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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro spécial, décembre 2019

Editorial

Toutes et tous ensemble, contre Macron et son monde, contre le pouvoir des riches

Mis en ligne le 10 décembre 2019 Convergences Politique

À l’Élysée et à Matignon, le week-end des 7 et 8 décembre a été « chaud » : Édouard Philippe a convoqué en séances spéciales ses exécutants, le secrétaire d’État aux transports Jean-Baptiste Djebbari, la ministre de la Santé et des Solidarités Agnès Buzyn, le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin et le désormais célèbre haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye. [1] Édouard Philippe n’a pas manqué de consulter aussi le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer et le super flic Christophe Castaner. Emmanuel Macron lui-même a participé à ces huis clos probablement tendus. Dans le même temps, pour ajouter à leur stress, la direction de la SNCF annonçait aux usagers, par médias interposés, qu’il serait dangereux de se précipiter dans les gares ce lundi matin 9 décembre, en raison d’éventuels mouvements de foule. Il n’y a pourtant pas foule de trains, dans les gares plutôt étrangement désertes. Bref, si le trafic est « extrêmement perturbé », le pouvoir et la direction de la SNCF le sont aussi, en cette cinquième journée de paralysie du pays du fait de la grève des cheminots, des agents de la RATP à Paris, des profs de tout le pays et de travailleurs de quelques autres secteurs – et surtout à la veille d’une nouvelle journée de grève nationale, le mardi 10 décembre, après celle du jeudi 5 dont le succès a sonné le départ d’une mobilisation pas encore générale mais déjà exubérante. Oui, écartez-vous de la bordure du quai !

Des racines profondes

Il est évidemment impossible de prédire ce qu’il en sera de ce mouvement, dans quelques jours ou quelques semaines, mais les racines de la colère sont trop profondes pour être facilement extirpées. Il n’en va pas seulement d’une réforme des retraites contre laquelle la rage se cristallise aujourd’hui, mais de toute la politique de Macron et de son monde de riches, une politique de paupérisation des classes populaires et de creusement des inégalités au profit des exploiteurs, contre laquelle le monde du travail se dresse. Une mobilisation qui a déjà une histoire.

Après un printemps 2016 contre la loi Travail, une nouvelle grève de cheminots en 2018, la colère a franchi un pas fracassant en gilets jaunes il y a plus d’un an. Le bras de fer contre Macron, l’ami des patrons, s’est alors engagé sur les rails inédits d’une mobilisation hors du contrôle des professionnels syndicaux de la canalisation. Il y a sept mois, des hospitaliers se sont organisés dans un « Collectif inter-urgences », puis se sont adressés à d’autres secteurs, sans autorisation ni aval des institutions syndicales. En juin dernier, des profs se sont dressés dans tout le pays, hors normes également, contre une prétendue réforme de l’éducation en bousculant le sacro-saint baccalauréat. Le 13 septembre dernier, nouveau coup de tonnerre avec la grève d’un jour des métros et bus parisiens, à l’appel d’une intersyndicale qui n’en attendait pas tant sinon elle n’aurait pas reporté à près de trois mois plus tard (le temps de voir et de calmer ?) l’échéance suivante de la lutte. D’où ce lointain 5 décembre, phare brumeux auquel des cheminots et des hospitaliers ont donné du brillant en n’attendant pas, l’arme au pied, une journée « carrée » et sans lendemain dont les confédérations ont le secret. Dans tout le pays dès la mi-octobre, des cheminots roulants ont « déposé le sac » intempestivement, contre le manque d’effectifs les exposant aux agressions et aux accidents ; des cheminots d’ateliers ont pris le relais par des grèves de plusieurs jours déclenchées sans préavis ; ce sur quoi les hospitaliers, à l’appel d’une multitude de collectifs forçant des directions syndicales à les rallier peu ou prou, réussissaient une journée spectaculaire le 14 novembre : des dizaines de milliers d’hospitaliers dans la rue, dont des médecins ayant lancé un « Collectif inter-hôpitaux », ce qui n’est pas fréquent. Ces expressions de colère venue du tréfonds ont asticoté, comme un poignard dans le dos, des fédérations et confédérations syndicales déjà durement éprouvées par ces Gilets jaunes qui ont marqué l’actualité sociale à l’insu des appareils. Alors petit à petit les appels syndicaux au 5 décembre ont afflué, appels rarement suivis d’un grand militantisme sur le terrain. Fin novembre, l’afflux aux manifestations contre les violences faites aux femmes – des dizaines de milliers de femmes et d’hommes, dont très jeunes, dans la rue – a montré, sur un autre terrain encore, qu’une « base » non organisée était plus apte à faire l’événement que des appareils encrassés par le « partenariat social ».

Une journée particulière

Inutile d’en ajouter beaucoup sur la force de ce 5 décembre 2019. Les manifestations ont été d’une ampleur comparable à celles de 2010 contre le dernier mouvement massif contre une réforme des retraites. Elles ont compté quatre fois plus de monde que les plus grandes manifestations contre la loi Travail en 2016, qui ont totalisé 220 000 participants, ou que la première journée des Gilets jaunes qui a rassemblé 280 000 personnes sur des ronds-points et dans les rues. Ce 5 décembre, c’était surtout la paralysie totale des transports, avec parfois des taux de 85 à 100 % de grévistes dans les secteurs d’exécution et de roulants de la SNCF ; paralysie quasi-totale de la région parisienne avec la fermeture de presque toutes les lignes de métro et de RER. Auquel s’est ajouté un spectaculaire mouvement des enseignants, du primaire mais aussi du secondaire, avec des taux de grève massifs de 45 %, du jamais vu dans le secteur depuis 2003.

Des grèves ont eu lieu aussi dans tous les autres services publics, et dans des entreprises du privé, bien que les chiffres y soient largement moins importants – et largement moins connus. Le patronat n’était pourtant pas resté les deux pieds dans le même sabot et s’est illustré par des appels à prendre des jours de congés, à bosser par télétravail, voire à trouver une chambre d’hôtel pour les cadres requis… Les patrons de PSA, prudence et malice de « singes », décidaient de mettre les salariés au chômage pendant deux jours, les 5 et 6 décembre, au prétexte de difficultés de transport mais surtout pour ne pas avoir à faire le compte des grévistes. Et le gouvernement, par la voix de son ministre de l’Intérieur et des préfets, tentait de ficher la frousse, en annonçant des violences et des blacks-blocs, pour dissuader les bons citoyens de descendre dans la rue.

Las, dans la rue, ce fut un raz-de-marée de près d’un million de manifestants dans tout le pays, qui n’ont pas seulement défilé au coude à coude, travailleuses et travailleurs du public et du privé, épaulés par des jeunes des facs et des lycées, mais qui ont plus que jamais discuté entre eux. Les traditionnelles camionnettes et sonos syndicales ont été largement noyées. Les suppliques à Macron, sur l’air de « Petit papa Noël », sont restées minoritaires et dérisoires. Les rues ont été inondées d’un flot déterminé et enthousiaste, exprimant la force collective des grands jours, et beaucoup de discussions ont eu lieu dans des rues transformées en forums – involontairement encouragés par les flics qui retardaient en bloquant, jusqu’à imposer des heures de sur-place valablement utilisées à Paris ! Les manifestants de bien des secteurs ont souligné que le nombre des présents dans les cortèges avait été bien plus important qu’aux assemblées générales, quand celles-ci avaient pu avoir lieu, car les difficultés de transport avaient engendré de franches galères au petit matin ! Et cette journée était d’autant moins sans lendemain qu’une large majorité de cheminots, agents de la RATP et enseignants étaient déjà dans une grève « reconductible » ou « illimitée », une grève en marche en tout cas et programmée pour continuer les jours et la semaine suivants, quelles que soient les pauses prévues en week-end par certains pour ne pas perdre des congés.

Ça branle dans le manche… et ça tente de manœuvrer !

La force du 5 décembre a déclenché l’immédiat – mais subtil – rétropédalage du gouvernement. Consigne a visiblement été donnée aux ministres et députés de baisser d’un ton dès la fin de l’après-midi. Édouard Philippe a avancé le calendrier de présentation de la réforme au milieu de la semaine suivante et s’est empressé de remercier les directions syndicales de la bonne tenue des cortèges (lui qui avait mobilisé ses flics pour faire du grabuge) ! Et dans la soirée du 9 décembre, Édouard Philippe s’est senti contraint d’improviser une intervention médiatique, adressée essentiellement aux directions syndicales qui s’étaient réunies le matin même et qui, pour ne pas rester sur le bas-côté d’un mouvement en marche, avaient fourni aux grévistes un nouveau point d’appui sous forme d’appel à une nouvelle journée nationale de grève et de manifestations le mardi 10 décembre.

Édouard Philippe a fait mine de tenir droit dans ses bottes, de rester ferme sur sa réforme « universelle ». Mais l’anxiété perce en haut lieu, et à la veille du sixième jour de grève, le gouvernement ne sait pas encore sur quoi il pourrait faire mine de céder sans céder – s’il est encore temps ! Les manœuvres et calculs sont visibles et de deux ordres, qui se superposent : d’une part jouer l’amélioration du prétendu dialogue social avec les syndicats – et ce faisant faciliter un come back de directions syndicales bien discréditées ces temps derniers, même si elles ont encore le pouvoir – non négligeable – de fixer des dates au mouvement. D’autre part jouer la division entre travailleurs, du public et du privé, entre différents secteurs mobilisés du public eux-mêmes, promettant aux cheminots une clause du « grand-père », promettant aux enseignants de meilleurs salaires en 2021, si… si… Des directions syndicales pourraient s’y engouffrer et elles le montrent : la CGT à la SNCF par exemple, dénonce les projets gouvernementaux de retraite mais place au premier plan des revendications cheminotes « spécifiques » pour lesquelles elles se sont déjà mises à table (de négociations)… et en redemandent !

La personne de Philippe Martinez concentre les ambiguïtés syndicales : il parle de retrait du projet de retraite mais revendique néanmoins des négociations pour l’amélioration du système ; il refuse d’aller discuter avec le gouvernement, mais c’est un refus de la 23e heure, car il a déjà négocié 22 fois auparavant ! La fédération CGT des cheminots appelle à amplifier la grève d’ici mardi prochain, mais se félicite de l’ouverture de « tables rondes » avec la direction de la SNCF ce jour-là, etc., etc. Et ne parlons pas, évidemment, de la CFDT dont le leader persévère à penser fondée la réforme de retraites par « points » du gouvernement.

Gouvernement et directions syndicales, voilà deux parties en grande fébrilité, qui ne savent pas trop jusqu’où jouer leur petit jeu à deux. La situation offre au gouvernement une planchette de salut du côté de la complaisance syndicale, mais bien fragile, car les directions syndicales sont loin de pouvoir calmer les classes populaires mobilisées. La situation offre aux appareils syndicaux une opportunité d’afficher une apparence de radicalité, mais bien fragile pour combler le discrédit essuyé au moment de la lutte des Gilets jaunes, une partie combative de la classe ouvrière qu’elles ont méprisée et dont elles se sont laissé distancer. Le Premier ministre voudrait trouver dans les directions syndicales ces fameux « corps intermédiaires » manquants, capables de canaliser les mouvements. Gouvernement et directions syndicales pourraient y trouver leur compte et se tiennent par la barbichette. Mais ce n’est pas joué !

Contre les tours de passe-passe, la grève aux grévistes !

La réussite du 5 décembre a poussé les confédérations à appeler à la date rapprochée du 10 décembre. La nouvelle journée se prépare sérieusement du côté des cheminots, agents de la RATP, enseignants mais aussi agents des finances publiques et bien d’autres salariés du public et du privé. La contagion pourrait-elle prendre ? Elle est déjà palpable. Contrairement à la propagande officielle, les agents de la SNCF ou de la RATP ne luttent pas pour leurs « régimes spéciaux » et prétendus privilèges. Ce mouvement n’est pas corporatiste, ce sont explicitement les intérêts sociaux et politiques de tous les travailleurs que les grévistes des secteurs mobilisés mettent en avant, en toute conscience. Comme dans bien d’autres pays du monde, ce sont les inégalités criantes qui ne sont plus supportées, la paupérisation des jeunes et des plus vieux qui n’est plus admise. Il reste certes moins risqué de faire grève dans les services publics que dans le privé, bien que la précarité s’y répande largement. Mais la combativité s’y explique aussi par des conditions de travail qui mettent en contact avec des usagers, des enfants des écoles, des passagers des transports, des malades des hôpitaux qu’on ne peut plus supporter de maltraiter du fait de l’incurie en haut lieu, et tout particulièrement du manque d’effectifs et de moyens. Cette dimension explique aussi la rage ressentie, politique, contre un gouvernement et un système qui piétinent le bien-être commun.

La balle est donc dans le camp des grévistes, composé d’une écrasante majorité de non syndiqués (car les syndicats sont désertés), mais aussi d’une minorité active de militants syndicaux « de base » qui n’ont pas le petit doigt sur la couture du pantalon par rapport à leurs instances supérieures. Très vite, dans cette grève, des grévistes se sont organisés sous de multiples formes, dans des assemblées générales de gares ou chantiers SNCF, de dépôts de bus ou métros, dans des réunions d’enseignants qui doivent se regrouper en assemblées plus larges, du fait de la grande dispersion de leurs secteurs. Très vite, l’envie s’est manifestée d’aller vers d’autres, des cheminots vers des enseignants, des étudiants vers des assemblées de salariés. D’où des assemblées dites « inter-pro » (interprofessionnelles). Certes souvent à l’instigation de militants mais rendues possibles et évidentes par le sentiment puissant de ne pouvoir avancer que tous ensemble. Le processus en est à ses débuts, la taille de ces structures a certainement été limitée par les difficultés de transport, le besoin de faire garder les gosses, mais il est en marche. Un peu partout, des groupes de 100 à 150 grévistes, et soutiens en solidarité, se sont réunis ici ou là, certains préalablement, pour préparer la journée du 5 décembre. Ces réunions sont le lieu d’un grand nombre de discussions, de préparation d’actions communes, à commencer par les départs ensemble en manifestations et la confection de banderoles. Dans quelques gares SNCF, qui se comptent certes sur les doigts des deux mains, et à l’initiative de militants d’extrême gauche, des comités de grève ou de mobilisation se sont proposés devant les assemblées générales quotidiennes, pour faire vivre la grève, organiser la discussion collective, ses orientations et ses interventions. L’idée générale et qui fait sérieusement son chemin, est que la grève appartient aux grévistes, et que toutes et tous doivent en assurer la conduite et le succès, qu’ils soient syndiqués ou non, dans tel syndicat ou tel autre. C’est la tâche commune que toutes et tous agissent ensemble, au sein de structures de pouvoir où contrôler son propre mouvement et en décider, au lieu de rester isolés ou éclatés sous des étiquettes syndicales différentes. Ce que certains appelleraient un « front unique ». Cette démocratie doit naître à la base, dans les gares, les bureaux, les écoles et les chantiers (de même qu’une démocratie entre Gilets jaunes est née sur les ronds-points). Mais cette démocratie doit aussi se coordonner à des échelons supérieurs, se donner une direction à d’autres niveaux, à tous les niveaux, dont régional puis national.

C’est une perspective de révolutionnaires, ambitieuse voire irréaliste diront certains, mais qui est pourtant en phase avec les aspirations des actrices et acteurs d’un grand nombre de mouvements de contestation qui éclatent spectaculairement aujourd’hui dans le monde ; en phase avec les prétentions légitimes à jouer un rôle de centaines de millions de travailleurs en activité ou au chômage, jeunes pour beaucoup, sur lesquels repose toute la production des richesses sociales, et qui en ont assez, en plus d’être paupérisés voire clochardisés, d’être gouvernés.

On y arrive, ici aussi. Ce qui monte de la mobilisation et des cortèges, c’est le ras-le-bol de « Macron et son monde », ras-le-bol de ce « pouvoir des riches »… Qu’eux et leur système dégagent. Tout le problème étant précisément celui de l’organisation que les travailleurs et les jeunes doivent se donner pour avancer dans ce sens.

9 décembre 2019


[1Dont la célébrité va probablement grimper d’un cran avec la publication dans Le Parisien du 9 décembre de l’information selon laquelle ledit haut commissaire serait coupable d’« omission par oubli », lors de sa nécessaire déclaration d’intérêts, de ses liens avec un « ifpass » (Institut de formation des professions de l’assurance). C’est la « Haute autorité pour la transparence de la vie publique » (HATVP) qui le révèle. Pas un scoop non plus, beaucoup dénonçaient ce fait patent que toutes les réformes des retraites sont goulument attendues par les assurances privées et autres fonds de pension. Mais voilà une confirmation que Macron/ministres/patrons… sont copains comme cochons. Aux dernières nouvelles, Delevoye démissionnerait de sa fonction « bénévole » – mais néanmoins profitable aux assureurs.

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