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Requiem pour une République et Frakas, de Thomas Cantaloube

Deux polars très politiques sur la « décolonisation » à la française

29 octobre 2021 Article Culture

Thomas Cantaloube, journaliste pendant vingt-cinq ans, s’est fait remarquer en 2019 à la sortie de Requiem pour une République, salué par la critique et couronné par de nombreux prix. En mars 2021, il en a publié la suite, Frakas, dans laquelle on retrouve les mêmes personnages et un thème commun : celui de la décolonisation française.


  • Requiem pour une République

Gallimard (Folio policier), 544 p., 9,20 €

Dans le premier ouvrage, c’est de l’Algérie qu’il est question et, dans le deuxième, du Cameroun. Les faits mentionnés sont réels et le contexte historique est parfaitement restitué. Personnages fictifs et réels se croisent ainsi au fil du récit.

Septembre 1959, alors que les « évènements » d’Algérie, comme on les appelait alors pour ne pas parler de guerre, font rage et qu’ils ont entraîné le retour de De Gaulle au pouvoir fin 1958 et la mise en place de la Cinquième République, un avocat algérien lié au FLN (l’organisation indépendantiste algérienne), sa femme française, ses deux enfants et son frère, sont assassinés chez eux, à Paris.

C’est le point de départ d’une intrigue policière à rebondissements multiples qui nous plonge dans les dessous de cette sale guerre coloniale.

Trois personnages que tout oppose à priori se retrouvent à devoir composer pour mener l’enquête : un jeune flic novice, Luc Blanchard, qui découvre les arrière-cours de la préfecture de police dirigée par Maurice Papon ; un ex-collabo, Sirius Volkstrom, engagé par le bras droit de Papon pour éliminer le tueur et effacer toute trace ; et un ancien résistant, Antoine Carrega, proche du milieu corse, payé par le beau-père de l’avocat.

Sur le massacre des Algériens le 17 octobre 1961

Le roman se déroule jusqu’en octobre 1961 avec des pages saisissantes sur le massacre des Algériens par la police française le 17 octobre. Mais nous croisons aussi Mitterrand, décrit comme un politicien arriviste et trouble ou Le Pen qui vitupère dans les cercles d’extrême droite. Pasqua aussi, lié à la mafia et directeur de Pernod-Ricard, dont il utilise la logistique pour les actions du SAC (Service d’action civique), milice au service du pouvoir gaulliste nouvellement créée, se comportant comme une police parallèle. Cela donne lieu à des passages très intéressants.

Un roman qui se dévore tant on est pris par l’intrigue et les personnages, mais aussi par ce qu’il nous fait découvrir sur la permanence de l’État français de la Deuxième Guerre mondiale à la Ve République, collabos et résistants unis dans la lutte au service de l’impérialisme français contre la décolonisation. Les exemples de Papon (condamné plus tard pour son rôle dans la déportation des Juifs français) et son directeur de cabinet, tous deux collabos, au service du pouvoir gaulliste, en sont emblématiques !


  • Frakas

Gallimard (Série noire), 432 p., 19 €

Le deuxième roman, Frakas, commence en 1960 avec l’élimination par les services secrets français d’un opposant camerounais, le chef de l’Union des populations du Cameroun, Félix Moumié. Le précédent chef de l’UPC, Ruben Um Nyobé, avait déjà été tué par l’armée française en 1958.

Cette fois, les trois personnages principaux du premier roman, se retrouvent pris, chacun pour des raisons différentes, dans les coulisses de la décolonisation camerounaise et nous entraînent avec eux dans le pays.

Cameroun, mise en place de la Françafrique

Massacres des populations, coups tordus, affaires lucratives pour des entreprises françaises sont au programme et c’est à la mise en place de la Françafrique que nous assistons.

Ainsi Jacques Foccart, créateur du SAC, « monsieur Afrique » du pouvoir, de De Gaulle à Mitterrand, joue un rôle plus important et développe sa conception des rapports entre la France et ses anciennes colonies africaines : « À titre personnel, je suis peiné de voir les Africains s’éloigner de nous. Je comprends leur volonté d’indépendance, mais pourquoi ne pas continuer à faire un bout de chemin ensemble ? Dans le respect mutuel et la coopération. […] Il est préférable d’accompagner nos amis. C’est comme lorsqu’un enfant apprend à marcher : on lui tient d’abord les mains avant de le lâcher. Le Cameroun est un État fragile, vous le savez bien. Imaginez si les communistes s’en emparaient… »

Tout est dit. Le mépris comme le racisme sont bien présents, comme tout au long des pages de ces deux romans et permettent de comprendre à quel point la police, comme l’armée, en sont imprégnées. Police, services secrets, officines de barbouzes : derrière le paravent démocratique, l’État apparaît pour ce qu’il est : une machine à broyer ceux qui se dressent contre la domination de la bourgeoisie.

Des romans passionnants, très bien documentés, au style direct, ponctué d’humour et de cynisme dans lesquels l’un des personnages le plus moral et le plus loyal est un… mafieux !

Liliane Laffargue

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