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Syrie : Poutine, Erdogan et Assad manœuvrent, les populations trinquent

20 mars 2020 Article Monde

Le 5 mars dernier, au terme de six heures de palabres, Poutine et Erdoğan ont signé un accord de cessez-le-feu pour mettre un terme aux affrontements qui se déroulaient dans la région syrienne d’Idleb entre l’armée du dictateur Assad, soutenue par l’aviation et des éléments au sol russes d’un côté, de l’autre les rebelles syriens, djihadistes et restes de ASL, épaulés par l’armée turque.

On en était arrivé à une situation qui, de fait, mettait directement aux prises la Russie et la Turquie. Le 17 février, 33 soldats turcs avaient été tués par un bombardement effectué officiellement par l’aviation syrienne, plus vraisemblablement par des avions russes. En riposte, la Turquie avait abattu trois avions syriens et bombardait des positions syriennes, tuant plusieurs dizaines de soldats syriens. Ces dernières opérations étaient de toute évidence tolérées par l’état-major russe pour permettre à Erdoğan de sauver la face, mais aussitôt suivies de l’annonce par Poutine que les incursions de l’aviation turque ne seraient plus tolérées dans l’espace aérien syrien. À Moscou, Poutine a dit déplorer ces morts de soldats turcs… par erreur car leurs positions n’étaient « pas connues ».

Que de politesses !

Les sponsors se ménagent, la guerre continue

Dans cette guerre qui ensanglante depuis neuf ans la Syrie, dont se sont récemment retirés les occidentaux, USA en tête, il n’est pas question pour ceux qui restent aujourd’hui les principaux parrains des deux camps, la Russie d’un côté, la Turquie de l’autre, de se faire la guerre entre eux. Ils ont trop d’intérêts communs, ne serait-ce que les achats d’armes de la Turquie à la Russie, le nouveau gazoduc TurkStream, inauguré en janvier dernier à Istanbul par les deux présidents, et la position stratégique qu’occupe la Turquie à l’entrée de la mer noire. Poutine tient à ménager le régime turc, tout en sauvant le régime d’Assad.

D’où ces accords successifs, à Sotchi il y a un an et demi, à Moscou aujourd’hui, entre Poutine et Erdoğan, qui sont plus des marchandages sur les limites de leurs terrains de chasse respectifs que des accords de paix.

Et le drame continue pour le peuple syrien.

Une région stratégique

La province d’Idleb, à la frontière syro-turque, occupe une surface d’environ 6 000 kilomètres carrés et comptait environ 1,3 million d’habitants avant la guerre qui s’est déclenchée voici neuf ans. Au fur et à mesure que l’armée d’Assad a repris le territoire syrien, avec l’aide de la Russie et de l’Iran, des centaines de milliers d’habitants ont fui les bombardements ou les villes détruites. Vers la région d’Idlib notamment, surtout après la reprise de la ville d’Alep. Une partie des rebelles qui occupaient Alep se sont également repliés sur Idleb, à la suite d’accords à la fin de la prise d’Alep sur le retrait des vaincus. Parmi eux dominent ceux de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), anciennement dénommé Al-Nosra qui fut affilié à Al Qaida.

Une grande partie de ces troupes, djihadistes ou groupes de l’ex-ASL (qu’il est difficile de distinguer, tellement des groupes passent facilement de l’une à l’autre des formations), sont épaulées par la Turquie (subventions, armes et équipements), où sont carrément devenues des mercenaires de l’armée turque, lesquels recrutent dans les camps de réfugiés. Erdoğan n’en est plus à tabler sur le renversement d’Assad. Son objectif est plutôt de se constituer une zone d’influence en Syrie, où il pourrait renvoyer les 3,5 millions de personnes réfugiées en Turquie. Il ferait ainsi d’une pierre deux coups : se débarrasser des réfugiés et renforcer son emprise sur cette enclave avec des populations hostiles au régime d’Assad. [1]

Sous surveillance des deux parrains, la guerre continue

L’accord de Sotchi en septembre 2018, entre Poutine et Erdoğan prévoyait une zone dite de « désescalade », surveillée par des patrouilles russo-turques. La Turquie s’engageait à désarmer les djihadistes, tandis que la Russie promettait de dissuader son protégé Assad de reprendre la région par les armes. Aucune des deux parties ne devait tenir ses promesses. Assad, s’il avait accepté de laisser un répit à ses ennemis, ne renonçait pas à reprendre la totalité du territoire syrien. Quant aux Turcs, ils installaient des postes militaires dans la région et renforçaient leurs affiliés djihadistes au lieu de les désarmer comme ils l’avaient promis.

L’accord de Sotchi avait donc volé en éclats quand Assad, avec l’assentiment de Poutine, lançait une offensive contre Idleb, en prenant prétexte des violations de l’accord de Sotchi. Très rapidement, l’armée syrienne, avec la couverture aérienne russe, réoccupait 40 % du territoire de la province. Qu’en sera-t-il du nouvel accord ?

Car pour Assad, il ne s’agit en effet pas seulement de la volonté de parachever sa victoire par la reprise symbolique des dernières parcelles de territoire syrien qui lui échappent.

La province d’Idleb est d’une part riche de sa production agricole, d’autre part elle occupe un emplacement stratégique. Les autoroutes dites « internationales » M-4 et M-5 qui la traversent permettent de relier Alep à Lattaquié, c’est-à-dire à la Méditerranée. Le contrôle de ces routes, où les troupes russes devraient prendre position, a été d’ailleurs l’un des points des négociations de Moscou, l’une des concessions imposée par Poutine.

Fuite en avant et aventures militaires d’Erdoğan

L’offensive lancée par Assad sur la région d’Idleb et les premières défaites essuyées par ses protégés tombaient bien mal pour Erdoğan. Celui-ci fait en effet face à des difficultés intérieures. Le recul de l’économie lui a fait perdre une bonne part de sa popularité. D’un taux de croissance « à la chinoise » qui avait atteint le niveau record de 13 % en 2013, on est passé à une chute du PIB de 2,5 % en 2019. L’inflation dépasse aujourd’hui officiellement 12 %. L’AKP, le parti gouvernemental, a perdu de nombreuses villes aux dernières élections municipales de 2019, dont Ankara. Erdoğan répond à cette situation par un discours nationaliste et guerrier, la répression contre les Kurdes, désignés comme l’ennemi intérieur, et le mouvement ouvrier.

Saisissant une occasion de se poser en chef d’une puissance régionale, Erdoğan s’est lancé dans l’aventure syrienne dès 2011, lorsque, en accord avec les puissances occidentales, il hébergeait les conférences des notables opposants au régime d’Assad et il a commencé à financer un certain nombre de milices anti-régime, islamistes de préférence.

Et c’est ensuite contre les Kurdes, avec la crainte de voir une certaine autonomie des Kurdes de Syrie renforcer les revendications de ceux de Turquie, qu’Erdoğan est passé du soutien à diverses milices syriennes à l’envoi de ses propres hommes de troupe sur le terrain.

Et le voilà qui tentait de se tailler, sur le territoire syrien, le long de sa frontière, une zone de sécurité séparant Kurdes de Syrie des Kurdes de Turquie, annonçant une grande opération militaire… avant de céder devant Poutine.

Quant à son rôle peu reluisant de garde-chiourme des puissances d’Europe occidentale, en enfermant dans des camps sur son territoire les centaines de milliers de Syriens qui fuient la guerre, cela n’améliore sûrement pas sa cote dans son pays. Pour de bonnes et de mauvaises raisons, les mauvaises étant le nationalisme turc et la peur des étrangers, que lui-même cultive.

Dans son escalade pour se poser en petit potentat de la région, mais aussi peut-être pour les marchés pétroliers qu’il en espère, Erdoğan s’est même lancé depuis peu dans la guerre de Libye, soutenant le gouvernement de Tripoli (dit légitime par l’ONU) contre le gouvernement du général dissident Haftar, de Benghazi, que soutiennent Assad… et Macron. Comme hommes de troupe, commandés par des officiers turcs, il a envoyé plusieurs milliers de mercenaires syriens, recrutés parmi les anciens djihadistes.

Une défaite en Syrie pourrait donc être lourde de conséquences pour l’homme qui se prend pour un nouveau sultan. La population commence à s’inquiéter de voir ses fils revenir dans des cercueils. Les partis d’opposition s’agitent et expriment cette hostilité à la guerre. C’est ainsi que, le 5 mars, une bataille rangée a opposé au parlement les députés du Parti républicain du peuple (droite), qui dénonçaient ces aventures guerrières, à ceux de l’AKP.

Migrants : un chantage entre ennemis des peuples

C’est donc embourbé dans le conflit syrien et en position de faiblesse face à la puissance de l’armée russe et en particulier de son aviation, qu’Erdoğan a tenté d’obtenir l’appui des Occidentaux, auxquels il demande notamment leur aide militaire aérienne, en se livrant à un chantage à propos des réfugiés. Ce sont effet près de 900 000 personnes, un tiers de la population de la région d’Idleb, qui, redoutant l’arrivée des troupes d’Assad, se sont regroupées près de la frontière pour tenter de passer en Turquie. Erdoğan menace donc l’Europe d’une vague migratoire. Il a commencé à mettre ses menaces à exécution en laissant passer plusieurs milliers de réfugiés vers la Grèce. Ils ont été bloqués à la frontière grecque par les méthodes les plus brutales. Comme si l’Europe occidentale, forte d’une population de 450 millions d’habitants, et en premier les pays les plus riches, la France et l’Allemagne, ne pouvait pas les accueillir. Sur ce terrain nos gouvernants sont encore pires qu’Erdoğan.

La situation que vivent les populations est donc terrible. Aux bombardements, aux privations, aux conditions d’hébergement précaires et à la terreur que font régner les groupes djihadistes, s’ajoute la menace d’une reprise de l’offensive d’Assad. Le cessez-le-feu signé à Moscou est en effet précaire. Il laisse à Assad les territoires qu’il a reconquis et garantit une bande de sécurité autour des autoroutes stratégiques, mais il y a peu de chances que le dictateur syrien s’en contente et le soutien que lui a accordé Moscou a toujours été sans faille.

Une fois de plus, les peuples en sont victimes. Et il serait vain de parier sur la victoire d’un camp un peu plus humain que les autres ou sur une médiation des grandes puissances occidentales, dites démocratiques, qui ont leur responsabilité dans cette guerre et exhibent leur ‘humanité’ en rejetant les vagues de migrants derrière des barbelées ou dans la mer.

La seule solution serait que les opprimés de la région, de toutes confessions et nationalités, s’unissent contre leurs oppresseurs. Les révoltes que l’on voit aujourd’hui en Algérie, au Liban, en Iran, en Irak, montrent que cette hypothèse n’a rien d’utopique

10 mars 2020, Georges Riviere


La guerre fait marcher les affaires

Comme la plupart des conflits, celui d’Idleb sert à tester sur le terrain les derniers modèles d’engins de mort. La grande nouveauté de celui-ci est l’usage massif de drones. L’armée turque a ainsi lancé des vagues de drones contre les positions syriennes. Certains ont été abattus, mais d’autres auraient causé de lourdes pertes aux troupes d’Assad. La particularité de ces drones, c’est qu’ils sont fabriqués en Turquie par l’entreprise Baykar, dont le patron est le gendre du président Erdoğan. L’objectif est de développer cette production et de l’exporter. La guerre vient donc à point pour mettre ce matériel en valeur. Côté russe, on n’est pas en reste. Il suffit de consulter les sites de propagande comme Sputnik ou Russia today pour tomber sur de véritables catalogues d’engins militaires censés mettre en échec non seulement les ennemis turcs, mais l’Otan et les Israéliens.


[1Erdogan avait d’ailleurs tenté la même opération en envahissant les régions kurdes autonomes avant d’être là-aussi bloqué par l’armée syrienne soutenue par la Russie.

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