Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Autres archives > Les articles dans « Lutte de Classe » > 1993 > novembre > 1er

Russie - Les privatisations et la bourgeoisie

1er novembre 1993 Monde

Les différents épisodes des démêlés entre Eltsine et le Parlement et leur dénouement sanglant au bénéfice du premier ont occupé le devant de la scène russe depuis un an. Mais derrière les conflits de pouvoirs, les transformations économiques et sociales se sont poursuivies. La contre-révolution bourgeoise a continué au pas de charge.

Certes sans publicité excessive, ni en Occident, ni en Russie même : une discrétion sans doute voulue par tous ceux qui, pour des raisons diverses, ne tiennent pas à souligner que sur ce point essentiel il y a bien un profond accord entre toutes les factions politiques rivales. En particulier le plan de privatisations, élaboré l’été 1992 et mis en chantier depuis le début de l’année 1993, s’est poursuivi au rythme prévu de plusieurs centaines d’entreprises mises aux enchères par mois. Il concerne la privatisation de quelque cinq mille moyennes et grandes entreprises de la Fédération de Russie, des entreprises allant de quelques centaines à des dizaines de milliers de salariés, dont quelques-unes des plus grandes entreprises du pays (au 10 septembre 1993 c’était fait pour exactement 3 199 d’entre elles, selon la revue Commersant).

La vague de privatisations de 1993

La première vague de privatisations, celle commencée en 1992, avait concerné essentiellement les petites entreprises qui comptaient moins de 200 employés. Selon le bilan donné en juin 1993 par l’organisme chargé des privatisations (dénommé, sans doute par anti-phrase, le Comité d’administration de la propriété d’État), plus de 50 000 petites entreprises, soit 54 % de l’ensemble, ont été ainsi vendues au privé. Il s’agissait pour la plupart d’entreprises de commerce et de services, ainsi que de 600 entreprises industrielles.

Une deuxième vague de privatisations a été lancée en 1993, concernant cette fois les entreprises de plus de 200 personnes, dont une partie des grandes entreprises industrielles. Un peu plus de 5 000 moyennes ou grandes entreprises (sur les 26 000 entreprises de plus de 200 personnes que compte la Fédération de Russie) avaient été sélectionnées depuis le mois de juillet 1992 pour constituer cette fournée et être privatisées au cours de l’année 1993.

Pour lancer cette nouvelle vague et à titre de test, 18 entreprises « pilotes » ont été vendues dès décembre 1992. La première, le 10 décembre, la biscuiterie Bolchevik de Moscou, une entreprise de 2 200 employés, qui fournit quelque 40 % de la consommation de biscuits de la capitale et 12 % de la consommation nationale. Le 15 décembre, la compagnie Eleks, une usine d’électronique de 7 000 ouvriers de la région de Vladimir, près de Moscou, fut la première des entreprises du complexe militaro-industriel à être mise aux enchères. Autre entreprise test, la cimenterie Zelenogorsk, entreprise de 3 000 ouvriers située près de Perm dans l’Oural, mise aux enchères le 29 décembre 1992 et dont une entreprise étrangère, Les Ciments français, ont acquis 15 % des actions. Les Ciments français lorgnent vers ce secteur en fonction du marché « béton » que représentent entre autres les forages pétroliers de l’Oural, où les principales compagnies pétrolières anglaises, françaises, italiennes et bien sûr américaines ont déjà mis un pied.

Après ces premiers essais, le programme de privatisation proprement dit débutait en janvier 1993 avec celle d’une centaine d’entreprises totalisant quelque 190 000 employés. On pouvait noter que le remplacement à la tête du gouvernement de « l’ultra-libéral » Gaïdar par le « conservateur » Tchernomyrdine, l’homme du complexe militaro-industriel, paraît-il, le prétendu partisan de l’industrie étatisée, n’avait pas la moindre incidence en la matière. Le programme se poursuivait avec 200 autres entreprises en février (dont, par exemple, l’usine de moteurs d’avions de Perm dans l’Oural, qui compte 35 000 personnes) pour atteindre son rythme de croisière de 400 ou 500 entreprises par mois depuis mars.

Dans la ville de Volgograd par exemple, l’ancienne Stalingrad, les premiers coups de marteau des commissaires-priseurs ont retenti en février. Parmi les vingt premières entreprises mises en vente sur 200 promises à ce sort dans la ville, certaines comptent plus de 1 000 ouvriers : une cimenterie de 1 700 ouvriers, une entreprise du bâtiment de 2 500 ouvriers, l’usine d’aluminium qui compte 3 400 personnes, une usine chimique qui en compte 6 800, et surtout l’usine Tractor, la grande usine de tracteurs de la ville qui compte 27 000 ouvriers.

La fournée de privatisations du mois suivant, en mars 1993, a inclus notamment le groupe automobile ZIL, 110 000 ouvriers répartis dans 17 usines à travers le pays, dont la principale est à Moscou.

En avril 1993, c’était au tour d’un des anciens géants de l’industrie mécanique russe, Ouralmach, la plus grande usine de la ville d’Ekaterinbourg, l’ex-Sverdlovsk, berceau de la carrière politique de Boris Eltsine et fief du complexe militaro-industriel, usine qui compte aujourd’hui encore 29 000 ouvriers.

Au nombre des privatisées du mois de mai 1993, on a compté entre autres la société Inkar, gros producteur d’équipements pour avions militaires de la ville de Perm, qui a aujourd’hui partiellement diversifié sa production, en fabriquant aussi des scies électriques et des régulateurs pour turbines à gaz. Au nombre des privatisées aussi, la plus grande usine d’aluminium du monde, l’usine de Bratsk dans la région d’Irkoutsk, qui produit à elle seule plus d’un quart de la production russe, soit 6 % de la production mondiale, ainsi que le complexe industriel du bois de Syktyvkar, 10 000 employés, le plus grand producteur de papier, carton et contre-plaqué du pays.

En juin 1993, dix-sept des plus grandes entreprises de la région d’Ekaterinbourg ont été mises sur le marché : usines métallurgiques, fabriques de machines-outils, usines chimiques, dont les deux plus grosses sont l’usine de tuyaux de Severesky et l’usine d’alliages non ferreux de Kamensk-Ouralsky, qui dans chacune de ces deux villes emploient la quasi-totalité de la main d’oeuvre (tous ces exemples sont cités par la revue Commersant).

Au bilan donné à la fin juin 1993 par le Comité d’administration de la propriété d’État, après six mois d’application de ce programme, 2 291 entreprises moyennes ou grandes sur les 5 000 prévues pour l’année 1993 avaient été privatisées. Elles totalisent plus de 3 millions de salariés.

Le processus a continué tout l’été, apparemment au même rythme. Ont été mises aux enchères, notamment : la société AVISMA qui est le grand combinat de titanium et magnésium de la ville de Perm, l’usine pétrochimique Tobolsk de la ville de Tioumen en Sibérie, une partie des actions de la compagnie d’électricité Oryolenergo qui couvre la région d’Oryol... Et le mois de septembre 1993 commençait entre autres avec la mise en vente d’une part des actions d’une compagnie pétrolière (pour la privatisation des compagnies pétrolières ou gazières la part des actions mise aux enchères est limitée à 22 %), la compagnie Komineft qui opère sur un champ pétrolier et gazier de 60 000 hectares et occupe 28 000 employés.

Selon des statistiques gouvernementales russes, qui valent ce qu’elles valent mais qui indiquent bien en tout cas dans quel sens on se dirige (citées par Research Report du 4 décembre 1992) : en 1990, Gorbatchev encore au pouvoir donc, 7 millions sur 74,4 millions d’actifs dans la fédération de Russie, travaillaient pour des entreprises privées ; ce chiffre était monté à 17,7 millions sur une main d’oeuvre totale ne comptant plus que 72,5 millions de personnes (2 millions de moins qu’en 1990... c’est-à-dire sans aucun doute 2 millions de chômeurs de plus), fin 1992, c’est-à-dire avant les privatisations de cette année. Cela représenterait plus d’un quart de la main d’oeuvre de la Russie. En juillet dernier, Eltsine, lui, l’estimait à un sixième.

Certes, en ce qui concerne les grandes entreprises, il ne s’agit encore que de la réappropriation privée des moyens de production, un bouleversement juridique qui n’entraîne pas d’emblée leur métamorphose en un capital productif susceptible de dégager de véritables profits et d’assurer des dividendes aux actionnaires. Il ne suffit pas de dépecer le potentiel productif du pays, il faut le faire fonctionner. Et pour l’heure, ces privatisations se réalisent au travers d’un effondrement de la production et d’une profonde crise économique, « l’économie de marché » - c’est-à-dire le capitalisme - se manifestant d’emblée par les catastrophes qu’il porte en lui. En revanche, on assiste bel et bien à la constitution rapide d’une classe de possédants. En particulier, la nomenklatura de l’ex-URSS poursuit de façon spectaculaire sa propre transmutation en bourgeoisie.

De la distribution générale des « bons de privatisation » à la concentration de la propriété privée

La privatisation des petites entreprises appartenant directement à l’État ou aux autorités fédérales, régionales ou municipales, avait pu se faire il y a deux et trois ans par leur mise en vente quasi directe.

Les premières années de la perestroïka ont permis l’accumulation de magots et de capitaux par tous les moyens possibles, commerces et affaires de toutes sortes, licites ou pas, corruption, vols purs et simples, etc. Elle avait commencé avant. Mais la décision évidente de la bureaucratie sous la direction de Gorbatchev de revenir au capitalisme donnait le feu vert pour passer à un autre stade et provoquait l’explosion de cette accumulation sauvage. Accumulation sauvage qui a présidé peu ou prou à la naissance de toutes les bourgeoisies, sous tous les cieux et dans tous les siècles, mais que pour les besoins de la cause on a feint de considérer ici comme quelque chose d’exceptionnel en la qualifiant « d’économie mafieuse ». Ce qu’elle est évidemment... ni plus ni moins que les autres.

En tout cas les magots ou capitaux accumulés avant ou durant les premières années de la perestroïka, ont apparemment suffi pour que des entreprises de moins de 200 personnes trouvent acquéreurs. D’autant qu’elles ont été évaluées à des prix extrêmement bas, c’est-à-dire que la nomenklatura s’est fait à elle-même un bon prix. Mais la privatisation des grandes entreprises, surtout industrielles, posait un problème d’une autre ampleur.

Des experts du FMI, de l’OCDE, de la BERD ont planché sur la question. Une horde de jeunes loups russes ont été formés par l’équipe de conseillers américains accourus à Moscou autour de Jeffrey Sachs, professeur de l’université de Harvard, et Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale américaine, banque centrale des USA. L’actuel vice-premier ministre chargé des finances et des réformes économiques, Fiodorov, 35 ans, a fait, lui, ses classes en tant que vice-président de la BERD auprès de Jacques Attali, puis comme représentant de la Russie au FMI. Les solutions retenues pour privatiser étaient parmi celles déjà couchées sur le papier à la fin de l’année 1990, dans une « recommandation » du FMI et de divers organismes financiers mondiaux. Leur mise au point a été confiée par le gouvernement russe à deux sociétés occidentales, le Crédit commercial de France et la firme britannique Braxton Associés.

Les choses se sont faites en deux temps. Le gouvernement a d’abord procédé à la distribution gratuite à toute la population de « bons de privatisation » ou vouchers selon leur appellation anglaise, bons destinés à être échangés ultérieurement contre des actions d’entreprises privatisables. Et quelques mois plus tard, le gouvernement a effectivement procédé à la privatisation proprement dite des premières 5 000 moyennes et grandes entreprises.

Le résultat de l’opération n’a pas été la vente effective de ces entreprises à ceux qui étaient prêts à y investir leur argent. Aucune évaluation sérieuse de leur valeur n’a jamais été faite. Quant aux capitaux susceptibles de prendre le risque de miser sur leur rentabilité future, à quelques exceptions près, ils ne se sont pas manifestés, pas plus qu’ils se manifestent aujourd’hui en Occident. Non. L’État russe distribue gratuitement des titres de propriété sur les biens du pays, à une minorité de nouveaux possédants, par le biais d’un tour de passe-passe où l’immense majorité des citoyens a bel et bien été possédée !

Premier temps, celui de la poudre aux yeux : quoi de plus populaire et démocratique, en apparence, que cette distribution gratuite, à l’automne 1992, de « bons de privatisation » ou vouchers, d’une valeur nominale de 10 000 roubles (valeur qu’ils devaient avoir lors des futures enchères de privatisation) aux 150 millions de citoyens russes ?

Certains ont pu ironiser alors sur ce petit « bon » que chaque Russe recevait. Ridicule évidemment ! Un chiffon de papier qui n’allait certainement pas faire de chaque détenteur un Crésus capitaliste ! D’ailleurs, les plus pauvres, les plus touchés par l’inflation galopante et les salaires ou retraites stagnants, ont commencé comme ils en avaient le droit à négocier leur « bon » contre de l’argent frais, pour acheter du pain ou autre produit de première nécessité. Même s’ils n’ont été qu’une minorité à le faire, cela a vite représenté des millions de vouchers jetés sur le marché. Au début de l’hiver 1993 leur prix était du coup tombé à 4 000 ou 5 000 roubles, moins de la moitié de leur valeur nominale. Pour des travailleurs de Russie aux revenus les plus faibles ou pour des retraités, la vente des « bons de privatisation », même à moitié prix, pouvait dépanner immédiatement de l’équivalent d’un mois ou plus de leurs revenus. Les gens du peuple paupérisés par l’inflation galopante avaient à peine touché leur dérisoire titre de propriété, qu’ils étaient contraints de s’en dessaisir aussitôt.

En revanche ceux qui profitent de l’inflation accélérée et s’y enrichissent, ceux qui transforment aussitôt en dollars leurs gains illicites ou leurs « salaires » de millions de roubles, les nouveaux bourgeois en un mot, étaient très bien placés pour thésauriser ces bons de propriété si volatiles. D’autant que l’achat d’un « bon de privatisation » ne représentait à l’époque que l’équivalent de 7 ou 8 dollars.

La distribution gratuite à tous s’est rapidement transmuée en redistribution et concentration en un nombre plus limité de mains. Les futurs « spécialistes » en matière d’investissements ont ainsi rempli leurs coffres, pour des sommes dérisoires.

Et dès lors tout est allé très vite. De nouveaux organismes financiers, les « Fonds d’investissement », ont commencé à se créer par et pour la récolte des bons de privatisation distribués au public. Ces Fonds d’investissement ont fleuri sans avoir besoin du moindre capital de départ : un « Fonds d’investissement » pouvait se créer en échangeant à chaque porteur de voucher son voucher contre une action dudit « Fonds », émis par lui-même et d’une valeur nominale équivalant à celle du voucher, soit 10 000 roubles. A coups de publicité, les Fonds d’investissements ont promis à ceux qui voulaient bien placer chez eux leurs vouchers un rendement plus stable et assuré qu’un investissement direct du voucher. Grâce au portefeuille varié d’actions de diverses sociétés et entreprises que le fonds pourrait plus tard détenir.

Près de cinq cents fonds d’investissement légalement reconnus se sont ainsi créés dans la foulée de la distribution des vouchers par l’État, drainant les bons de privatisation un peu comme les SICAV occidentales ou autres « sociétés de portefeuilles » drainent la petite et moyenne épargne. Le plus puissant de ces fonds, le Premier Fonds d’investissement de coupons de privatisation de Russie compte aujourd’hui à lui seul un million d’actionnaires, c’est-à-dire un million de dépositaires de vouchers. Juste derrière lui, un autre fonds, Alpha Capital, a récolté 700 000 vouchers. Pour se lancer, le promoteur du Premier Fonds d’Investissement avait même trouvé moyen, expliquait Libération du 26 avril dernier, d’obtenir, contre ristourne, que les bureaux de postes du pays collectent pour lui les bons de privatisation du public. Les bourgeois russes n’ont pas été longs à apprendre comment faire servir les administrations de l’État à leurs fins particulières.

Maintenant que le deuxième volet de la privatisation est en route et que des actions des grandes entreprises d’État sont en vente, ces fonds d’investissement qui disposent de masses importantes de bons de privatisation, se disputent les actions et les achètent pour leur propre compte ou pour le compte de sociétés auxquelles ils servent de paravent. Y compris pour des sociétés étrangères. Ou bien ils achètent des actions de sociétés privatisées en spéculant sur la possibilité de les revendre rapidement plus cher, contre vouchers ou contre argent, sur un second marché où les actions se revendent souvent avec un gros profit.

D’ailleurs, depuis que les grandes privatisations ont commencé et que de gros investisseurs individuels, des banques commerciales privées ou des fonds d’investissement recherchent plus activement à s’en procurer, le prix des vouchers monte. Ils se vendent maintenant à 8 000 roubles, ou même 10 000 ou 12 000 roubles à certaines périodes. Et ils continuent à changer de mains.

Quelques mois après la distribution « populaire et démocratique » des « bons de privatisation », certains n’en sont plus à l’âge biberon de l’accumulation, et la concentration des vouchers entre les mains de certains individus ou sociétés les mettent en meilleure position pour la vente aux enchères des entreprises d’État à privatiser, c’est-à-dire pour le second temps de l’opération privatisation. Car il en est des vouchers russes comme des « actions » des trusts occidentaux. Quand on en a une et qu’on y croit, on est un gogo. Quand on en a 10 % à 20 %, on peut contrôler l’entreprise. C’est la quantité d’actions qui fait la qualité d’actionnaire.

La limitation légale mise au pourcentage d’actions qu’un seul actionnaire peut acheter dans la première vente, celle effectuée par l’État, ne change rien. Les prête-noms sont à l’oeuvre. Et la revente sur un second marché des actions rebat en partie les cartes et les reconcentre encore, aussitôt distribuées. La distribution générale et égalitaire des bons de privatisation était publique. La redistribution réelle de la propriété en un bien plus petit nombre de mains, à laquelle la distribution générale a servi d’alibi, se fait, elle, à l’abri de tout contrôle, avec le secret des opérations en bourse ou des comptes en banque cher aux capitalistes du monde entier.

Plusieurs variantes... même résultat

Trois grandes formules de privatisation, grosso modo, ont été proposées, qui offrent sous différentes variantes le même système de répartition d’actions au personnel, avant que le reste soit livré aux enchères publiques.

Selon la première formule un lot de 40 % des actions est réservé au personnel et à l’encadrement : 25 % sont distribués gratuitement au personnel, 10 % peuvent être achetés par le personnel à un tarif préférentiel, et les 5 % qui restent sont réservés à la vente aux seuls hauts cadres de l’entreprise.

Selon la deuxième formule, le personnel peut acheter des actions à un tarif préférentiel jusqu’à concurrence de 51 % des actions.

La troisième concerne les entreprises qui présentent un projet de réorganisation. Elle réserve les actions vendues avant les enchères publiques au « collectif » d’employés ou de cadres qui ont pris la responsabilité du plan de restructuration.

Dans tous les cas, après attribution et vente d’actions au personnel et à l’encadrement, le reste est destiné à être mis en vente dans des enchères publiques, l’État réservant éventuellement une partie des actions pour une vente ultérieure (exception faite de certains secteurs particuliers, production d’électricité et secteur pétrolier notamment, où il est prévu que l’État garde un contrôle en ne mettant en vente qu’une partie limitée des actions). Depuis un décret de mai 1993, au moins 29 % des actions des entreprises privatisées doivent obligatoirement être proposés à la vente contre des vouchers dans un court laps de temps après leur transformation juridique en société privée et la répartition des actions au personnel.

Quelques exemples concrets éclairent la situation. La biscuiterie Bolchevik déjà citée a été privatisée selon la formule réservant 51 % des actions au personnel : chaque ouvrière a obtenu 8 actions, chaque cadre 180 ! Et le directeur, lui, affirmait (selon un reportage du Quotidien de Paris du 11 décembre 1992) qu’il ne se souvenait même plus vraiment combien il en avait ! Tiens donc !

Dans le cas des usines ZIL, ce sont 40 % des actions qui sont allées au personnel et à l’encadrement, une partie gratuitement, une partie par vente à tarif préférentiel ; parmi les 55 000 actionnaires qui se sont partagé les 35 % des actions mises en vente publique en mars, 8 en ont à eux seuls raflé 20 % ; quant aux dirigeants de la firme déjà largement servis dans la première distribution, ils auraient également, d’après la revue Commersant du 30 juin 93, acheté un nombre considérable d’actions dans la vente publique, pour barrer la route à la tentative d’un gros investisseur d’acquérir plus de 10 % des actions, et rester ainsi principaux actionnaires et seuls maîtres à bord. Un autre lot d’actions de ZIL a été mis en vente en juin, mais surtout 10 % des actions doivent être conservés par l’État un an pour de futurs investisseurs étrangers : une pratique également employée par d’autres grosses entreprises russes privatisées dans le but de souder leurs liens avec des trusts occidentaux (The Economist du 8 mai 1993).

La caractéristique essentielle et commune à chacune de ces formules de privatisation, c’est qu’elles réservent toutes aux équipes dirigeantes des entreprises le gros des actions destinées au personnel, sans parler des lots supplémentaires dont certains hauts cadres ou groupements de cadres se portent acquéreurs lors des enchères publiques. Elles permettent à la nomenklatura d’user de sa place dans les sommets de l’appareil économique, pour procéder à une redistribution et une réappropriation sur mesure des moyens de production... et se servir les plus gros morceaux. L’État recrée par en haut la bourgeoisie à partir de ses propres cadres. On n’est jamais si bien servi que par soi-même !

Un exemple parmi d’autres : l’ancien sous-directeur de la grosse usine de tracteurs de Vladimir (non loin de Moscou) était parti à l’Université d’Harvard, aux État-Unis, étudier la gestion des affaires. Pourvu de son nouveau diplôme, il est rentré à Moscou pour occuper un poste à l’International Finance Corporation (IFC), un organisme dépendant de la Banque mondiale. C’est en nouvel homme d’affaires qu’il a acquis 8 % des actions de la firme de tracteurs de Vladimir (dont les actions ont été mises en vente publique en février). Fort de sa qualité de gros actionnaire, il s’est présenté au poste de directeur général à l’assemblée générale des actionnaires. Le poste de PDG est finalement resté au directeur sortant, mais le diplômé de Harvard a obtenu l’un des postes de directeur.

Par la « vente des biens nationaux » et selon une technique analogue, au moyen des assignats, la bourgeoisie des villes et des campagnes françaises, en 1790 et 1791, s’était accaparé pour presque rien, aux dépens des petits paysans pauvres, moitié et parfois plus de l’héritage foncier du clergé et d’une partie de la noblesse. Cette concentration spéculative de la propriété aux mains de la bourgeoisie donna le jour à de nouvelles fortunes, puis à de nouvelles dynasties capitalistes au moment de la révolution industrielle de la deuxième moitié du 19e siècle. La contre-révolution bourgeoise dans l’ex-URSS, quant à elle, permet non seulement à ses couches dirigeantes de légaliser leurs vols et leurs détournements antérieurs, mais de se partager la possession du capital productif du pays. Seulement, en cette fin de 20e siècle, c’est la crise capitaliste internationale qui donne son empreinte au monde, pas la révolution industrielle. Et si les bureaucrates mafieux s’arrogent le titre de PDG-actionnaires afin de pouvoir dépecer légalement, en toute honorabilité occidentale, les richesses du pays, ils le font sous la direction et la protection des plans du FMI. Les mêmes qui ont ruiné l’économie de l’Amérique latine ou de l’Afrique... mais aidé une minorité de capitalistes à y faire de nouvelles fortunes.

La bourgeoisie russe prend racine et s’organise

Le retour à la « libre entreprise » avait commencé sous Gorbatchev avec les coopératives, les petits commerces, ce que l’on avait surnommé le « bazar ». Mais pas seulement le « bazar » : car la restauration de la propriété privée et du libre marché, l’abolition du monopole du commerce extérieur et la « dollarisation » d’une partie de l’économie ont aussi donné naissance à un certain nombre d’entreprises privées bien plus importantes et permis la constitution de fortunes personnelles dont certaines se comptent en centaines de millions de dollars (placées le plus souvent, comme de bien entendu, dans les banques occidentales !).

La redistribution depuis 1992 de plus de la moitié des petites entreprises d’État à des propriétaires privés a permis d’étoffer cette nouvelle classe bourgeoise. Elle passe cette année un cap supplémentaire en accédant à la propriété privée d’une partie non négligeable de l’appareil productif industriel, même si ce n’est encore qu’une petite partie (2 500 entreprises, soit un dixième des grandes et moyennes entreprises de Russie totalisant 3 millions de salariés au bilan provisoire de fin juin 1993 ; 5 000 entreprises, soit près d’un cinquième d’ici la fin de l’année si le calendrier des privatisations continue à être respecté comme il l’a été jusqu’à aujourd’hui).

A cette constitution d’une bourgeoisie possédante russe et à sa mainmise directe sur une part du capital productif du pays, s’ajoute le développement de l’implantation des trusts occidentaux. Il ne se passe pas de mois sans que de nouveaux contrats soient signés pour la prospection ou l’exploitation d’un champ pétrolier avec Texaco, B.P., Elf... pour l’établissement de nouvelles associations (joint-ventures) d’entreprises russes avec Boeing, Mercedes, Caterpillar ou bien d’autres... pour le marché de modernisation du réseau téléphonique d’une région avec le trust allemand Siemens ou coréen Samsung, etc. Les investissements en capitaux des trusts occidentaux sont encore limités, placés surtout dans les secteurs qui peuvent leur paraître immédiatement rentables. Peut-être. Mais leur poids relatif sur l’économie et sur la politique des gouvernants russes est bien plus grand que l’importance des capitaux investis par rapport au potentiel industriel russe. Ne serait-ce que parce que c’est avec eux que les nouveaux patrons russes peuvent espérer faire les meilleures affaires, celles qui payent en dollars, et parce que c’est d’une association avec eux que les dirigeants russes espèrent obtenir les capitaux supplémentaires qui leur permettraient de reconvertir et moderniser les industries dont ils deviennent propriétaires.

Pour la classe ouvrière, la privatisation encore toute récente d’une partie des entreprises industrielles n’apparaît peut-être que d’une importance secondaire au milieu des coups qui lui sont portés de tous côtés. Le phénomène économique ravageur qui aujourd’hui masque tout le reste, c’est l’inflation galopante qui est le vecteur de la différenciation sociale accélérée que connaît l’ex-URSS depuis deux ou trois ans. La mise en application des plans de privatisations se réalise en effet aujourd’hui à la suite et à la faveur de la paupérisation ouvrière d’un côté, et de l’autre l’enrichissement outrageant d’une classe de nouveaux riches qui se portent acquéreurs des biens de l’État.

Pour les ouvriers, l’obtention ou l’achat contre les vouchers distribués à l’automne 1992 de quelques actions de leur entreprise, alibi à la distribution bien plus consistante et réelle de droits de propriété à la minorité des privilégiés, n’a évidemment pas de quoi créer la moindre illusion de « propriété » ; pas plus que n’avaient créé d’illusions en France la distribution par certaines grandes entreprises, il y a quelques années, d’actions accordées en guise de prime au nom de la « participation ».

Pour les travailleurs, en tout cas ceux des plus grandes entreprises, le cadre de travail n’a donc guère changé. Pour l’instant. Que leur entreprise soit déjà privatisée ou demeure encore étatisée, ils ont toujours affaire aux mêmes directeurs, aux mêmes hauts cadres. Mais dans les deux cas leur propre situation s’est beaucoup aggravée avec l’inflation galopante, les mesures de chômage technique sans compensations, les « mois de vacances supplémentaires » pas payés et les premiers licenciements. Et pour tous une chute brutale du niveau de vie qui a globalement baissé de 42 % en un an (selon les déclarations au journal Les Echos du 10 janvier 1993 d’Arkadi Volski lui-même, président de l’Union des Industriels de Russie, qui se vante dans les mêmes colonnes de l’appui du FMI).

Par contre, beaucoup de choses changent pour les nouveaux riches et nouveaux détenteurs de titres de propriétés. Chaque ville, chaque municipalité voit se créer sa Bourse de commerce (parfois sa propre Bourse des valeurs comme à Saint-Pétersbourg, mais aussi à Ekaterinbourg dans l’Oural, à Rostov-sur-le-Don en Russie du Sud), ses fonds d’investissement, ses conseils d’administration, une vie intense et une nouvelle puissance sociale pour les nouvelles notabilités ou les anciennes mises au goût du jour. Les directions d’entreprises privatisées adoptent elles aussi de nouveaux modes de fonctionnement. Les « collectifs d’entreprises » (qui réunissaient directeur, cadres, représentants du syndicat, voire représentants élus des travailleurs...) tout fictifs qu’ils étaient, laissent néanmoins progressivement la place aux assemblées des actionnaires. Parallèlement, une législation s’élabore pour que les directions d’entreprise abandonnent les activités culturelles et sociales, pour ne se consacrer qu’aux problèmes de production et de rentabilité. Et comme en Russie une grande partie de la vie économique et sociale des travailleurs s’est organisée jusqu’ici - vestige de l’ancienne URSS - autour des grandes entreprises, offrant entre autres à leur personnel logements, magasins, centres de vacances, le démantèlement de tout cela annonce une nouvelle baisse importante du niveau de vie de la classe ouvrière. Celle-ci n’aura plus - ou de moins en moins - accès en quantité si ce n’est en qualité, à certains biens et services de consommation courante.

La nouvelle bourgeoisie russe, elle, après avoir fait fleurir dans tout le pays ses organisations politiques - sous l’égide de l’État de Gorbatchev, puis d’Eltsine qui ont chacun contribué à la dissolution des structures fossilisées par la dégénérescence stalinienne de l’ancien État ouvrier issu de la révolution de 1917 - est en train de mettre sur pied son réseau d’organisation sociale et économique, les sièges et centres où se prennent les vraies décisions, où s’exerce le véritable pouvoir. Les nouveaux patrons ne dédaignent pas pour autant les formes de pressions politiques, tout au contraire, même si les nuances des couleurs politiques leur importent peu. Les vertus du « lobbying » à l’américaine font école.

Voici, à cet égard, le point de vue d’Arkadi Volski, déjà cité, fondateur de l’Union des Industriels, qui regroupe surtout une grande partie des hauts cadres et directeurs des entreprises d’État, et principal animateur du cartel politique connu sous le nom d’Union Civique : « Le pourcentage de l’économie qui restera sous contrôle de l’État ne m’intéresse absolument pas. Il est de 18 % en France, de 54 % en Italie, mais est-ce que cela veut dire qu’on vit plus mal en Italie ? L’essentiel, c’est que la production étatique travaille dans une économie de concurrence » (Le Figaro du 25 janvier 1993). Devant Eltsine, venu l’automne dernier assister au congrès de l’Union des Industriels, il insistait sur le fait que, de son point de vue, la réussite du passage à l’économie de marché « suppose le contrôle étatique, je dis bien étatique et je répète étatique ». En fait, ce qu’il entendait par contrôle étatique, c’était... la distribution de subventions. Car les privatisations ne veulent pas dire que les patrons des grosses entreprises vont se mettre à dédaigner le recours à l’État. Tout au contraire, la béquille étatique leur sera nécessaire pour dégager les dividendes espérés. Les « directeurs » de l’ancien système allaient à Moscou solliciter des « dotations ». Les patrons-directeurs du nouveau vont et iront à Moscou solliciter des crédits et des subventions. Mais les premiers avaient quelques contraintes imposées par le Plan, dont les seconds se sont complètement débarrassés.

Pour Volski, « les industriels ne peuvent être ni de droite ni de gauche ». Il laisse ce soin aux politiciens de profession : jusqu’à tout récemment... à un Routskoï, son allié dans l’Union Civique jusqu’aux événements de septembre-octobre dernier, ou, pourquoi pas, à nouveau à un Gorbatchev, toujours en réserve de la République, lui qui déclare voir en l’Union Civique des partisans potentiels proches, une sorte de centre gauche, un parti social-démocrate à « la façon russe ». Volski, pour sa part, s’occupe de politique d’une autre façon : « le type d’organisation que je dirige, déclarait-il au Figaro le 25 janvier dernier, existe dans tous les pays, à commencer par la France où elle a pour nom CNPF... Nous faisons beaucoup de lobbying industriel au Parlement. Quand je parle de lobbying, je parle d’activités fort répandues dans d’autres pays. Nous travaillons avec 55 députés qui plaident en faveur des lois qu’il ne faudra pas revoir au bout d’un an... »

L’organisation de Volski proprement dite, l’Union des Industriels, ne disposait donc que de 55 députés sur les 1 042 du Parlement russe avant sa dissolution. Mais elle comptait dans ses rangs les hauts cadres de quelque 1 500 entreprises du pays, occupant 7,5 millions de salariés, et contrôlant 72 % de la production. Cela pèse beaucoup plus que 55 voix à la Chambre. Gageons qu’un Volski aura un lobby encore plus efficace au sein du nouveau Parlement issu des élections de décembre 1993. Et l’Union des Industriels n’est pas le seul « lobby » politique patronal.

Le Parti de la Liberté Economique a été créé par l’un des premiers capitalistes russes, Constantin Borovoï, créateur et président de la Bourse des matières premières de Moscou, et d’un groupe qui compte notamment une banque privée, une télévision privée, une agence informatique, et pèserait, selon Le Monde du 2 février 1993, quelque deux milliards de dollars. Borovoï voudrait son parti semblable au parti républicain américain. Peu après sa création, le parti de Borovoï a annoncé en juillet 1992 son intention de s’allier à l’Union Civique de Volski, censée être au départ plutôt l’émanation des dirigeants des grandes entreprises d’État, une alliance dont le but était de faire pression sur le gouvernement et de formuler pour lui, en commun, des « recommandations ».

Cette alliance entre patrons, quoi de plus naturel ? D’autant que contrairement au surnom de « baron rouge » que certains journalistes ont donné à Volski sous prétexte qu’il était le porte-parole des dirigeants des grandes industries d’État et qu’il défendrait leurs privilèges d’antan, celui-ci ne défend pas la position des seuls patrons des industries d’État. Lorsqu’il demande en particulier plus de subventions et de crédits pour les industries, il les demande - il a tenu à le préciser lui-même - tout autant pour les patrons privés que pour les entreprises publiques.

Une Association des Entreprises Privées et Privatisées (concurrente ou complémentaire de l’Union des Industriels de Volski) a été créée en avril 1993. Un millier de directeurs d’entreprises privées assistaient à la réunion de fondation. Y assistaient également un représentant de la banque centrale venu rendre des comptes aux patrons du privé, ainsi que... Egor Gaïdar (ex-premier ministre d’Eltsine réintroduit au gouvernement une semaine avant la dissolution du Parlement en septembre dernier) qui en a été élu président, après avoir déclaré que : « Aussi déplaisant que cela puisse vous paraître, de nos jours on ne peut pas être engagé dans les affaires économiques sans s’occuper de politique. Une forte organisation politique est nécessaire pour protéger les intérêts politiques du secteur privé ». L’Association a décidé de se considérer comme un groupe de pression (un lobby), mais aussi de se préparer à présenter des candidats aux prochaines élections législatives : « Pour avoir de bonnes lois, nous devons les écrire nous-mêmes. Une organisation de ce type m’avait manqué quand j’étais premier ministre », a déclaré Gaïdar.

Une Commission des chefs d’entreprises s’était constituée au sein de la Conférence constitutionnelle en juin dernier, pour y faire entendre les exigences des nouveaux patrons. Parmi ses responsables, une ancienne enseignante d’économie politique, Irina Hakamada, actionnaire et membre du conseil d’administration de deux sociétés, dont la Bourse des matières premières de Moscou, et secrétaire générale du Parti de la Liberté Economique créé par Borovoï (le fondateur de ladite Bourse). « On observe un rapprochement d’intérêts, surtout dans le secteur du commerce, des finances et des services, entre les nouveaux patrons qui ont créé leurs entreprises et les directeurs des entreprises d’État qui ont été privatisées », déclarait benoîtement alors Irina Hakamada.

Autre exemple de fortune privée récente qui ne néglige pas la politique : un patron sibérien, un certain Pavel Golitchev, a monté son usine de meubles puis l’a agrandie en association pour en faire une entreprise qui compte aujourd’hui 3 500 employés. Un foyer, une salle de sport et un cinéma pour le personnel, et, en construction, 500 petites maisons qui devraient servir à loger son personnel, à la mode des patrons de province du début du siècle en France, complètent le tableau. Depuis, il a passé un accord avec un groupe italien pour une entreprise de construction de routes, et une firme américaine pour la création d’une nouvelle usine de transformation de bois. Pariant fort peu sur le rouble, il a investi une partie de ses profits en actions d’une mine d’or en Equateur. Voilà les succès qui lui ont valu d’être appelé par Eltsine au Conseil Economique Supérieur de Russie.

Les privatisations et les nouvelles institutions socio-économiques, les nouveaux groupes de pression bourgeois, se mettent en place à la faveur de la différenciation sociale qui s’est spectaculairement accélérée en quelques années, dans l’ex-URSS, et dont l’inflation galopante a été l’instrument principal. Et cette différenciation sociale est le résultat d’une politique concertée, délibérée des couches dirigeantes du pays. La bourgeoisie russe manque encore de capitaux mais ni elle ni ses représentants au gouvernement ne manquent de conscience de classe !

Reste à cette nouvelle classe de propriétaires, ou de bureaucrates en instance de le devenir, comme à leurs mandants politiques, une autre tâche à accomplir : faire de ces nouveaux droits de propriété qu’ils sont en train de s’arroger, une véritable source de profits. Il leur faut rendre rentable du point de vue capitaliste le parc industriel russe, celui déjà privatisé ou en instance de l’être comme celui qui appartient toujours à l’État (et dont une partie pourrait rester, comme dans bien des pays capitalistes, étatisée encore longtemps). Et en matière de taux de profit, les exigences des capitaux russes dont une partie s’évade pour se placer à l’étranger, comme celles des capitaux étrangers qui commencent à se placer en Russie, n’ont aucune raison d’être moindres que les exigences des capitaux partout dans le monde.

Mais pour exploiter vraiment, de façon aussi « rationnelle » que General Motors ou Volkswagen, pour tirer de capitaux investis dans l’industrie russe des profits semblables à ceux réalisés dans d’autres parties du globe, il faut que les nouveaux actionnaires privés et l’État russe franchissent un nouveau pas et « restructurent » les entreprises, c’est-à-dire, comme partout dans le monde, procèdent à des licenciements massifs. Que l’économie s’effondre, pourvu que les profits s’accumulent ! Voilà ce que ces gens-là entendent par la « rationalisation » de la production.

Développer la lutte de classe

Les gouvernants russes ont jusqu’à présent reculé l’échéance des restructurations industrielles et des licenciements massifs qui sont à leur programme. Quelques grandes usines ont déjà vu leurs effectifs fondre en partie, comme les usines Kirov de Saint-Pétersbourg, dont la privatisation est en cours, qui fabriquaient jadis surtout des chars et dont les effectifs sont pour l’instant passés de 30 000 à 23 000, ou l’usine Ouralmach d’Ekaterinbourg déjà citée dont les effectifs étaient de 50 000 à la fin des années quatre-vingt, plus que 38 000 au printemps 1992 et 29 000 aujourd’hui. Mais dans l’ensemble, le chômage reste encore surtout un chômage masqué : même dans celles des grandes industries qui ont vu leur production s’effondrer le plus, en particulier les industries d’armement, les effectifs déclarés des entreprises ont généralement été maintenus. Quitte à ce que ce ne soit dans certains cas qu’un maintien formel dans une usine dont une partie des ateliers ne tourne pourtant plus, un salaire au pouvoir d’achat réduit (quand il n’est pas en plus payé avec retard) tenant lieu en quelque sorte d’indemnité chômage. Quitte à ce que certaines usines ne tournent qu’au ralenti, avec une semaine de travail réduite à 3 ou 4 jours, des congés annuels prolongés d’un mois ou plus de chômage technique...

Avant de procéder aux réductions massives d’effectifs ou aux fermetures d’entreprises, le gouvernement commence, dans ce domaine aussi, par mettre en place une nouvelle législation, inexistante dans la Russie d’avant la restauration bourgeoise. La loi sur les faillites adoptée en décembre 1992 et applicable à partir du 1er mars 1993 a légalisé la liquidation des entreprises déficitaires et en a réglementé la procédure. Et il s’agit aussi en ce moment, pour les gouvernants russes, de créer un certain nombre de nouveaux amortisseurs sociaux, semblables à ceux des pays capitalistes, avant de se risquer à passer du chômage masqué aux licenciements ouverts, c’est-à-dire à la deuxième phase de la guerre économique ouverte que mène la bourgeoisie russe à la classe ouvrière.

La première phase - l’abaissement général du niveau de vie à travers hausse des prix et inflation pour favoriser l’accumulation capitaliste - a été perdue par la classe ouvrière. Pourtant pas sans coup férir. Car les travailleurs ne sont pas restés sans réactions depuis le début de la perestroïka. Il y a eu bien des grèves depuis quelques années, à commencer bien sûr par celles des mineurs, dont la plus importante en 1989, à l’issue desquelles le gouvernement a dû faire des concessions, sans oublier les grèves de cet été et du début de septembre. Dans le contexte actuel d’hyperinflation, les manifestations sporadiques de résistance pour obtenir des augmentations de salaires, ou simplement se faire payer les salaires en retard, sont relativement fréquentes. La classe ouvrière russe se bat et remporte même quelques petits succès. Il suffit de voir avec quelle célérité, l’an dernier, le gouvernement a affrété des avions remplis de roubles vers telle ou telle usine en grève dont les ouvriers n’avaient pas encore été payés !

Mais ce qui manque aux prolétaires russes c’est d’organiser leur combat à l’échelle de leur classe, et au niveau politique contre toute la bourgeoisie et l’État qui la protège. Et pour cela une ou des organisations de classe qui aient une claire conscience de la société russe et des changements sociaux, économiques et politiques qu’elle connaît depuis le milieu des années quatre-vingt ; et qui proposent des perspectives, des buts à court et à long terme et des formes de lutte en conséquence.

Sous la direction des gouvernements successifs, à commencer par ceux de Gorbatchev, l’État en légalisant la propriété privée des moyens de production, puis organisant la privatisation des entreprises d’État, mais aussi en liquidant la planification, abandonnant le monopole du commerce extérieur, établissant la liberté des prix et laissant courir l’inflation, a eu une politique de classe claire et consciente, on pourrait dire planifiée (c’est même la seule chose qui reste planifiée dans ce pays !). Et il a apporté tout son appui à la bourgeoisie dans sa lutte pour s’établir aux dépens du prolétariat et établir l’exploitation capitaliste.

Seul un combat d’ensemble du prolétariat - un véritable combat de classe, politique, contre la bourgeoisie et l’État, avec un but de classe : le pouvoir ouvrier - aurait pu stopper puis repousser cette offensive de la classe ennemie.

Et c’est certainement encore aussi vrai dans la période qui vient. D’autant plus que la façon dont Eltsine a réglé son conflit avec le Parlement ne se veut pas un avertissement aux seuls politiciens de l’opposition mais est destinée au moins autant à la population et aux travailleurs mécontents.

Seule une contre-offensive d’ensemble de la classe ouvrière russe pourra s’opposer aux licenciements massifs et à la surexploitation que les bourgeois russes (et occidentaux) ont bien l’intention de lui imposer. Une contre-offensive d’ensemble qui rassemble les tentatives dispersées de résistance et en suscite de nouvelles, nombreuses, pour en faire une force unique et, cette fois, offensive.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article