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La « Grande Turquie » chère au régime d’Erdoğan, s’est effondrée !

16 février 2023 Article Monde

Nous publions la traduction d’un article écrit par le groupe turc UID-DER (association internationale de solidarité des travailleurs) le 14 février 2022. Ce groupe a été créé en 2006 pour défendre l’organisation des travailleurs contre l’exploitation et le système capitaliste. Depuis, il s’est développé dans plusieurs grandes villes en mettant en priorité l’implantation dans la classe ouvrière.

Le régime nous a ressassé à chaque occasion le mantra de la « Grande Turquie », en demandant aux masses laborieuses d’en être fières. À travers ce mythe, les dirigeants promettaient une économie forte, la prospérité, la stabilité et la paix. Erdoğan disait : « 2023, l’année de la célébration du centenaire de notre république, sera aussi une étape importante où nous annoncerons la construction d’une Turquie grande et forte. » Depuis le début de la matinée du 6 février, les travailleurs sont confrontés à la destruction, résultat direct des politiques suivies par ceux qui ne cessent de répéter le mantra de « la Grande Turquie ». Maraş, Antep, Hatay, Adıyaman, Diyarbakır, Kilis, Malatya, Osmaniye, Adana, Urfa… dix provinces, dont sept municipalités métropolitaines, se sont effondrées sur les travailleurs.

Même les déclarations officielles dressent un tableau effroyable. Mais la réalité va bien au-delà. Au matin du 6 février, la « Grande Turquie » du régime autocratique s’est effondrée, laissant la population prisonnière des décombres !

24 ans après, les avertissements scientifiques ont été ignorés

Il y a presque 24 ans, après le tremblement de terre du 17 août 1999, les personnes piégées sous les décombres criaient : « Y a-t-il quelqu’un là-bas ? » Leurs cris ont été enfouis au plus profond de notre mémoire. Aujourd’hui, des milliers de personnes sont à nouveau piégées. Elles twittent qu’elles sont sous les décombres. Elles partagent leur localisation. Tant d’années ont passé depuis 1999. Malgré toutes les expériences amères et les énormes progrès technologiques de cette période, pas un seul pas n’a été fait vers le bien-être et la prospérité de la société ! Les avertissements scientifiques ont été ignorés. Aucune mesure n’a été prise. Il n’y a pas une seule zone résidentielle qui a été conçue ou réaménagée pour résister aux tremblements de terre.

Aucun plan de crise en cas de catastrophe, aucune zone de rassemblement d’urgence, aucune équipe de secours suffisante, aucun équipement. L’État est tout simplement inexistant dans les zones touchées par les tremblements de terre ! Aucune décence, aucune considération, aucune équité ! Le système capitaliste entraîne les travailleurs vers les mêmes désastres, encore et encore. Le régime, dont les ambitions dépassent largement les capacités, est imprégné de cupidité. Il est prêt à sacrifier la société pour ses propres intérêts. Ce régime alloue toutes les ressources de sa prétendue « Grande Turquie » à l’enrichissement d’une poignée de capitalistes.

Le « destin », dit Erdoğan !

Le professeur de géologie Naci Görür déclare : « Nous, les géologues, avons averti à maintes reprises que le tremblement de terre allait se produire. Personne n’a répondu à nos avertissements ! » Naci Görür et de nombreux autres scientifiques ont signalé un possible tremblement de terre à Maraş. Les gouvernants ont ignoré ces avertissements. Et maintenant, ils essaient d’expliquer la destruction par le « destin ». Trois jours après le tremblement de terre, Erdoğan est apparu à Maraş en s’adressant à un survivant : « Ce qui est fait est fait. Tout cela fait partie du plan du destin. » Nous sommes habitués à cette insensibilité. Nous avions constaté la même attitude en 2014, à Soma, où des centaines de mineurs de charbon ont été tués, puis encore 40 morts dans une mine du nord-ouest de la Turquie en octobre 2022, en raison de conditions de travail dangereuses. [1] Étrangement, le destin ne fait aucun mal aux dirigeants qui pillent avidement les ressources publiques. Il ne touche que les travailleurs et les pauvres. Lorsqu’il s’agit de la vie des couches populaires, les dirigeants ignorent les avertissements et négligent de prendre les mesures nécessaires. Et lorsque le désastre se produit, ils exploitent les croyances religieuses afin d’échapper à toute responsabilité. Nous ne pouvons pas permettre cela, car le régime est coupable jusqu’à la moelle !

Dans une émission en direct, Erdoğan insulte le peuple et menace les opposants : « Le moment venu, nous règlerons les comptes. » Alors que des milliers de personnes crient au secours sous les décombres, un ministre déclare sans vergogne : « Tout est sous contrôle. Le seul problème, ce sont les fake news qui circulent sur les médias sociaux. » Un autre ministre joue avec son téléphone alors qu’un survivant lui demande désespérément de l’aide. Un autre encore glorifie les « couvertures produites localement » et la « production de la Turquie ». Un ancien député de l’AKP [le parti islamo-conservateur de Erdoğan] déclare : « Adıyaman [2] sera réparée par notre leader. » Un gouverneur sourit à un survivant qui lui demande : « Où sont les aides ? »

La police arrête les camions transportant les aides qui ont été collectées par les organisations démocratiques de masse et les municipalités dirigées par les partis d’opposition. Ils remplacent les bannières des bus par celles des institutions du régime. Lorsque les travailleurs tentent de s’exprimer, les organes de presse complaisants occultent leurs propos ou leur tournent le dos. Aucune main secourable n’a été tendue aux douze personnes piégées sous les décombres d’une école d’étude du coran. Au lieu de cela, un coffre-fort a été sorti des décombres. Aucun mot ne peut décrire cette pourriture et cette méchanceté.

Dans ladite « Grande Turquie », les bâtiments et les infrastructures sont aussi pourris que le régime ! Malgré tous les avertissements du TMMOB [l’Union des chambres des ingénieurs et architectes turcs], l’aéroport de Hatay, qui dessert la ville d’Antioche, avait été construit sur le lac Amik desséché. Aujourd’hui, sa piste s’est divisée en deux, ce qui rend impossible l’atterrissage des avions humanitaires. De même, l’aéroport de Malatya s’est effondré. Les hôpitaux, qui devraient rester debout quoi qu’il arrive, se sont effondrés dans cette « Grande Turquie » ! Des écoles, des dortoirs d’étudiants, des palais de justice, des mosquées, des autoroutes, des ponts. La liste est interminable.

Refus de mobiliser l’armée pour les secours

Dans la « Grande Turquie », l’Afad [Autorité turque de gestion des catastrophes naturelles] dispose d’un budget de 8 milliards de lires1, alors que celui de la présidence s’élève à 7 milliards de lires. Pire encore, le département des affaires religieuses, qui récite des prières rituelles dans les mosquées au lieu de mobiliser ses ressources, dispose d’un budget de 36 milliards de lires.

Le régime a toujours alloué une part énorme des impôts, collectés auprès des masses laborieuses, à des politiques militaires agressives. Pourtant, il a refusé de mobiliser les ressources de l’armée pour les zones touchées par le tremblement de terre. Dans la « Grande Turquie », il y a une armée de trolls à la solde du gouvernement, comptant des dizaines de milliers de personnes, alors que les agents de recherche et de sauvetage de l’Afad ne sont que 1 789. Malgré le passage des jours, ce régime pourri n’a même pas réussi à atteindre la moitié des bâtiments effondrés, ne serait-ce que pour confirmer qu’ils se sont effondrés.

Le régime bloque les camions des réseaux de solidarité

Pendant que les ouvriers creusaient les décombres à mains nues sous une température de moins cinq degrés, ce régime d’autocrate a fait attendre les équipes de secours internationales et nationales avec leur équipement à l’entrée des villes ou des aéroports pendant des jours. Alors que les survivants attendaient de l’eau, de la nourriture et des couvertures, le régime était occupé à bloquer les camions d’aide des organisations de la classe ouvrière, des socialistes, du CHP [Parti républicain du peuple – social-démocrate] et du HDP [Parti démocratique des peuples – issu du mouvement politique kurde] et à saper les réseaux de solidarité. Le vice-président Fuat Oktay a critiqué les municipalités du CHP pour avoir réparé la piste effondrée de l’aéroport de Hatay, en disant : « Qui vous donne le droit de réparer l’aéroport ? »

En outre, il a restreint Twitter, qui permet aux survivants et aux bénévoles de communiquer et de se coordonner entre eux, à un moment aussi crucial où il y a encore des personnes coincées sous les décombres et qui passent des appels d’urgence. Le régime a pris cette mesure afin d’occulter ses crimes. Une mesure meurtrière. Les dirigeants ont déclaré l’état d’urgence, plutôt que la mobilisation sociale. Il s’agit pour eux de sauver en priorité le régime, suite au tremblement de terre. Impudence et insensibilité. Le régime et ses sbires tentent maintenant de faire taire et d’étouffer les réactions et les protestations légitimes.

Où sont passées les 735 milliards de lires de taxe parasismiques ?

Après le tremblement de terre de 1999 dans la région d’Istanbul, une taxe temporaire de tremblement de terre avait été instituée. Au fil du temps, elle est devenue une taxe permanente, connue aujourd’hui sous le nom d’ÖTV [taxe spéciale sur la consommation]. La somme totale de l’ÖTV, qui a été collectée auprès des travailleurs au cours des 23 dernières années, s’élève à 735 milliards de lires [39 milliards de dollars US] ! Cette taxe avait été introduite en principe pour financer la reconstruction après le tremblement de terre et rendre les villes situées sur les lignes de faille parasismiques. Avec une somme aussi énorme, des centaines de milliers de maisons auraient pu être rendues parasismiques et de nombreuses villes auraient pu être restructurées. Mais cela n’a pas été fait.

Où sont passées toutes ces taxes ? Chaque fois que cette question a été soulevée, la réponse officielle a été édifiante : l’ancien ministre des Finances, Mehmet Şimşek, a déclaré : « ça a été dépensé pour les autoroutes, les chemins de fer et les compagnies aériennes. » Erdoğan a poursuivi : « ça a été dépensé pour ce qui était nécessaire. Désormais, nous n’avons plus le temps de rendre des comptes pour de telles choses. »

Le « gang des cinq » du ciment et de l’acier

Sans compter que les taxes sismiques ne sont qu’une petite partie du pillage commis par le régime. Il est de notoriété publique qu’au cours des 20 dernières années, 300 à 400 milliards de dollars ont été sortis de Turquie. Des sommes massives ont été canalisées vers de grandes entreprises de construction, connues sous le nom de « gang des cinq ». Elles sont devenues les leaders mondiaux en termes de gains sur les appels d’offres publics. Les ressources publiques ont été mises au service des capitalistes. Avec le mantra « Aucun compromis sur la réputation », des sommes énormes ont été dépensées pour le luxe et l’extravagance. En plus du palais présidentiel de 1150 pièces, deux autres palais (un pour l’hiver et un pour l’été) ont été construits. Ce qu’ils entendent par « Grande Turquie » se résume à cette pourriture.

Ceux qui disent que le tremblement de terre a infligé les mêmes souffrances à tout le monde sont des menteurs. Sur le marché boursier de la « Grande Turquie », les actions des entreprises de ciment et d’acier ont explosé après le tremblement de terre. En laissant les marchés boursiers ouverts pendant des jours après un tel désastre, le régime a donné le feu vert à ces profits. Il ne faut pas « mélanger le tremblement de terre avec la politique », disent-ils, car en fait ils veulent en tirer des avantages politiques. Ils cherchent à cacher leurs crimes. Ils cherchent à éviter les conséquences politiques auxquelles ils peuvent être confrontés, suite à cette catastrophe. Les architectes de la « Grande Turquie » sont imprégnés de pourriture. Ils ont entraîné le pays tout entier vers un désastre. Leur attitude est directement liée à leur caractère de classe. Ils ne se soucient que de trouver de nouvelles sources de profit rapide, d’enrichir les capitalistes et de rester au pouvoir à tout prix.

Partout en Turquie, les élans de solidarité pour les zones sinistrées font battre le cœur des travailleurs. Mais cela ne suffit pas. Nous devons empêcher les effets destructeurs de s’étendre. Nous devons guérir les blessures de nos sœurs et frères de classe. À cette fin, tous les travailleurs doivent soutenir les campagnes de solidarité organisées par les syndicats, les socialistes et les organisations de la classe ouvrière, dont UİD-DER. Nous devons nous rappeler que ceux qui sont blessés ont aussi le remède. Nous ne sommes pas seulement en deuil, mais aussi en colère ! La classe ouvrière doit s’organiser pour demander des comptes à ceux qui construisent des bâtiments précaires pour leurs profits sanglants, à ceux qui négligent de prendre les mesures nécessaires, à ceux qui nous menacent, à ceux qui sont les architectes meurtriers de la « Grande Turquie », et au capitalisme !


[1L’accident de la mine de charbon de Soma, à l’ouest de la Turquie, survenu le 13 mai 2014, fit 301 victimes. Ce jour-là, près de 800 mineurs étaient au travail quand un incendie s’est déclaré dans un des puits, les prenant au piège dans les galeries. De nombreux mineurs succombèrent rapidement aux flammes et aux émanations toxiques de monoxyde de carbone. Des manifestations contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan furent organisées dans plusieurs villes notamment à Izmir (le grand port sur la mer Égée).

[2La préfecture de 300 000 habitants de cette province du même nom au sud de la Turquie touchée par le tremblement de terre.

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