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Sur un piquet de Transdev, à Vaux-le-Pénil, jeudi 9 septembre 2021

10 septembre 2021 Article Entreprises

On lâchera pas !

C’était prévu qu’il y ait des invités aujourd’hui, et qu’ils disent un mot devant les grévistes. Mais l’invitée surprise, c’est la pluie. Elle débarque vers les huit heures. Tout le monde réagit comme il peut, du prévoyant qui a un parapluie, à celui qui se bricole une capuche. Puis une idée évidente apparaît. « C’est notre dépôt ! » La directrice en a interdit l’accès depuis les premiers jours. Mais qu’est-ce qu’elle peut faire contre l’ensemble des grévistes ? Tout le monde veut rentrer, donc tout le monde rentre. Chez soi, à l’abri.

Il n’y a pas que les conducteurs dans la bataille. Une gréviste qui habituellement est au kiosque à la gare raconte : « J’ai déjà fait des rentrées difficiles, mais là c’est impossible. La directrice, quand on a vu qu’elle venait de la SNCF, on a compris qu’elle allait faire le ménage. Donc en réaction c’est la grève. On a toujours soutenu les conducteurs parce qu’on bosse avec eux. Donc on grève avec eux. Il y a des gens qui ont changé leur vie pour venir ici, et ils se retrouvent dans la merde, c’est pas normal. »

Quelques grévistes discutent de s’adresser aux clients. « Il faudrait leur expliquer. Quand t’arrives à la gare il y a rien, je veux dire rien qui vient des grévistes. Faut leur expliquer que c’est aussi pour eux qu’on fait grève. Un bus articulé, si t’es sur 8 heures 30 d’amplitude, tu deviens un danger public. » Les clients sont pour la plupart aussi des travailleurs, avec souvent des conditions de travail qui ne sont pas meilleures qu’ici : « Je vois la différence entre le matin et le soir. Le matin c’est bonjour et tout, quand c’est pas trop tôt. Le soir, ils sont fatigués, même pas ils lèvent la tête. »

Beaucoup de monde arrive sur le dépôt, 250, 300 personnes. Beaucoup de couleurs, beaucoup de discussions, et beaucoup de détermination. Les conducteurs comparent leurs conditions de travail. « Regarde la fiche de paie. Amplitude : 12 heures 48. Temps de travail : 11 heures 10. Mais attention, c’est pas payé à 100 % ! On est quoi, des esclaves ? » « Tu vois la gare routière de Melun ? Elle est pas faite pour les bus. Avant, tu galérais toujours pour charger les clients, parce que les places étaient toujours prises par des collègues en pause. Aujourd’hui c’est plus un problème, il y a de la place, il n’y a plus de pauses. – Moi il y a deux semaines j’ai fait 82 minutes de pause, mais au dépôt. Donc pas payées. » « Tu vois le bout de la ligne où on fait la pause, là. Il n’y a pas de toilettes. Tu sais ce que me dit la directrice ? “Vous allez au Carrefour.” Je lui dis : “Madame c’est fermé à cette heure ! – Vous allez au McDo alors.” C’est pas respectueux franchement. » Ils parlent de l’extension du mouvement, qui fait « tache d’huile » : « Nemours et Montereau ont lancé un préavis je crois ! – Sur le Seine-et-Marne express là ? – Ouais, Transdev aussi ! » La grève s’ouvre aussi vers l’extérieur. « Y’a des gens de Kéolis ! C’est bien, ils viennent en soutien, mais aussi parce qu’ils savent qu’ils vont avoir la même chose. Kéolis c’est pas nos concurrents, frère ! C’est important, parce que s’ils ne partent pas en même temps que nous, ils vont se faire croquer un par un. C’est leur stratégie là-haut. »

La pluie continue. Est-ce que ça ne va pas ruiner les prises de parole ? Mais les grévistes s’organisent pour récupérer des tentes, sous lesquelles on pourra mettre la sono. Concertation, décision, efficacité : l’installation pour les prises de parole est prête. Presque à ce moment, il s’arrête de pleuvoir.

Les grévistes sont enthousiasmés par « tout ce beau monde ». Les applaudissements sont nourris. Un des intervenants réagit : « Je ne sais pas si je mérite cette ovation, c’est plutôt vous qu’il faudrait applaudir, parce que c’est vous qui faites grève et que tout le monde regarde. » « On vient ici pour vous soutenir, mais en vrai c’est vous qui nous donnez de la force », enchaîne un autre. Plusieurs reviennent sur la même idée : cette grève a de la force et surtout un potentiel encore plus grand, parce beaucoup d’autres travailleurs et travailleuses s’y reconnaissent. Les autres salariés de Transdev d’abord, mais aussi ceux du transport en général, RATP, SNCF, dont certains ont fait le déplacement. « S’ils ne réagissent pas comme vous, ils vont subir l’ouverture à la concurrence. » Et encore plus largement, c’est l’ensemble des travailleurs qui se retrouve dans cette grève, où leurs collègues de Transdev tiennent tête à une direction « arrogante, menteuse, qui ne pense qu’au fric ». Quand les derniers applaudissements s’éteignent, on allume la musique.

En attendant le barbecue, les grévistes discutent de ces prises de parole, et les réactions sont partagées. « C’était bien, ça nous regonfle. Ça peut donner de la visibilité aussi, faire bouger les choses, un peu. » « C’était bien et pas bien. C’est vrai qu’il y avait beaucoup de monde, mais c’est pas nous les grévistes qui discutons entre nous. Ils monopolisent le micro, et ça ne construit pas la grève. » « Ils viennent de partout nous voir ! Mais nous on est un dépôt normal ! Enfin l’appel d’offre va arriver chez eux donc avant ils viennent chez nous pour voir. »

De l’autre côté, la défense contre la grève s’organise. Les patrons manient carotte et bâton : ils promettent de payer les jours de grève à condition qu’elle s’arrête. Les flics font des patrouilles incessantes. L’huissière est toujours sur le qui-vive. Elle doit peut-être comprendre maintenant ce que ça veut dire une amplitude de 14 heures ! Des grévistes de Lieusaint sont convoqués par le juge pour un jet d’œufs – justice aux ordres des patrons. Mais aussitôt la solidarité ouvrière s’ébauche. On projette de remplir quelques voitures pour aller les soutenir à Melun.

Comment la grève va-t-elle se poursuivre ? « Ça va tenir. » « Ça va avancer. » « Si on lâche là, pour les autres après c’est mort. – Mais la directrice est rodée, et en plus on l’appelle pour lui dire quoi faire et tout. Moi c’est ma première grève. – T’inquiète, on lâchera pas ! » « Quand je rentre chez moi, je parle tout seul dans la voiture, je te jure. Je pense à des trucs auxquels je pensais pas avant. » Parfois, c’est dur de savoir quelle route prendre. Mais ces grévistes-là sont des experts de la route.

Simon Vries

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