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L’URSS : fin... et suite

Texte de la minorité au congrès de LO de 1992

1er décembre 1992 Monde

En décembre dernier, le drapeau blanc-bleu-rouge de l’ancienne Russie remplaçait le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau au sommet du Kremlin. Paradoxalement, l’événement quelques années auparavant inimaginable, ou en tout cas imaginé comme un cataclysme planétaire, n’a pas eu tant de relief. Formellement d’ailleurs, Gorbatchev lui-même, le dernier chef de l’État soviétique proposait depuis un ou deux ans d’en changer le sigle afin de faire disparaître le mot socialiste, en même temps que de renégocier les termes de l’Union. Et en effet, la dislocation avait déjà bien commencé.

Au fil de l’année 1990, au milieu des tensions, des coups d’éclat dramatiques, des menaces et des épreuves de force militaires pour quelques-unes comme les Baltes, d’une façon tranquille et feutrée pour les autres, les quinze républiques avaient déjà proclamé leur « souveraineté ». Leurs dirigeants - nouveaux venus ou vieux apparatchiks en place depuis longtemps - indiquaient par là qu’ils étaient bien décidés à prendre leurs distances et leur indépendance par rapport au centre. Le putsch raté d’août 1991, lamentable tentative pour s’opposer à cette dislocation, n’a fait que la précipiter. Dans sa foulée, toutes les républiques, suivant la Géorgie qui avait pris les devants le 14 avril précédent, proclamaient leur indépendance, celle du Kazakhstan étant la dernière à le faire le 16 décembre 1991. Depuis, ces indépendances ont été en quelque sorte consacrées par les plus hautes institutions du monde impérialiste : l’ONU et le FMI où chacune des quinze républiques a désormais son siège. L’URSS est bien morte.

Le nouvel État russe est pourtant pour l’essentiel l’ancien État soviétique, simplement rebaptisé et quelque peu amputé. En prenant la place de Gorbatchev à la tête de cet État, Eltsine a hérité aussi de la responsabilité d’en défendre les intérêts et les ambitions. D’où sa tentative - dans le droit fil de celle de Gorbatchev - de recréer autour de la Russie une nouvelle forme d’union. Mais il se heurte aux mêmes obstacles, à savoir la volonté des classes dirigeantes et des bourgeoisies renaissantes des républiques de préserver toute possibilité de défendre leurs intérêts propres, et pour cela de conserver ou de couper les liens avec la Russie en toute liberté. Huit conférences successives ont été organisées entre décembre 1991 et octobre 1992 pour mettre la CEI sur pied. D’une fois sur l’autre, ce ne sont pas les mêmes républiques qui y ont participé, et les participants ne s’y sont pratiquement jamais engagés à quoi que ce soit. L’Ukraine a commencé à battre sa propre monnaie. D’autres républiques envisagent de la suivre. Toutes ont commencé à constituer leur propre armée même si l’armement nucléaire et une partie de la flotte restent jusqu’à nouvel ordre « cogérés » par la Russie et les républiques qui les hébergent.

La Communauté des États Indépendants à laquelle n’ont adhéré que onze des quinze républiques anciennement membres de l’URSS, n’est donc jusqu’ici guère plus qu’une fiction.

Mais ce qui n’est pas une fiction, ce sont les risques de dislocation qui existent dans la Fédération de Russie elle-même, avec la volonté d’indépendance de certaines régions.

Cette dislocation de l’Union et la création d’États indépendants nouveaux dont la raison d’être est la protection des intérêts des bourgeoisies locales, ne correspond certainement pas plus aux intérêts des peuples que le maintien de la domination russe dont certains pouvaient se plaindre dans le cadre de l’ancienne URSS. Mais ce ne sont ni des erreurs de Gorbatchev, ni une quelconque irresponsabilité d’Eltsine qui sont responsables de cet éclatement. Les risques de rupture étaient inhérents au retour du capitalisme.

Dès lors que l’objectif du pouvoir central fut de restaurer la bourgeoisie, tous ceux qui étaient en état de le faire ont eu pour but de se tailler une propriété privée, et du coup les dirigeants locaux ou régionaux de le faire avec l’entité territoriale qu’ils gouvernaient, c’est-à-dire de transformer leur fief en État indépendant. Aussi, les déclarations de « souveraineté » ont-elles été innombrables dans les deux ou trois dernières années de Gorbatchev : les républiques, les régions, les villes et mêmes certains cantons.

Tous les dirigeants des républiques, qui n’avaient pas de raisons particulières de désirer le maintien de la protection centrale (contre leur population ou contre des concurrents politiques) visèrent à l’indépendance. En profitant de l’affaiblissement du pouvoir central pour l’acquérir de fait puis de droit. En s’appuyant sur les sentiments nationalistes de la population quand ceux-ci existaient. En les inventant au besoin.

L’instauration de la libre entreprise, la fin du monopole du commerce extérieur, ouvraient à certaines républiques, voire à certains centres industriels, l’espoir de liens directs et privilégiés avec l’Occident. Les couches dirigeantes de ces républiques pouvaient même escompter tirer meilleur parti de l’ouverture au commerce occidental si leur région se débarrassait du boulet des régions les plus arriérées de l’ancienne union. Car la rentabilisation d’un point de vue capitaliste ne peut à terme qu’entraîner une plus grande disparité sociale entre les diverses régions, et l’instauration bien plus qu’avant d’une économie à deux, trois ou quatre vitesses. Les profits maxima ne peuvent être tirés des régions les mieux placées géographiquement, les plus riches en ressources ou les plus développées industriellement, qu’à condition de ne pas s’embarrasser de la charge d’assurer un minimum social commun à l’ensemble des territoires de l’ancienne union. C’est ça aussi le capitalisme.

Contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, les grandes puissances impérialistes - et en premier lieu les États-Unis - n’ont pas vu d’un bon oeil et ne se réjouissent pas du morcellement de l’URSS.

Dans ce qu’elles appelaient de leurs voeux jadis, elles ne voient même maintenant que des risques et des dangers. Danger politique, avec la menace surtout dans les régions les plus instables, les républiques du Caucase, ou celles à majorité musulmane d’Asie centrale, de voir se multiplier les conflits régionaux de type du conflit yougoslave. Mais risque aussi d’un effondrement économique qui compromettrait les possibilités futures d’y trouver un marché et d’y investir. D’où hier, la hautaine rebuffade des Occidentaux aux Baltes venus chercher un appui économique et financier contre Moscou, et aujourd’hui les mises en garde du FMI à l’Ukraine contre la création de sa propre monnaie et pour le maintien d’une « zone rouble ». Et hier comme encore aujourd’hui le soutien à Gorbatchev, Eltsine étant considéré comme trop prompt à prendre son parti du morcellement de l’empire.

Avec la contre-révolution, engagée par Gorbatchev, l’URSS a bien cessé d’être ce corps étranger au monde capitaliste, fermé à la mainmise directe de l’impérialisme sur ses richesses, et donc considéré comme l’ennemi irréductible, malgré la dégénérescence stalinienne, malgré toutes les alliances et tous les compromis faits par la bureaucratie soviétique contre la classe ouvrière et sur le dos des peuples du monde.

La fin officielle de l’URSS a été aussi la fin du pouvoir de Gorbatchev. Sans drame cependant, puisque Gorbatchev en laissant la place à Eltsine a perdu sa fonction mais ni la vie ni l’espoir d’une future carrière politique. Il peut considérer - ce qu’il n’a pas manqué de proclamer - qu’il a simplement été mis en réserve de la République.

Cela n’a rien d’étonnant, surtout au vu de cette année de gouvernement Eltsine. Car, mis à part le style différent des personnages et leur opposition personnelle, la politique d’Eltsine a été... la continuation de celle de Gorbatchev ou la concrétisation de projets annoncés depuis des mois par Gorbatchev lui-même. Avec la même alternance d’ailleurs de mesures radicales allant plus avant dans la désétatisation et le libéralisme économique, et de mesures de prudence venant les tempérer.

La libération des prix, annoncée déjà à plusieurs reprises, a été enfin mise en application à partir de janvier 1992 aboutissant à ce que les prix à la consommation soient multipliés par plus de dix entre décembre 1991 et juin 1992. Elle a constitué un dernier coup porté à une planification qui était déjà pratiquement anéantie. Elle a constitué surtout un coup contre le niveau de vie de la majorité des classes populaires, le pouvoir d’achat des salaires, réajustés de façons diverses d’un secteur à l’autre, étant ramené en moyenne aujourd’hui à moins de la moitié de ce qu’il était en décembre 91.

Les « sept Grands » qui se félicitaient des mesures prises lors de leur réunion à laquelle Eltsine fut invité à Munich au mois de juillet et débloquaient en conséquence la première tranche des crédits qu’ils avaient promis à la Russie, multiplient maintenant des appels de prudence. Eltsine n’a pas eu grand peine à obtenir le feu vert pour échelonner jusqu’à la fin 1993 la hausse des carburants par dix demandée pour les mettre à la hauteur des prix mondiaux. Et le FMI, qui faisait pression pour accélérer la libération des prix, s’inquiète maintenant de ses conséquences.

Depuis le 1er juillet, le rouble est convertible. Mais à quel prix : 240 roubles pour un dollar au change officiel en octobre, presque 50 roubles pour un franc ! Un taux qui en dit long sur ce que peuvent accumuler ceux qui, dans les républiques de l’ex-URSS, peuvent faire du commerce en dollars. Car pour une minorité de privilégiés, l’ex-URSS est dans la « zone dollar » plus que dans la « zone rouble ». Ce sont des dollars et non des roubles, « convertibles » ou pas, qui circulent dès qu’il s’agit de payer dans les magasins ou restaurants de luxe. C’est en dollars que s’achètent ou se louent certains appartements. C’est en dollars ou autres devises fortes que se font nombre de transactions importantes.

Par contre, la banque centrale de Russie est toujours incapable de faire revenir les devises que détiennent sur des comptes occidentaux les grandes entreprises nationales comme de faire revenir plus de 10 % des devises acquises par les entreprises exportatrices, qui sans être encore privatisées, fonctionnent déjà pour leur propre compte. Inutile alors de parler des devises gagnées à l’exportation par des hommes d’affaires privés.

En plus de la baisse des salaires, c’est la menace du chômage qui pèse aujourd’hui sur la classe ouvrière. Car le nombre de chômeurs s’est accru petit à petit depuis quelques années. Mais surtout la restructuration des entreprises, notamment celles de ce que l’on appelle le « complexe militaro-industriel » (c’est-à-dire une grande partie de l’ancienne industrie de l’URSS) fait déjà qu’actuellement nombre de ces usines ne tournent plus que partiellement, et leurs ouvriers se retrouvent au chômage technique plusieurs jours par semaine. Or l’intention affirmée du gouvernement Eltsine est claire : plus question à terme de subventionner les usines non rentables. Quant aux usines d’armement, leur reconversion demanderait des milliards de roubles que personne n’a l’intention de leur fournir.

C’est d’ailleurs sur cette question qu’il rencontre évidemment l’opposition des « patrons » de ce complexe militaro-industriel, menée par Arkadi Volski, le dirigeant de l’« Union Civique ». Mais Eltsine vient de faire adopter par le parlement la loi sur les faillites qui permettrait quand les autorités le jugeront nécessaire ou possible, de fermer ces entreprises non rentables. Ainsi peu à peu se met en place le « dégraissage » de l’industrie russe, pour tenter d’augmenter la productivité et de rendre les usines rentables... et alléchantes pour des repreneurs capitalistes éventuels. C’est ainsi aussi par la même occasion qu’on peut envisager... 30 millions de chômeurs.

C’est surtout, comme les années précédentes, dans le commerce, dans les petites entreprises, ou dans les services que les entreprises privées se sont multipliées. Mais la libération des prix a accéléré cette année leur développement.

Si la petite bureaucratie, et les couches de la petite bourgeoisie intellectuelle, des techniciens, des cadres ont placé leurs roubles dans les banques mixtes ou privées (ou leur en ont emprunté), pour se lancer dans le commerce, dans les services informatiques, les bureaux d’études ou autres petites entreprises, ceux qui disposaient déjà de plus de ressources, ou dont la place dans l’économie étatisée ouvrait les portes à bien d’autres moyens, sont loin de s’être contentés de cela. Ils sont notamment à l’origine de la multiplication des banques, mixtes ou privées (« coopératives » disait-on au début) qui prêtent à ceux qui montent leurs petites entreprises, à très court terme et à des taux de 20 à 30 % : une des activités les plus rentables pour ceux qui dans la période d’avant avaient pu accumuler des fortunes.

La privatisation des grandes entreprises avance certes beaucoup moins vite. Une bonne partie ne le sera sans doute pas avant longtemps sinon jamais. Non pas parce que l’État ou le gouvernement défendrait la propriété d’État, les acquis d’une lointaine révolution ouvrière dont ils sont issus mais qu’ils ont bien oubliée et reniée. Mais à cause des obstacles auxquels se heurtent toutes les privatisations qui ont lieu de par le monde bourgeois, en particulier dans les autres pays de l’Europe de l’Est : manque de capitaux disponibles, et prudence de ceux qui en ont, en Russie ou en Occident, attendant pour les risquer que l’État ait fait le sale travail en jetant lui-même une partie de la main d’oeuvre dehors et imposant à ceux qui restent cadences et productivité qui donnent toute garantie aux futurs maîtres privés. Ce à quoi s’emploient, nous l’avons vu, Eltsine et son gouvernement.

Cela n’empêche pas bien des dirigeants de grosses entreprises d’État qui agissent comme les seuls maîtres de leur entreprise, d’anticiper sur la privatisation officielle, en louant leurs locaux ou équipements à des sociétés mixtes ou privées dont ils sont en tout ou partie propriétaires. Dans certains secteurs, ce sont parfois les morceaux entiers d’entreprises publiques, les plus facilement privatisables ou les plus rentables qui sont d’autorité privatisés par ces directions. Ainsi, dernier exemple connu, début novembre 1992, Aeroflot a annoncé la privatisation des 70 aéroports de la Fédération de Russie qui dépendent d’elle : 30 % des parts resteront à l’État, 30 % aux autorités locales, et les 40 % restants seront partagés entre les employés et des actionnaires extérieurs, les entreprises étrangères étant invitées à en acheter des parts en échange de l’engagement à participer aux modernisations nécessaires.

La distribution gratuite de « coupons de privatisation » de 10 000 roubles, destinés à acheter des participations dans les entreprises d’État, semble donc un geste dérisoire quand on sait que ces 10 000 roubles ne représentaient même pas les arriérés de salaires que bien des entreprises doivent à leurs salariés. Mais ce n’est peut-être pas seulement une simple opération de politique intérieure destinée à faire accepter le pillage du bien public, en faisant mine d’en rendre tout le monde un peu bénéficiaire. Cette mesure conseillée par les experts du FMI et de la BERD, il y a déjà deux ans, peut être aussi un moyen de permettre demain à ceux qui auront concentré entre leurs mains ces coupons, dont la valeur ne peut que dégringoler, d’acquérir pratiquement sans bourse délier tout ou partie des entreprises...du moins celles qui les intéressent.

Ainsi, par des voies diverses et toujours plus nombreuses, mais toujours avec la bénédiction et l’aide bienveillante, et sous la protection de l’État, se créent et s’accroissent des fortunes individuelles, et s’accumule le capital. Par toutes ces mesures, c’est le développement rapide d’une classe bourgeoise auquel oeuvrent l’État et le gouvernement de Russie (comme de toutes les autres républiques de l’ancienne URSS évidemment). Développement d’une petite bourgeoisie allant du tout petit commerçant ou propriétaire de PME, des millions de gens issus le plus souvent de la couche des petits bureaucrates ou petite bourgeoisie intellectuelle ou technicienne parmi laquelle se recrutaient les « dissidents » des années Brejnev. Et au-dessus d’eux, surtout, développement d’une bourgeoisie d’affaires, issue essentiellement des hauts cadres de l’État, des grandes industries et de l’appareil du PC.

Pour eux l’inflation, la hausse des prix, la chute drastique de la production de 20 à 30 %, le chômage grandissant, ne sont que le cadre qui permet d’amasser la richesse et de se constituer un capital. Tout comme la pagaille économique actuelle n’est qu’un moyen pour « restructurer » et sélectionner les entreprises qu’ils pourront acquérir demain afin de faire un peu plus fructifier ce capital amassé au départ par les trafics, le commerce, les affaires licites ou illicites.

L’arrivée des capitaux occidentaux dans les pays anciennement soviétiques se fait encore à rythme lent. Leurs détenteurs n’aiment pas les risques, ils attendent un rouble plus stable, une situation plus fiable. Au grand dam des nouveaux bourgeois russes, dont les représentants politiques font le tour de la planète pour offrir leurs richesses - comme on a vu Eltsine au sommet du G7 à Munich, en juillet, proposer métallurgie et champs de pétrole russes en échange de sa dette, ou Nazarbaïev à Paris devant le CNPF, en septembre, vanter les richesses minières du Kazakhstan et en offrir des contrats d’exploitation. Pourtant, même à rythme lent, cette arrivée continue. Un rythme d’ailleurs pas plus lent que dans la plupart des autres pays de l’Est, et certainement moins que dans bien des pays sous-développés d’où actuellement le capital impérialiste loin de s’investir, se retire.

Les investissements occidentaux ou japonais, montrent déjà ce qui les intéresse en premier lieu dans les dépouilles de l’ex-URSS : les ressources minières qui sont les plus directement exploitables, sans les problèmes de reconversion que pose l’industrie. Toutes les grandes compagnies pétrolières internationales, comme Shell, BP, Standard Oil, Agip, British-Gaz, Elf et Chevron, ont déjà ainsi leurs contrats d’exploitation en poche. De même le trust sud-africain De-Beers, qui avait déjà depuis vingt ans le monopole de la commercialisation sur le marché mondial des diamants exportés par l’URSS, vient de renforcer son emprise sur la production future. Et finalement, il ne se passe guère de semaine où n’est annoncé discrètement, sans tapage, soit l’acquisition d’une entreprise, soit plus souvent la constitution d’un joint-venture d’un grand trust capitaliste occidental avec une entreprise russe, ukrainienne ou autre.

Sur le plan politique, les querelles qui opposent Eltsine et son premier ministre, jugés trop « libéraux », à une majorité parlementaire que l’on dit « industrialiste » ou « centriste », ne sont que la répétition de celles qui opposaient « libéraux » et « conservateurs » sous Gorbatchev, sur le rythme auquel il fallait appliquer les réformes. Comme les « conservateurs » d’alors, ceux qui reprochent aujourd’hui au gouvernement sa politique budgétaire ou monétaire, et revendiquent pour les entreprises le maintien des crédits, ou l’épongeage de leurs dettes par l’État, tiennent aussi à affirmer que c’est au nom de la « formation d’une économie de marché efficace » qu’ils parlent. Ces conflits parlementaires, où il est bien difficile de séparer ce qui est le reflet de divergences d’intérêts immédiats entre divers groupes de pression de ce qui n’est que concurrence ou surenchère politicienne, n’empêchent pas le gouvernement russe d’avancer, même si c’est prudemment et à petits pas, dans la voie de la restauration capitaliste. Elles n’empêchent pas ce même parlement de voter les « réformes » qui vont dans ce sens comme le 12 novembre dernier la loi sur les faillites qu’il refusait d’entériner au printemps. L’exemple de l’Ukraine est aussi significatif. Là, les jeux politiques semblent pratiquement inversés, Kravtchouk se voyant reprocher par son opposition trop de lenteur dans les « réformes ». Cela n’empêche pas l’Ukraine de suivre une voie parallèle à la Russie sans même un décalage dans le temps.

Car il n’existe pas, et il ne s’est pas manifesté déjà du temps de Gorbatchev, de forces politiques au sein des couches dominantes, de fractions de l’ancienne bureaucratie, partisans de l’arrêt des « réformes » et du maintien de la société d’avant la perestroïka.

L’éviction de Gorbatchev par Eltsine a été la conclusion, momentanée, d’une longue lutte pour le pouvoir.

Mais il est erroné de ne voir dans la perestroïka, et la politique poursuivie par Gorbatchev, qu’un moyen de s’assurer ce pouvoir dans une lutte de succession.

Cette lutte de succession a sans doute eu lieu aussi. Mais il y a eu d’autres luttes de succession auparavant au Kremlin. Et elles n’ont pas ouvert la voie à la contre-révolution sociale.

Gorbatchev n’a pas pris la voie de la restauration capitaliste, pour simplement s’opposer à ses pairs et concurrents bureaucrates. C’est même l’inverse. Il n’aurait pas pu la prendre, au beau milieu d’une lutte de succession, si l’ensemble de la bureaucratie, comme les plus hauts bureaucrates, n’avaient été convaincus que c’était l’intérêt de toute leur couche sociale. D’ailleurs, toutes les mesures proposées par Gorbatchev entre 1985 et 1990, qui ont mis l’URSS sur la voie où elle est aujourd’hui, ont été approuvées et soutenues par tous ses concurrents, en tout cas tant qu’ils ont été dans la course pour la succession justement. Il semble clair maintenant que Gorbatchev a été et s’est fait l’instrument politique de la volonté de la bureaucratie de faire enfin le saut qui amènerait la restauration bourgeoise en URSS.

C’est bien sous Gorbatchev qu’ont commencé les bouleversements irréversibles donnant libre cours aux aspirations bourgeoises de la bureaucratie elle-même ; restauration des droits de propriété, ouverture du pays au libre jeu des capitaux, destruction de la planification avant même que l’économie soit désétatisée (en laissant chaque entreprise d’État jouer son propre jeu), « création » du marché (ce qui a signifié la pagaille, la crise et la chute de la production, mais c’est ça le marché bourgeois : le « laissez-faire »), et finalement l’apparition des millions de propriétaires, de bourgeois, du petit commerçant à l’homme d’affaires international.

Devant les difficultés que rencontrent les couches dirigeantes (craintes de réactions ouvrières contre l’abaissement du niveau de vie ou contre les licenciements massifs qui se préparent, désagrégation économique, aggravation des conflits avec les nationalistes au sein même de la Fédération de Russie ou ceux qui existent aujourd’hui même à ses frontières), on pourrait voir dans les mois qui viennent l’instauration d’un nouveau pouvoir fort et même dictatorial en Russie. Par un coup de force contre Eltsine, ou par un coup de force d’Eltsine lui-même. Comme on pourrait voir l’instauration de dictatures dans les autres républiques de l’ex-URSS pour les mêmes raisons. Certaines d’ailleurs sont en fait déjà des dictatures. Et le régime russe lui-même est bien loin de la démocratie.

Le régime politique peut changer. Les hommes au pouvoir aussi. Mais ce qui ne changera pas, avec une dictature ou pas, avec Eltsine ou un autre (Gorbatchev, par exemple, pourquoi pas ?), ce sera la politique de l’État en faveur de la restauration de la bourgeoisie et du capitalisme. Cela, seule la révolution ouvrière pourrait y mettre fin, en détruisant et en remplaçant cet État désormais au service de la bourgeoisie.

Car il est vain d’espérer ou d’attendre - quelles que soient les circonstances - un retournement de l’État russe (ou ukrainien ou autre) contre les riches et les bourgeois. Nous ne sommes plus en 1929, la bureaucratie n’est plus la même couche sociale qu’alors, l’État n’est plus l’État ouvrier dégénéré analysé par Trotsky, dictature d’une caste parasitaire sur la classe ouvrière mais barrant en même temps la route à la restauration bourgeoise. Ou plutôt il est le dernier avatar de cette dégénérescence...changeant du coup de nature. Avec Gorbatchev, puis Eltsine, la bureaucratie a fait le saut prévu par Trotsky lui-même en cas d’absence prolongée de révolution prolétarienne. L’État est devenu l’instrument de la restauration bourgeoise, c’est-à-dire tout simplement un État bourgeois.

Plus que jamais le programme politique qui correspond aux intérêts du prolétariat russe, comme celui des quatorze autres républiques, est le programme communiste révolutionnaire.

Seule la prise du pouvoir par le prolétariat, et le renversement de l’État, ou des États, pourrait en effet empêcher la restauration bourgeoise de se poursuivre...et mettre fin à l’exploitation bien réelle aujourd’hui de ce prolétariat par la bourgeoisie.

Et sans cette prise du pouvoir, les mesures nécessaires pour sortir le pays de la crise et défendre les intérêts de la classe ouvrière et des masses populaires n’ont aucune chance d’être appliquées ou remises en vigueur.

Il ne s’agit plus de défendre une union des peuples ex-soviétiques, qui est nécessaire mais qui s’est écroulée. Il faut la refaire et une fédération, où liberté et pluralisme ne s’excluent pas mais se complètent, ne se fera que dans le sillage d’une nouvelle révolution ouvrière victorieuse.

Il ne s’agit plus simplement de défendre un monopole du commerce extérieur, qui est nécessaire mais qui n’existe plus. Il faut le réinstaurer. Et cela ce n’est pas l’État qui l’a mis au rancart qui le fera, mais un nouvel État révolutionnaire prolétarien.

Il ne s’agit plus simplement de défendre une planification, qui est nécessaire mais qui n’existe plus. Il faut la remettre sur pied. Et cela ce n’est pas l’État qui l’a démolie qui le fera, mais un nouvel État ouvrier révolutionnaire.

Même la propriété étatique des moyens de production - indispensable pour une économie au service de la population - ne prendra sa valeur que s’il y a un pouvoir ouvrier pour organiser cette économie en s’appuyant sur cette propriété étatique.

Certes, nous ne connaissons le niveau ni de conscience ni de révolte ni d’organisation des travailleurs russes. Une chose est cependant évidente : c’est qu’il n’existe pas de parti, d’organisation un peu importante communiste révolutionnaire. Une chose évidente aussi, en tout cas que nous pouvons voir d’ici, sans implantation en Russie, c’est qu’il n’y a pas actuellement une vague de mobilisation des travailleurs, même si les grèves qui éclatent ici ou là et dont nous avons connaissance indiquent que certaines fractions de travailleurs cherchent à défendre leurs intérêts.

Cela ne change pas la nécessité pour les militants et petits groupes communistes de faire de la propagande pour le pouvoir des travailleurs basé sur des conseils ouvriers gérant démocratiquement une économie étatisée et planifiée.

Cela ne change pas non plus la nécessité pour eux de faire de la propagande pour des objectifs de transition - même s’ils ne sont pas en mesure d’entraîner des fractions de la classe ouvrière vers ces objectifs - répondant à la fois aux problèmes immédiats des travailleurs, et susceptibles de constituer une étape vers le pouvoir des travailleurs.

Aux travailleurs exaspérés devant les inégalités et l’émergence provocante d’une catégorie de nouveaux riches, les révolutionnaires fixeraient pour objectif la lutte contre la privatisation. Mais aussi la confiscation des propriétés et du capital dont se sont emparés ces nouveaux riches.

Auprès des travailleurs révoltés par la baisse du niveau de vie, les perspectives de licenciements massifs et de fermetures d’entreprises alors que les magasins d’État manquent de ces produits de nécessité qui sont hors de prix dans les magasins privés ou sur le marché dit libre, les révolutionnaires devraient proposer la planification, avec des plans définis non pas en fonction des exigences des bureaucrates et des « nouveaux riches », mais en fonction des besoins des masses laborieuses et contrôlés par elles. Mais ils devraient aussi défendre la revendication de l’échelle mobile des salaires par rapport aux prix et le partage du travail entre tous, qui sont d’ailleurs des premières mesures vers une planification en faveur des masses populaires.

Auprès des travailleurs choqués par le début de pillage des richesses du pays et la propension des nouveaux riches à transformer leurs profits en devises déposées en Occident, les révolutionnaires proposeraient le retour du monopole du commerce extérieur et son contrôle par des organismes représentatifs des travailleurs. Mais ils proposeraient aussi l’expropriation immédiate des banques privées qui ont fleuri depuis trois ou quatre ans, et la centralisation de toutes, privées et d’État, sous le contrôle de ces organismes représentatifs des travailleurs, sans laquelle le monopole du commerce extérieur et à plus forte raison le contrôle sur dépôt des devises à l’étranger seraient une mascarade.

Oui, en Russie, comme partout, les révolutionnaires doivent viser la démocratie de classe, la démocratie soviétique, c’est-à-dire la dictature du prolétariat. Et entraîner le prolétariat dans la révolution pour le renversement de la bourgeoisie à l’échelle mondiale.

Mais en Russie, aujourd’hui, la défense de ce programme grandiose passe par la construction d’organisations communistes révolutionnaires et celle-ci par l’implantation des militants révolutionnaires dans la classe ouvrière, leur liaison avec cette classe ouvrière et leur participation à ses luttes, au niveau où elles se livrent. La même tâche que partout ailleurs dans le monde.

15 novembre 1992

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