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Plus aucun enfant autochtone arraché : pour en finir avec le colonialisme médical canadien, de Samir Shaheen-Hussain

Lux, à paraître le 16 septembre 2021, 465 p., 24 €, numérique 14,99 €

9 août 2021 Article Culture

C’est par son activité professionnelle que Shamir Shaheen-Hussain, médecin urgentiste et fils d’immigrants du Sud-Est asiatique, a été mis en contact avec des enfants inuits. Devant prendre soin d’eux dans le service pédiatrique dans lequel il travaillait, il s’est aperçu que beaucoup arrivaient à l’hôpital par avion médicalisé, notamment ceux qui habitaient le nord du Québec. Mais ils étaient effrayés, car on les faisait voyager seuls, sans être accompagnés d’un parent alors qu’ils étaient très jeunes, et que, la plupart du temps, ils ne parlaient ni ne comprenaient le français ou l’anglais. Il s’est ensuite aperçu que les enfants non-autochtones habitant d’autres régions pouvaient, eux, faire le trajet accompagnés d’un proche. Et, en creusant un peu, il a découvert qu’au-delà des raisons officielles (sécurité, manque de places, etc.) données pour refuser un accompagnateur aux enfants autochtones, se cachait en réalité un racisme systémique qui infectait même le milieu médical. Les Amérindiens et les Inuits étaient globalement considérés comme des dégénérés, des alcooliques, des mauvais parents. Bref des gens peu civilisés à tenir à l’écart.

Samir a alors sensibilisé autour de lui le personnel médical à la question, puis lancé une campagne, Tiens ma main, visant à abolir les discriminations qu’on appliquait aux enfants autochtones et à leur famille. Ce fut un succès et cette pratique injuste disparut.

Du colonialisme politique au colonialisme médical

Mais il a voulu aller plus loin, analyser en profondeur d’où venait ce colonialisme médical, voire ce racisme parfois caché, qui imprégnait le personnel soignant. Il est donc remonté à la fin du xixe siècle, exactement en 1876, où l’Indian Act, adopté à l’époque, avait pour but de faire des Amérindiens des citoyens de seconde zone séparés de la population blanche, et de les sédentariser pour mieux contrôler leurs territoires et leurs ressources. Jusque là nomades ou semi-nomades, on les obligea à rester dans des réserves, où non seulement ils ne pouvaient plus pratiquer les activités traditionnelles qui leur permettaient de vivre (pêche, chasse, cueillette) mais, de plus, on ne leur proposa aucun travail. Et les Inuits ne furent pas mieux lotis. Quant aux traités que l’on avait signé avec eux, ils furent foulés au pied, pour s’approprier les terres fertiles, les mines ou les rivières afin d’y construire des barrages hydro-électriques.

Rapidement, l’insécurité alimentaire imposée, la pauvreté, le surpeuplement et le chômage conduisirent nombre d’entre eux à s’adonner à l’alcoolisme, aux drogues, au vagabondage, à la prostitution. Tous ces facteurs influèrent sur la santé de ces groupes et, bientôt, la tuberculose fit parmi eux des ravages d’autant plus rapides que les services médicaux supposés les prendre en charge étaient déficients, largement sous-financés, voire parfois carrément inexistants.

De cette situation naquit l’image de l’autochtone dégénéré, incapable de faire quoi que ce soit de positif, ni de prendre soin des siens et d’élever ses enfants.

Des enfants kidnappés ou tués par milliers

Tous ces clichés racistes amenèrent les autorités à estimer qu’une tâche urgente était de séparer les enfants de leur famille, de viser à leur déculturation et de les élever de façon « civilisée », c’est-à-dire comme des Blancs, en leur faisant oublier leurs liens familiaux et culturels. Dès 1820, l’État canadien, main dans la main avec l’Église catholique, avait créé des pensionnats pour scolariser, évangéliser et assimiler les enfants amérindiens.

Et là le récit confine parfois à l’horreur. Sous la menace de cesser le versement de toutes allocations, les enfants étaient arrachés à leur famille sans le consentement des parents. Ils étaient aussitôt déclarés pupilles de l’État, ce qui faisait de ce dernier leur seul tuteur légal. Ensuite, grâce à un accord passé avec l’Église catholique, ils étaient placés dans des internats ou des collèges tenus par des religieux ou des religieuses où les coups, les viols et les mauvais traitements étaient monnaie courante. Certains de leurs tortionnaires avaient même mis au point des mini-chaises électriques sur lesquelles on obligeait les enfants punis à s’asseoir. De plus, il leur était interdit de parler leur langue d’origine.

Certains devinrent handicapés, d’autres en moururent. Jusqu’aux années 1990, lorsque les pensionnats fermèrent leurs portes, on estime que 150 000 enfants y avaient été placés, dont 4 000 avaient trouvé la mort.

Mais, si l’on peut dire, il y eut pire. Certains médecins, qui étaient sous contrat avec des laboratoires pharmaceutiques, expérimentaient des médicaments sur ces enfants qui servaient de cobayes humains. On étudiait sur eux les effets de la malnutrition en les privant sciemment parfois de différentes vitamines, parfois de fer, d’iode ou de fluor. D’autres praticiens se livraient à des expériences médicales ou chirurgicales, comme des greffes de peau entre un frère et une sœur, l’ablation partielle ou totale d’un poumon à un enfant souffrant de tuberculose pour voir comment il réagissait, alors que l’on avait sous la main des antibiotiques pour le soigner, des avortements ou des stérilisations forcés sans anesthésie. Et des docteurs et des dentistes faisaient carrément main basse sur certains médicaments et produits pharmaceutiques pour les utiliser dans leurs propres cabinets privés. Le docteur Josef Mengele, avec ses expérimentations sur les Juifs et les Tziganes dans les camps de la mort, avait fait des émules outre-Atlantique.

Mais au Canada l’exemple venait de loin. En 1862 on avait sciemment inoculé la variole à des communautés inuites, sur l’île de Vancouver, pour voir comme elles réagiraient.

Et dans la plupart des cas, les enfants ne revoyaient jamais leurs familles. S’ils avaient été hospitalisés, on déclarait faussement aux parents qu’ils étaient décédés et on les faisait adopter par des Blancs. Et il en allait de même pour nombre de celles et ceux placés dans les pensionnats. Rétrospectivement, de quoi avoir envie de brûler quelques églises.

Ce n’est pas le racisme qui tue, c’est le capitalisme

En conclusion, Sammir revient sur quelques-uns des combats qu’il a menés et qu’il continue de mener pour améliorer les choses. Il montre que l’évolution de la société canadienne est profondément ancrée dans le capitalisme lui-même qui, par son fonctionnement, produit l’oppression, l’exploitation, les injustices, les inégalités et le racisme. Et, critiquant les rapports officiels qui affirment que les inégalités sociales tuent, il propose de pousser les choses plus loin en affirmant que ce qui tue véritablement, ce ne sont pas les inégalités sociales elles-mêmes, mais ceux qui en profitent. Et pour lui, on ne peut remettre en cause la réalité existante sans remettre en cause le capitalisme.

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