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Promenades politiques

Après le Guide du Paris colonial, le Guide du Bordeaux colonial

5 juillet 2020 Article Culture

Les éditions Syllepses, en 2018, avaient déjà invité à « suivre le guide » des rues, places, établissements scolaires et autres dignes institutions parisiennes, affublées des noms de généraux, administrateurs, hauts fonctionnaires et notables politiques ayant brillé à l’époque coloniale par des prises de positions racistes voire sanguinaires… mais néanmoins officielles et parfaitement républicaines ! Déjà on pouvait en apprendre de belles sur Jules Ferry, Paul Bert et bien d’autres. Un petit guide pas cher (8 euros) comportant une introduction historique intéressante, une « croisière parisienne » faisant escale dans les vingt arrondissements, une chronologie et des itinéraires ! Les éditions Syllepses avaient donné pour ce faire la parole au réseau « Sortir du colonialisme » [1] qui, chaque année depuis 2005, organise une « semaine anticoloniale » à l’échelle nationale.

Cette fois, c’est Bordeaux qui est sur la sellette. Le débat sur la nécessité ou non de déboulonner des statues étant de plus en plus prégnant – les événements récents aux États-Unis lui ont donné encore du relief – plusieurs voix avaient signalé l’exemple de Bordeaux où une signalétique précise devait accompagner les noms de rues et autres, et détailler les faits d’armes des personnages. Donc contribuer à rendre visibles les exactions de l’esclavage notamment. Une commission municipale de Bordeaux avait proposé en 2018 d’établir cette signalétique non édulcorée… aujourd’hui, elle est constituée de six plaques uniquement, posées en juin 2020 dans la plus grande discrétion !

Ce guide réalisé par l’association Sortir du colonialisme Gironde, et qui vient d’être publié (10 euros), s’attaque à la présence de la colonisation dans Bordeaux, par une multitude de noms de rues mais aussi de lieux de mémoire et musées renvoyant à ces « grands hommes » représentants d’une « race » qu’ils jugeaient supérieure !

Bordeaux, port « négrier » et commerçant

L’histoire de la ville est étroitement liée à celle de l’esclavage et de la colonisation, qui ont contribué à enrichir des dynasties locales et à en faire cette belle ville bourgeoise reconnue au patrimoine mondial de l’Unesco ! La fine fleur des sabreurs coloniaux est donc présente dans l’abécédaire des rues de Bordeaux, des explorateurs-colonisateurs, tel Bugeaud, « pacificateur » appelant à « l’extermination jusqu’au dernier des Arabes », aux défenseurs de l’empire – de droite comme de gauche – lors des luttes de la décolonisation ; des politiciens membres du parti colonial de la IIIe République à ceux qui, à l’instar de Chaban-Delmas ou Mitterrand, ont défendu « l’Algérie française »…

On retrouve aussi les théoriciens racistes de la colonisation comme Paul Bert ou Paul Broca.

La particularité de Bordeaux est dans la présence importante d’hommes d’affaires, négociants locaux qui ont tous eu à voir avec la colonisation, quand ce n’était pas l’esclavage… Ainsi le dernier cité, Wustenberg (1790-1865), « négociant et homme politique conservateur […] participa directement à la traite négrière en finançant six expéditions, en tant qu’actionnaire de la société Romberg et Compagnie. Membre, puis président de la Chambre de commerce, il contribua à développer le commerce négrier : il est l’archétype du bourgeois bordelais de la première moitié du xixe siècle ».

Parcourir le guide nous plonge dans cette histoire glorifiée par les gouvernants et dont on nous dit qu’il ne sert à rien de la remettre en cause puisqu’elle a existé : il serait anachronique aujourd’hui de critiquer le racisme de la colonisation, emblématique d’une époque ! C’est faire peu de cas de toutes celles et ceux qui n’ont jamais défendu l’esclavage et la colonisation, soit qu’ils en ont été les victimes et se sont révoltés, soit parce qu’ils s’y sont opposés, même minoritaires. Il est intéressant de noter d’ailleurs que le projet de donner le nom de Franz Fanon (célèbre militant anticolonisation) a suscité récemment une levée de boucliers et la mobilisation d’une frange réactionnaire de la population bordelaise, derrière le RN… entrainant son retrait par Juppé, maire de Bordeaux à l’époque, dans un souci « d’apaisement » ! Ce même souci fait défaut quand il s’agit de faire disparaître de notre paysage des massacreurs ou racistes comme Paul Bert, dont le nom a été donné à de nombreuses écoles du pays !

Le guide s’accompagne d’un site www.bordeaux-colonial.fr/ qui localise tous les endroits dont il est question, est enrichi d’illustrations et textes et devrait proposer des parcours thématiques dans la ville. Un ouvrage d’éducation populaire, dont la couverture est une illustration réalisée pour l’occasion par le dessinateur Tardi, intéressant et instructif !

Liliane Lafargue

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