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Quelle politique pour les révolutionnaires après le 16 octobre ?

11 novembre 1999 Politique

Tandis que le gouvernement Jospin poursuit son offensive contre la classe ouvrière avec la deuxième loi Aubry, la situation politique a été marquée ces dernières semaines par l’annonce par Michelin de licenciements massifs sur fond de bénéfices considérables, et par la réponse qu’y a apportée le Parti Communiste Français en prenant l’initiative d’une imposante manifestation nationale contre le chômage à Paris le 16 octobre.

Ainsi, face à l’arrogance d’un patronat de choc, plébiscité en bourse par l’opinion bourgeoise, c’est le PCF qui a pris l’initiative d’exprimer politiquement l’indignation de nombreux travailleurs. Ce n’est bien entendu pas une nouveauté, mais ce n’est pas ce qui ressortait depuis plusieurs années où, sur le terrain électoral, c’est bien plus Arlette Laguiller qui est apparue comme le porte-parole des travailleurs en colère, tandis que le PCF se contentait d’un langage prudent d’allié du Parti Socialiste.

Plus important, sur le terrain des luttes, les seuls mouvements ou manifestations de quelque envergure qui ont été organisés depuis plusieurs années l’ont été sous couvert d’organisations syndicales ou d’associations, et les partis politiques, PCF compris, n’apparaissaient plus qu’avec de maigres cortèges relégués en fin de manifestation... Dans toute cette période a été utilisée systématiquement l’expression « mouvement social » par tous ceux qui se réjouissaient, sans oser le formuler ainsi, que les mouvements qui traversaient la classe ouvrière aient été de plus en plus apolitiques.

Le succès de la manifestation du 16 octobre a remis les pendules à l’heure : les militants ouvriers prêts à militer politiquement sont toujours nombreux. Et ces militants, dont la majorité milite, ou a milité, au Parti Communiste, sont donc réapparus dans la rue, à la surprise de tous ceux qui avaient déjà célébré leurs funérailles, ne voyant plus dans le PCF qu’un parti moribond et dans les organisations révolutionnaires des groupes passéistes et donc dépassés.

La manifestation du 16 octobre a, pour la première fois aussi depuis longtemps, mis en concurrence le Parti Communiste et les organisations d’extrême gauche en dehors des élections. D’un simple point de vue numérique, même si le cortège de l’extrême gauche était jeune et dynamique, le rapport des forces sur le terrain était, ce n’est pas une surprise, bien plus favorable au Parti Communiste (dont le cortège était au moins cinq fois plus nombreux) que dans les scrutins électoraux qui se sont succédé depuis plusieurs années. Mais l’extrême gauche n’a pas eu à rougir de la comparaison, loin de là. Et le seul fait que cette comparaison soit désormais possible est un acquis. Reste à savoir si justement l’extrême gauche saura mener la politique qui lui permette de convertir son crédit électoral en un nouveau rapport de force politique en sa faveur sur le terrain de la lutte de classe, sur le terrain militant.

Une politique anti-ouvrière qui provoque des remous chez les militants ouvriers

Il est inutile de revenir en détails sur la politique menée par le gouvernement Jospin depuis 1997, avec la participation de ministres du Parti Communiste : c’est une politique anti-ouvrière qui est menée, dans la droite ligne... de droite de tous les gouvernements qui ont précédé celui-ci. Le gouvernement a réussi à affubler du nom de loi sur la réduction du temps de travail une loi qui bouscule délibérément tous les équilibres qui protégeaient vaille que vaille les travailleurs, comme les conventions collectives, l’existence d’un seul salaire minimum, le calcul hebdomadaire du temps de travail, le mode de calcul des temps de pause, etc.

Mais l’usage de dénominations trompeuses n’a pas abusé longtemps les militants ouvriers, si elle les a jamais abusés... Les différentes versions de la loi Aubry ont, tout de suite, provoqué des débats vifs au sein de la CGT où il est rapidement devenu visible que ces débats opposaient entre eux des militants du Parti Communiste. Du coup, la discussion provoquée par Robert Hue dans le Parti en 1997 sur l’opportunité de participer ou non au gouvernement Jospin a, rapidement, pris un tour beaucoup plus concret. La loi Aubry, dès la promulgation de sa première version, a tout de suite mis en évidence ce que signifierait pour les militants du Parti Communiste la participation de leur parti au gouvernement : utiliser leur crédit pour faire passer la politique anti-ouvrière du gouvernement. Et, pour ceux qui auraient cherché à se raccrocher à l’idée que les ministres du PC, eux au moins, étaient incapables de renier leur parole, c’est le ministre des Transports, Gayssot, par ailleurs dirigeant du Parti Communiste, qui a chapeauté la privatisation d’Air France et d’une partie de la SNCF, baptisée « ouverture du capital » pour ne pas trop insister sur le reniement.

Formulant quelques critiques, donc, gauche « plurielle » oblige, la direction du PCF n’a jamais fait défaut au PS quand il s’agissait de choses sérieuses. La responsabilité gouvernementale l’a toujours emporté sur les intérêts des travailleurs. Rien de nouveau relativement à la précédente cohabitation, sinon, mais ce n’est pas rien, que le PCF n’est plus ce parti à la façade monolithique qu’il pouvait sembler être encore en 1981-84.

Ces remous sont apparus également au sein de la CGT, dont la direction, tout à son rapprochement avec la CFDT, a entamé son propre recentrage. Bien que plus critique sur la loi Aubry que la CFDT, la CGT a signé maints accords pas plus ragoûtants, provoquant là encore débats, critiques, colères au fur et à mesure que la nature véritable de la loi des 35 heures se révélait dans son application concrète au sein des entreprises. La manifestation du 4 octobre pour « améliorer la loi des 35 heures » et « peser sur les débats parlementaires » a permis à la direction de la CGT de montrer qu’elle ne restait pas les bras ballants, tout en situant le débat sur le terrain de l’opposition au seul MEDEF et pour aider la majorité plurielle à résister à la « pression » des patrons... Les amendements déposés par les députés verts et communistes, acceptés d’autant plus facilement dans leur dernière mouture par le PS qu’ils étaient vides de contenu, a permis au PCF de justifier son vote, mais sans convaincre de très nombreux militants cégétistes que la loi Aubry s’était transformée en « avancée de civilisation », pour reprendre les mots de Gremetz.

Qui sont les contestataires du PCF ?

Robert Hue a déclaré au lendemain de la manifestation du 16 octobre avoir « un pied dans les institutions ». « Et nous voulons l’avoir durablement, a-t-il poursuivi, mais nous voulons aussi avoir un pied dans le mouvement populaire car les socialistes ne l’ont pas. » Et d’ajouter : « Ainsi, nous pourrons servir de trait d’union entre les institutions et le mouvement social, et c’est là un atout pour la gauche plurielle (...) » (Cité par l’Humanité du 25 octobre).

Servir de trait d’union entre les institutions et le mouvement social. On ne saurait mieux résumer le rôle actuel dévolu au PCF par le gouvernement Jospin. Faire passer auprès du prolétariat les mesures les plus anti-ouvrières déguisées en « avancées sociales ». La fameuse méthode Jospin n’est que la capacité de la gauche à mettre en branle toutes les courroies de transmission dont elle dispose dans la société pour faire accepter ces mesures. Or le PCF est encore l’appareil politique qui dispose des réseaux militants les plus influents au sein de la classe ouvrière. Il ne peut jouer son rôle sans faire la preuve qu’il peut à l’occasion se faire l’interprète du mécontentement populaire, à condition de ne pas contester l’essentiel. C’était tout le jeu politique du PCF lors du 16 octobre et l’on a pu remarquer que Jospin lui-même s’est bien gardé de s’en formaliser, bien au contraire. La force actuelle du PCF, c’est précisément son double langage, et c’est sa capacité à le tenir qui fait tout le prix de sa présence au gouvernement. La force des révolutionnaires, dans le contexte actuel, c’est de pouvoir s’appuyer sur les sentiments des militants ouvriers qui aimeraient bien amener le PCF à renoncer, d’une façon ou d’une autre, à ce double langage. Le PCF a toujours connu des dissensions et des oppositions, en particulier à chacun de ses « tournants ». Jusqu’à ces dernières années, les oppositions qui sont apparues sur la place publique ont toutes été marquées « à droite » ; sans remonter trop loin, qu’il s’agisse d’intellectuels comme Jean Ellenstein, après l’échec de la gauche aux élections législatives de 1978, Félix Damette ou Lucien Lanternier, ou des ex-ministres des premiers gouvernements socialistes de Mitterrand comme Charles Fiterman ou Jack Ralite après le départ du PCF du gouvernement en 1984, de l’ex-porte-parole du PCF Pierre Juquin au même moment, il s’est toujours agi de dirigeants reprochant au PCF de chercher à se démarquer du Parti Socialiste, de ne pas être suffisamment social-démocrate pour leur garantir une participation pleine et entière au jeu politicien, jusque et y compris les fauteuils ministériels, bien entendu.

Mais que les seules oppositions qui se sont manifestées au grand jour se soient situées sur la droite du cours suivi par le PCF ne signifie pas qu’il n’y en ait jamais eu d’autres, ni bien entendu qu’il ne puisse pas en apparaître.

D’une part, de nombreux militants sont en colère contre la politique d’un gouvernement auquel la direction du PCF ne marchande en réalité pas sa solidarité. D’autre part, l’orientation actuelle de Hue en réalité, Hue reprend l’orientation des anciennes oppositions de droite ouvre une place à la gauche du PCF, comme le confirment les résultats répétés de l’extrême gauche aux différents scrutins. Tout cela peut créer les conditions d’une crise sinon d’une rupture au sein du PCF, peut-être au prochain congrès que Hue s’est senti obligé de repousser de quelques mois, sans qu’on sache par avance qui fera quoi parmi les courants officiellement oppositionnels au sein du PCF : lorsque le Parti Communiste Italien a cessé d’exister en tant que tel, en février 1991, une minorité non négligeable s’est regroupée dans le Mouvement de la Refondation Communiste dirigée par Cossuta, lequel animait depuis quelques années une tendance pro-soviétique mais n’avait obtenu qu’à peine plus de 3 % au congrès qui avait eu lieu un peu moins d’un an auparavant !

Aux sifflets qui avaient accueilli le discours de Hue il y a deux ans à la fête de l’Humanité, il faut ajouter de nombreux autres faits. Alors que Robert Hue avait déclaré, lors de la dernière grève des cheminots à propos des 35 heures : « Si j’étais cheminot, je ne serais pas gréviste », les fonds de plusieurs stands à la dernière fête de l’Humanité, en particulier de la Fédération de Paris, répondaient en écho : « Si j’étais cheminot, je serais gréviste »... Et, à la manifestation du 16 octobre, les banderoles de la fédération du Nord affichaient des slogans anti-gouvernementaux, à l’encontre des consignes officielles. Tout cela est probablement le fait d’oppositions organisées à l’intérieur du parti. Mais, que ce soit le cas ou non, il est significatif que les manifestations d’opposition à la ligne défendue par Robert Hue se fassent sur sa gauche. Car les opposants organisés ne représentent pas grand chose relativement à tous ceux qui ont perdu confiance dans la direction du parti, ou qui critiquent sa politique, qui « râlent » dans les coins, quand ils ne vouent pas Hue aux gémonies. Et les dernières élections européennes ont été l’occasion pour un certain nombre de militants de régler leurs comptes avec la politique de Hue représentée à ce moment-là par les fameuses « listes d’ouverture » où un candidat sur deux n’était pas au PC mais appartenait à ce non moins fameux « mouvement social » non seulement en votant pour la liste conduite par Arlette Laguiller et Alain Krivine, mais en se revendiquant ouvertement de ce geste.

La défiance est telle envers la politique de Robert Hue dans certains milieux traditionnellement influencés par le PCF, et même au sein du parti, que nombreux sont ceux qui n’ont pas voulu venir à la manifestation du 16 octobre perçue comme la manifestation de Hue... Et, sur les quais des trains au départ de certaines villes de province, alors qu’était diffusée la déclaration de Hue annonçant le ralliement du PCF à la deuxième loi Aubry, on a entendu plus d’une personne dire : « Si on m’avait donné ça hier, je ne serais pas venu »... Cela ne veut pas dire qu’ils rejoignent en masse les organisations d’Arlette Laguiller ou d’Alain Krivine. Loin de là. Ils peuvent même rester hostiles, tout en souhaitant que leur parti infléchisse sa politique et défende une politique qui se rapproche de celle exprimée jusqu’à présent par l’extrême gauche.

Quelle politique, avec quels moyens de la mener ?

Voilà dans quel contexte les révolutionnaires peuvent définir leur politique dans la période qui vient.

Le simple fait de défendre nos idées nous amène à intervenir, que nous l’ayons cherché ou non, dans les débats qui agitent les militants du PCF, on l’a vu à propos de l’utilisation que certains d’entre eux ont fait de notre liste aux élections européennes.

« Valoriser les propos des courants les plus sociaux-démocrates du PCF, c’est se mettre dans la plus mauvaise des situations pour tenter d’influencer les militants ouvriers combatifs de ce parti qui étaient opposés à sa participation au gouvernement, ou réticents, et qui constituent au sein du PCF, pour la première fois depuis bien longtemps, une véritable opposition de gauche, bien qu’informelle. Ces militants qui reprochaient à leur parti de soutenir la politique de Mitterrand, ne sont pas en train de pleurer après »l’union« perdue. Et il serait lamentable que l’attitude des révolutionnaires par rapport aux problèmes que traverse aujourd’hui le PCF, amène les plus combatifs des militants de ce parti à penser que les »rénovateurs« sociaux-démocrates et les trotskystes mènent le même combat. » Ce passage est extrait d’un article intitulé Les révolutionnaires et les contestataires du PCF écrit par François Duburg dans le numéro de février 1985 de Lutte de classe, dans un cahier spécial de discussion entre LO et la LCR. Le contexte n’était bien entendu pas le même, puisque les rénovateurs dont parlait l’article étaient Félix Damette, ou encore Lucien Lanternier opposants de droite dont il a été question plus haut à la ligne défendue par Marchais qui regrettaient la rupture avec le PS et, surtout, le départ du gouvernement. Mais, aujourd’hui, c’est Robert Hue qui est perçu par les plus combatifs des militants du PCF comme un rénovateur social-démocrate. Et s’il faut nous adresser au Parti Communiste, à sa direction comme à l’ensemble de ses militants, lui proposer un front sur des objectifs communs, ce serait une faute de sembler afficher une solidarité politique particulière avec Robert Hue (au moment précis où il fait passer la loi Aubry et donne ainsi des gages au gouvernement) à un moment où les militants du Parti Communiste dont nous sommes les plus proches la lui refusent !

L’existence d’une opposition de gauche, même informelle, offre aujourd’hui des possibilités d’intervention aux militants révolutionnaires. En 1985, il n’en était pas de même à cause d’une part des différences de contexte politique (il n’y avait pas de contradiction flagrante entre les sentiments des « militants les plus combatifs du PC » et la politique de Marchais, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui avec la politique défendue par Hue) et, d’autre part du fait que le rapport des forces entre l’extrême gauche et le PC s’est tout de même modifié.

D’abord sur le plan politique. Arlette Laguiller et Alain Krivine peuvent s’adresser au PCF pour lui faire des propositions sans que cela apparaisse comme ridicule à qui que ce soit. A vrai dire, pour le 16 octobre, c’est Robert Hue qui s’est adressé à eux. Mais quels que soient les calculs de la direction du PCF et, en l’occurrence, ils sont nombreux ! , c’est une preuve du crédit politique gagné par l’extrême gauche.

Mais même sur le plan militant, en additionnant seulement les forces qui peuvent l’être à l’extrême gauche, la comparaison entre les organisations révolutionnaires et le PCF n’est pas tant en défaveur des premiers que cela. Il ne s’agit pas de nier l’évidence, vérifiée à nouveau lors de la manifestation du 16 octobre. Il s’agit de comprendre où se situent exactement ces différences.

Aucune organisation d’extrême gauche n’a une implantation réellement nationale. Le PC, si. En dépit de la fonte de ses effectifs militants. Cela signifie qu’il n’y a, encore aujourd’hui, guère d’entreprises d’une certaine taille où le PCF n’a pas un pied, que ce soit par l’intermédiaire de militants de l’entreprise ou par celui de militants syndicaux qu’il influence, ou encore par le biais des unions locales syndicales où militent des membres du PCF (même si ces unions locales pèsent désormais très peu dans les conflits). Cela signifie qu’il n’y a pas une ville, même petite, où le PCF n’a pas de groupes de militants. C’est ce qui fait du PCF un parti.

Mais, là où des militants révolutionnaires sont présents, ils ont un crédit et une influence réels n’ayant parfois rien à envier à ceux de Parti Communiste. Sans compter que, le plus souvent, des années de batailles opiniâtres à la fois contre les patrons et les bureaucraties syndicales ont fait que les militants révolutionnaires ont acquis une expérience reconnue comme représentants du personnel et militants syndicaux et dans la direction des luttes.

Les militants révolutionnaires ont gagné du crédit auprès des travailleurs là où ils se trouvent. L’extrême gauche a gagné un crédit politique auprès de l’ensemble de la classe ouvrière. C’est la réunion de ces facteurs qui a modifié le rapport des forces avec le Parti Communiste. C’est cela qui met l’extrême gauche en situation de s’adresser au PCF : à ses militants et sympathisants qui refusent l’évolution voulue par Hue et la politique qu’il mène, comme aux autres, tous ceux qui sans contester la participation gouvernementale, n’en sont pas moins attentifs à ce que dit l’extrême gauche.

Les révolutionnaires n’ont pas le droit de dire par avance qu’ils n’ont pas les moyens de proposer leur politique au PCF parce que le PCF est si grand et nous si petits... Et ce serait également une erreur, renoncer en fait à notre politique, de ne proposer que ce que la direction du PC (et des autres organisations réformistes) est « capable d’accepter », « vu le rapport de force ». Un tel raisonnement conduit généralement, même involontairement, à donner la caution de l’extrême gauche à la politique des appareils traditionnels. Ledit rapport de forces est en réalité un rapport politique mouvant où les sentiments des travailleurs comme de l’ensemble des militants, quelle que soit leur étiquette, comptent beaucoup plus que le seul rapport comptable des forces que les uns ou les autres peuvent aligner au départ. C’est là tout le prix d’une véritable politique de front unique, l’art de faire passer une politique juste dans un contexte donné au-delà de ses propres forces. C’est également ainsi qu’on peut contribuer à l’émergence d’un parti révolutionnaire.

La politique de Front Unique que l’Internationale communiste proposait à ses sections au début des années 20 s’adressait autant sinon plus aux petites sections très minoritaires qu’au tout jeune PCF, qui après le Congrès de Tours regroupait (pour peu de temps il est vrai) la majorité des militants politiques ouvriers. Le cas français était même plutôt l’exception que la règle. C’est souvent parce qu’ils étaient minoritaires que les révolutionnaires devaient proposer aux organisations réformistes et à l’ensemble de la classe ouvrière de lutter ensemble sur des objectifs communs partagés par un grand nombre de travailleurs.

La base de la politique que l’extrême gauche peut avoir en direction des militants du PCF vient de ce qu’un certain nombre d’entre eux ont envie de dire ce qu’Arlette Laguiller et Alain Krivine ont dit. Précisément, ont envie que leur parti le dise. Combien sont-ils ? On ne peut le savoir, et encore, qu’en tentant de leur permettre de militer avec les révolutionnaires sur la base de ce qui les a séduits dans la politique préconisée par ces derniers. La seule chose qui soit certaine, c’est qu’ils existent, comme tout le montre.

« (...) si Juquin, tout politicien et carriériste qu’il est, disposait réellement d’une base ouvrière susceptible de se mobiliser derrière lui, il y aurait incontestablement une opportunité à saisir pour les révolutionnaires et une possibilité de mener une politique de front unique avec Juquin. »Il appartiendrait alors aux révolutionnaires qui font alliance avec Juquin de formuler de façon concrète les aspirations réelles des militants ouvriers qu’il aurait entraînés, tout ce qu’à dessein, en politicien chevronné, Juquin ignore délibérément, laisse dans le vague ou recouvre d’ambiguïté. Et ce serait les aspirations mêmes de cette base ouvrière de Juquin qui donneraient la possibilité aux révolutionnaires qui sauraient les exprimer clairement et fermement soit d’exercer une pression réelle sur Juquin, soit de permettre aux travailleurs communistes de se mobiliser sur les quelques espoirs que Juquin aurait suscités, pour aller d’eux-mêmes plus loin, ou même ailleurs que Juquin ne le veut." Voilà ce qu’écrivait Lutte de classe dans son numéro de janvier 1988, à propos de l’alignement pur et simple de la LCR sur un opposant de droite du PC. Là encore, le contexte n’est pas le même, mais la démarche qui est décrite est, elle, d’actualité. Il s’agit donc de dire haut et fort ce qu’ont envie de dire les militants et sympathisants du PCF, sans qu’il soit besoin d’exiger d’eux de se renier ni de rompre avec leur parti. Et d’essayer de les faire militer avec les révolutionnaires là dessus.

Les révolutionnaires ont la possibilité de s’adresser au PCF comme il ne l’ont jamais eue, de faire des propositions d’actions communes, sans occulter aucune de leurs critiques. A la manifestation du 16 octobre, c’est la direction du Parti Communiste qui a donné le ton, et pas seulement du fait de l’importance du cortège du PCF. Un des aspects de cette manifestation aura été qu’alors que la majorité des manifestants était fondamentalement méfiante à la politique du gouvernement, cela n’est quasiment pas apparu.

« Les uns annonçaient le morne requiem du dernier carré d’un parti (...) Les autres prévoyaient un détournement en plein vol par l’extrême gauche au profit d’une virulente démonstration antigouvernementale : la captation n’a pas eu lieu (...) » se félicitait Claude Cabannes dans l’éditorial de L’Humanité du 18 octobre.

En fait, pour paraphraser Claude Cabannes, c’est Robert Hue qui a détourné en plein vol la manifestation à ses propres fins. Alors que c’est l’extrême gauche qui aurait pu exprimer ce que ressentait la majorité des participants. Et faire regretter ainsi à tous les militants et sympathisants qui ont boudé cette manifestation de ne pas y être venus.

Pas plus que personne, nous ne savons ce qui sortira du prochain congrès du PCF. Et nous en savons encore moins que bien d’autres sur ce qui se trame exactement dans les coulisses de ce parti. Vu le bon rétablissement politique de Robert Hue, une scission est sans doute moins probable. Un regroupement des gauches dans le PCF ? Peut-être, peut-être pas. Si c’était le cas, on verrait sans doute une sorte de Refondation ou une « rénovation communiste » regroupant à l’intérieur ou à l’extérieur disons cinq mille militants, soit un même ordre de grandeur que l’extrême gauche, toutes tendances confondues. Seulement un tel regroupement, s’il avait lieu, se ferait derrière des hommes ou des femmes issus des sommets du PCF, politiciens chevronnés ayant décidé d’occuper un espace politique pour que d’autres, c’est-à-dire les révolutionnaires, ne l’occupent pas. Une opération analogue à celle du Mouvement de la Refondation Communiste italien de Cossuta... Or en Italie, il aura fallu attendre plusieurs années pour que ce mouvement se révèle pour ce qu’il est dans la crise qui l’a fait plier devant le gouvernement italien. Si demain un tel regroupement devait se créer en France sans que les révolutionnaires se soient donnés les moyens de peser sur lui à l’avance, on ne peut savoir combien de temps il fera écran devant la nécessité de construire un parti révolutionnaire.

A l’inverse, s’adresser aux militants du PCF de la façon que nous avons essayé de décrire peut peser sur l’évolution de leur parti, réconcilier avec l’activité politique ceux des sympathisants communistes qui s’en étaient détournés ; et cela s’inscrit dans l’activité que les révolutionnaires se doivent d’avoir de toute façon en direction de toute la classe ouvrière, à l’adresse de tous ceux qui éprouvent le même malaise face à la situation sociale et politique de l’heure. Encore une fois, le contexte politique permet à l’extrême gauche de tester sa politique, comme elle a rarement eu l’occasion ces dernières décennies. Il vaudrait mieux qu’elle ne passe pas son tour.

Quelle politique pour l’extrême gauche dans les semaines qui viennent ?

Les travailleurs dans leur ensemble subissent toujours le contrecoup du chômage, de la précarité, de l’intensification du travail, etc. Les ripostes sont objectivement peu nombreuses et surtout limitées et dispersées. Depuis plusieurs années maintenant, à l’exception de l’année 1995 qui avait vu de nombreux salariés du privé d’abord, du secteur public ensuite, faire grève, les luttes se heurtent à leur isolement, à leur dispersion, au manque de perspectives d’ensemble. Perspectives que leurs propres organisations sont bien loin de leur offrir, surtout depuis qu’elles sont intéressées aux affaires, directement ou indirectement. Mais il y a un milieu militant qui justement accepte de plus en plus mal cette situation et qui à l’inverse pourrait se radicaliser.

La politique que les révolutionnaire ont à proposer dans les jours qui viennent doit s’adresser à l’ensemble des travailleurs et à leurs organisations. Elle doit reprendre des éléments qui dérivent de la situation objective des travailleurs, que Lutte Ouvrière popularise maintenant depuis près de cinq ans au travers du plan d’urgence. Elle doit être les prémisses d’un plan de mobilisation de l’ensemble du monde du travail.

Parce que les grandes entreprises accumulent les bénéfices tout en licenciant, il faut leur interdire tout licenciement et les contraindre à créer des emplois.

Parce que les patrons profitent du passage aux 35 heures pour imposer la modération salariale, la flexibilité accrue, l’annualisation des horaires, le travail du week-end, l’intensification du travail, il faut la réduction du temps de travail sans annualisation ni flexibilité, sans diminution ni modération salariale.

Parce que la loi Aubry subventionne les patrons même quand ils suppriment des emplois, il faut exiger des créations de postes de travail équivalentes à la diminution officielle des heures de travail.

Parce que le patronat pompe l’argent des travailleurs par le biais des subventions à l’emploi, alors même que le chômage baisse surtout dans les statistiques, il faut contrôler les fonds publics et leur destination, empêcher leur détournement au profit des licencieurs.

Parce que les services publics sont attaqués (santé, éducation, transports...), il faut imposer la création d’emplois publics utiles à tous, avec l’argent économisé sur les prétendues aides à l’emploi.

Parce que la précarité est l’instrument par lequel le patronat et l’État fragilisent le statut des salariés et réduit les rémunérations, il faut exiger l’embauche de tous les précaires en emploi fixe.

Ces différents objectifs forment un ensemble, désormais reconnu comme celui du plan d’urgence avancé par Arlette Laguiller, qui vise à préserver les intérêts du monde du travail contre l’offensive multiforme que la bourgeoisie et ses différents gouvernements mènent avec succès depuis vingt ans. Et l’on ne peut détacher, par exemple, la lutte contre les licenciements et les suppressions d’emplois de la lutte contre la loi Aubry, le volet gouvernemental actuel de l’offensive anti-ouvrière.

La pierre d’achoppement qui a révélé au grand jour un clivage au sein des militants et sympathisants d’entreprise du PCF, ce sont les lois Aubry. Et la deuxième loi, parce qu’elle concentre la politique anti-ouvrière du gouvernement, parce qu’elle renforce considérablement les pouvoirs déjà considérables des patrons, parce qu’elle ne leur impose aucune création d’emploi, risque fort d’être à l’origine de multiples conflits bien plus nombreux que la première puisqu’elle va toucher un bien plus grand nombre de travailleurs : ici, parce que les travailleurs se verront imposer de travailler le samedi ; là, parce les travailleurs découvriront que les heures supplémentaires ne sont plus majorées pour eux ; là encore parce le mode de calcul des temps de pause fera que les travailleurs travailleront plus longtemps...

Encore une fois, une telle campagne sur l’ensemble du plan d’urgence risque fort, pour ce qui est de la loi Aubry, de n’anticiper que de quelques mois ce que vivront en direct la plupart des travailleurs, quand ils ne le vivent pas déjà. Les révolutionnaires ont les moyens de la mener. D’organiser diffusions, prises de paroles, réunions débats dans les villes, dans les entreprises. De proposer, là où les révolutionnaires sont de toute façon capables de faire ces réunions seuls, aux groupes du Parti Communiste de les faire ensemble, chacun défendant son point de vue devant les participants. Cette campagne pourrait s’inscrire dans la préparation des manifestations régionales que le PCF vient de proposer pour la fin de l’année, comme prolongement de la manifestation du 16, reprenant partiellement une proposition d’Arlette Laguiller.

Cette campagne que nous aurions à mener et à proposer simultanément, permettrait en même temps de mesurer l’état d’esprit des militants que nous chercherions à associer à nos actions. Et au-delà de prendre la température des travailleurs sur nos propositions.

Car au-delà de son aspect propagandiste, cette campagne serait une préparation à la mobilisation d’ensemble, si nécessaire à la classe ouvrière. Une mobilisation qui reste incertaine, hypothétique, mais qui de toutes les façons se prépare, en commençant par donner l’occasion à des militants d’exprimer leurs ras-le-bol et de retrouver à cette occasion le moral, des perspectives.

Si cette campagne devait rencontrer un certain succès, alors se poserait tout naturellement la question de structurer quelque peu ces interventions conjointes, de définir un cadre pour ce front uni mené sur le terrain. S’il devait y avoir un répondant, se poserait la question de la poursuite de ces actions communes et de leur structuration, dans le cadre de réseaux militants, de comités, coordinations, peu importe leur nom, sur le plan d’urgence, pour la réduction du temps de travail sans flexibilité ni annualisation, contre les plans de licenciements et de réduction d’effectifs, qui réuniraient des militants ou des travailleurs d’entreprises d’une même localité touchés par des plans sociaux, etc.

Ces différentes facettes d’un plan de mobilisation pour la classe ouvrière pourrait permettre d’offrir des perspectives à de nombreux militants de la classe ouvrière, qui ne sont pas pour autant prêts à rejoindre le camp des révolutionnaires. Et par delà ces militants, de redonner l’envie à la classe ouvrière elle-même d’en découdre avec ses adversaires, dans le cadre d’un « tous ensemble » qui dépasserait toutes les limites de celui de 1995.

Publié dans Lutte de classe n° 46, novembre 1999

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