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Sur des piquets de Transdev, mardi 21 septembre 2021

21 septembre 2021 Article Entreprises

Semaine 3, J2 : des régimes de bananes pour des régiments de grévistes !

L’extension de la grève

Ça se confirme, la grève s’étend. Y compris à l’échelle locale, car le garage sera en grève, jeudi et vendredi. « Pourquoi vous faites grève vous ? », demande un gréviste à un mécano. « – Pourquoi ? Vous êtes bien en grève vous, nous aussi on a le droit ! C’est une lutte générale. » Le passage à la concurrence a aussi modifié les conditions de travail des mécanos. Les dix minutes supprimées pour les conducteurs dans la préparation du bus sont autant de temps supplémentaire pour les garagistes, qui doivent vérifier les niveaux du liquide de refroidissement, les pneus, les feux gabarit… « Nos conditions de travail sont liées, donc notre grève aussi. Et comme le dépôt est plus grand, à nous aussi il faudrait des embauches ! »

Mais l’extension est encore plus étendue, car la grève a largement débordé le cadre local. Bailly-Romainvilliers et Lagny, Nemours, Montereau, Vulaines qui repart fort… une « alarme sociale », prélude légal au dépôt d’un préavis de grève est tombée à Chelles et bientôt à Marne-et-Morin aussi. Tous ne sont même pas encore passés aux appels d’offres et aux nouvelles conditions. C’est dire que beaucoup de travailleurs ont conscience des dégradations qui les attendent, et veulent se battre en prévision, portés par l’exemple des grévistes de la première heure, pour ne pas avoir à vivre les conditions de travail dégradées que les collègues décrivent dans leurs vidéos. D’autres les vivent déjà en partie : les services en deux fois avec grande amplitude, les pauses non payées, les primes ou sanctions à la tête du client, tout cela forme plus ou moins le quotidien de chauffeurs sur tout le territoire. Des revendications communes pourraient unir toute cette force [1]. Mais comment faire avancer la grève ?

« Pourquoi il n’y a pas de réunion tous les jours ? Là ça n’avance pas, on perd du temps. – Il faut attendre le médiateur. – Mais on ne sait même pas qui ce sera. Est-ce qu’il sera de notre côté ou est-ce qu’il voudra faire moitié-moitié ? Mais nous on ne veut rien lâcher ! » Pas sûr donc qu’un médiateur règle quoi que ce soit. Celui qui s’était présenté à Lieusaint n’avait pas été bien reçu [2]. « En plus ces négociations, on ne peut même pas avoir confiance. Ils vont nous promettre des conditions pour nous calmer, puis quand on va rouler, clac ! Ils vont faire leurs magouilles. »

Manifester notre colère

Une idée tourne dans les têtes, et a été plusieurs fois proposée… mais jamais devant tout le monde. « Il faudrait que tout le monde se téléphone et qu’on organise une manifestation. À Melun, devant la préfecture ! Ou devant le maire ! » Il faut se rendre visible, intensifier la pression. Et pourquoi pas à Paris ? Les collègues qui viennent de rentrer dans la grève viendraient sans doute plus volontiers à une manifestation à Paris. Et ce serait aussi plus visible, ce qui motiverait encore plus ceux qui veulent s’y mettre. Sans oublier que des salariés de la RATP pourraient s’y joindre, avec des cheminots à prendre sur la route, car le siège d’IDFM (Île-de-France Mobilités) est entre Saint-Lazare et la gare de l’Est. Comme le disait un gréviste sur une vidéo qui a pas mal tourné, « tout le monde du transport est concerné par l’ouverture à la concurrence. » Si Paris n’est pas tout le monde, une manifestation là-haut aurait de la gueule.

Faudrait pas se faire bananer !

L’événement de la matinée, c’est l’arrivée d’un semi-remorque rempli de caisses de bananes. Une camionnette était déjà passée il y a quelques jours, mais là on a changé de calibre. Signe que la grève est elle aussi en train de passer à un stade supérieur ? Les grévistes s’improvisent manutentionnaires – certains ont dans une autre vie travaillé dans des entrepôts – et déchargent des caisses et des caisses. « On est payés en bananes ce mois-ci ! » Mais ce n’est pas tout ! Un autre véhicule arrive, chargé, lui, de masques, gel hydro-alcoolique et de… tétines pour bébés. L’enthousiasme des grévistes n’a plus de bornes. « C’est beau la solidarité ! – Oui c’est vrai, mais qu’est-ce qu’on va faire de tout ça ? » Des habitants de Melun, informés par un live Facebook, passent sur le piquet, et saluent de quelques coups de klaxon.

Les caisses de bananes s’accumulent, plusieurs rangées qui dépassent une hauteur d’homme. Quelques grévistes prennent une initiative : « On va en apporter à Vulaines et Nemours ! Il paraît qu’ils viennent de rentrer en grève là-bas, on va les soutenir ! » À 10 heures 20, un convoi part donc, chargé de bananes et de son expérience de la grève, pour nourrir les collègues qui rejoignent la bataille. Un autre convoi partira plus tard pour Lieusaint.

Une déléguée a fait venir un avocat (pas celui qui se mange). Il prend la parole devant une petite assemblée : « Vos contrats ne sont pas du 1er août. Ce n’est pas parce que vos délégués ont signé des accords que les patrons ont tous les droits. » Il sera donc possible de tenter quelques recours juridiques, s’il y a des infractions. Mais la bataille légale menée par des juristes ne remplacera jamais la bataille menée par les grévistes sur le terrain. Car il n’y a que dans la grève que les patrons ne font pas la loi.

Lieusaint

À Lieusaint, la délégation de Vaux-le-Pénil est arrivée avec la banane. Enfin, avec les bananes. Les masques aussi donnent le sourire. Pourtant, l’ambiance est parfois plus grave. Une AG est organisée, dans laquelle la parole est offerte à tous les grévistes. Les délégués de la CFDT, ceux qui montent dans les négociations, poussent à la reprise. « Il faut qu’on reste unis. Si on arrête la grève maintenant, on pourra la recommencer ensemble pour les NAO (négociations annuelles obligatoires). » Mais une grosse majorité vote : pas d’arrêt pour la grève. Pas de trêve !

Si la grève continue, il faut la construire. On ne peut pas attendre de nouvelles négociations entre le patron et des délégués qui veulent arrêter la grève. Certains grévistes se saisissent d’un tract qui avait été écrit en direction des usagers pour aller dans la gare, juste à côté. Quelques-uns de leurs collègues redoutaient l’accueil du public. Mais passé le premier agacement, quand on prend le temps d’expliquer, c’est plutôt la solidarité qui s’exprime : « Ça va jusque-là ? On ne savait pas ! » Un petit attroupement se fait autour d’une gréviste qui raconte ses conditions de travail. Certains des voyageurs doivent se reconnaître dans la galère quotidienne. Avant de partir, les grévistes affichent des tracts en gare pour les autres voyageurs. « Comme ça ils n’ont pas que l’information des patrons, mais aussi celle des conducteurs. »

Jeudi matin, Saint-Ouen ?

Le rendez-vous n’a pas encore beaucoup tourné, mais pourrait être une bonne occasion pour les anciens et les nouveaux grévistes de se retrouver et d’évaluer leurs forces. C’est une gréviste de Saint-Gratien qui l’a proposé. Pourquoi pas ? La semaine dernière, malgré la pluie, le rassemblement avait fait chaud au cœur. Ce ne serait pas tout à fait à Paris, mais à Lieusaint aussi quelques grévistes affirment : « Il faudrait une manifestation. » Ce pourrait être une étape en tout cas dans la construction de la force de cette grève. Pour que les grévistes qui se battent dépôt par dépôt ne fassent plus qu’un seul corps. Une bonne journée pour nous, et un cauchemar pour les patrons, que demander de plus ?

Simon Vries

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