l’université, pour mettre au boulot plus rapidement les enfants des classes populaires, sans perdre du temps à leur remplir la tête.

Arbeit macht frei (« Le travail rend libre »), à l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz Dnalor_01 / Wikimedia Commons, license CC-BY-SA 3.0

Mais de quoi se plaint-on ? Le travail, c’est agréable ! Macron l’a rappelé à plusieurs reprises, il n’aime pas le mot « pénibilité », « parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible ». Alors que « le travail c’est l’émancipation, c’est ce qui vous donne une place » [3].

Le thème du travail libérateur est un classique de la bourgeoisie (sans même parler du frontispice des camps de concentration nazis affichant avec une ironie sordide « Arbeit macht frei », le travail rend libre).

Lors de la mise en place des 35 heures, en 2001, le patron du Medef de l’époque, Ernest-Antoine Seillière, le rappelait à qui veut l’entendre :

« Ce que nous voulons, c’est voir le travail remis à sa place dans notre société et non systématiquement dévalorisé, traité quasiment comme un obstacle à la vie personnelle. Il est unique au monde de voir les responsables politiques valoriser sans limite le loisir, et sanctifier le temps hors du travail. Avec la politique obstinée des 35 heures, il y a la volonté de rendre le travail secondaire par rapport aux autres activités et le choix délibéré d’éloigner les individus de l’entreprise. Le travail est une valeur fondamentale des sociétés développées, celle qui permet le progrès économique tout en étant le gage d’une vraie liberté. […] Je le dis aujourd’hui avec force, on n’a jamais réussi dans la vie en travaillant moins ! » [4]

Seillière a-t-il beaucoup travaillé pour réussir ? L’humoriste Pierre-Emmanuel Barré a fait le calcul pour Bernard Arnault, troisième fortune mondiale : si la célèbre australopithèque Lucy avait travaillé au Smic sans dépenser jusqu’à aujourd’hui, soit durant 3,2 millions d’années, elle aurait accumulé moins que Bernard Arnault. La fortune semble donc venir d’ailleurs. Cet ailleurs, c’est bien le travail… mais celui des autres : le labeur de la classe ouvrière, des prolétaires, de ceux qui vendent leur force de travail pour vivre, et enrichissent le patronat. Comme le rappelait Coluche avec humour :

« Le monde appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt. »

Une morale bourgeoise bonne pour le profit

La bourgeoisie aime à glorifier le travail. Rien d’étonnant à cela : quand il achète à l’ouvrier sa force de travail contre un salaire, le patron entend bien en avoir pour son argent et user de cette force de travail au maximum de ses possibilités. Le loisir du salarié n’est que temps perdu pour son patron.

Est-ce un hasard si la bonne morale bourgeoise, qui fait du travail une « valeur fondamentale » de la société, selon Seillière, corresponde si bien aux intérêts de la classe capitaliste ? Comme disait Marx, la morale, dans les sociétés de classes, correspond à l’intérêt de la classe dominante. On appelle « intérêt général » l’intérêt de cette classe. Une chose est juste et bonne si elle correspond à l’intérêt de la classe dominante et mauvaise si elle lui est défavorable. À l’époque de l’esclavage, l’esclavage est juste parce qu’il est la base du mode de production. À l’époque du salariat, l’esclavage est injuste et abominable parce que cette forme d’exploitation est incompatible avec le mode de production capitaliste, qui a besoin d’hommes libres, libres de se mettre au service du capital. Pour la bourgeoisie, le travail (des salariés) est nécessaire et enrichissant, et elle trouve tous les idéologues flagorneurs dont elle a besoin pour le hisser au rang de valeur universelle.

Mais dans cette idéologie bourgeoise, celui qui doit travailler sans relâche, c’est uniquement le travailleur. Quant aux grands patrons, ils peuvent vaquer à leurs occupations et consommer pour aider à faire tourner la machine à profit. En 1880, dans son pamphlet Le droit à la paresse, le militant socialiste Paul Lafargue ironisait sur la mauvaise santé des bourgeois, obligés de se gaver pour écouler des marchandises produites par des ouvriers miséreux :

« Aujourd’hui, il n’est fils de parvenu qui ne se croie tenu de développer la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but au labeur que s’imposent les ouvriers des mines de mercure ; il n’est bourgeois qui ne s’empiffre de chapons truffés et de lafite navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. À ce métier, l’organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent. D’autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l’économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs. » [5]

Nos grands patrons et agioteurs d’aujourd’hui, bien conseillés par leur coach personnel, se gavent moins de denrées alimentaires et plus de yachts, de voitures de luxe ou autres biens extravagants dont la seule fonction est de faire étalage de leur fortune. Ils n’en sont pas pour autant devenus des férus de travail. Le politicien anglais, Liam Fox, ancien ministre au Commerce international chargé de la mise en œuvre du Brexit, s’en offusquait presque :

« La Grande-Bretagne est de plus en plus paresseuse, avec des chefs d’entreprise plus intéressés par un golf le vendredi après-midi qu’à rechercher de nouvelles opportunités commerciales. » [6]

Maurice Spirz


[1Philippe Pétain, appel du 25 juin 1940.

[2Édouard Philippe, dans l’émission On n’est pas couché du 13 décembre 2014.

[3Emmanuel Macron, discours devant le Medef, mars 2017.

[4Ernest-Antoine Seillière, « Remettre le travail à sa place dans notre société », La revue des entreprises, n° 637, décembre 2001-janvier 2002.

[5Paul Lafargue, Le droit à la paresse, 1880.

[6Liam Fox, Entretien au Times, septembre 2016.

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