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DOSSIER : Europe : la conquête de l’Est par le capital de l’Ouest, mythes, réalités et conséquences

Pas trop de Pac pour les Peco

Mis en ligne le 2 mai 2005 Convergences Monde

Le poids que gardait la paysannerie dans les Démocraties populaires n’était pas le moindre signe de leur retard économique. La situation des pays de l’Est est certes loin d’être homogène : la République tchèque par exemple ne compte que 4 % de paysans, une proportion à peine supérieure à celle de la France. Mais dans des pays comme la Pologne les agriculteurs représentent plus du cinquième de la population active [1], et globalement les dix nouveaux adhérents vont faire passer le nombre de fermes dans l’Union Européenne de 7 à 11,5 millions.

Avec son budget de 45 milliards d’euros par an (soit la moitié du budget communautaire), la Politique agricole commune (Pac) mise en œuvre par l’UE aurait pu être un formidable outil de développement rural à l’Est, de modernisation de l’agriculture, d’amélioration du niveau de vie dans les campagnes. Ce ne sera naturellement pas le cas.

La Pac, pilier de l’agrobusiness

Présentée comme favorable à la survie de la paysannerie et à l’approvisionnement alimentaire des populations, la Pac a toujours constitué un soutien masqué à l’agrobusiness (fournisseurs de matériel et d’engrais, grands exploitants, industriels de l’agroalimentaire), doublé d’un mécanisme protectionniste. 80 % des aides distribuées aux agriculteurs dans ce cadre profitent à 20 % d’entre eux. La Pac a généré une véritable rente pour les fournisseurs d’intrants agricoles (matériels, produits chimiques) et les industriels de l’agroalimentaire. On peut même obtenir des aides au titre de la jachère tout en pratiquant sur les terres en question des cultures destinées à produire des matières premières à bas prix pour l’industrie.

Il n’y avait donc pas grand-chose à espérer pour le petit paysan polonais ou letton. Lors de l’élargissement à l’est, l’Allemagne était surtout soucieuse de ne pas trop augmenter sa contribution au budget de l’UE, et la France d’éviter une remise en cause des subsides. On décida de couper la poire en deux... ou plutôt en quatre : au moment de leur adhésion, les nouveaux membres ne bénéficieraient que de 25 % du montant des aides en vigueur [2].

En 2006, les nouveaux membres percevront donc 1,6 milliard d’euros seulement sur les 45,3 distribués. Lot de consolation : ce système discriminatoire devrait prendre fin, puisque le pourcentage auquel ont droit les nouveaux membres augmentera progressivement pour atteindre 100 % en... 2013 ! D’ici là, de réforme en réforme, les dirigeants de l’UE auront eu le temps de bricoler les arrangements qui permettront de sauvegarder les prébendes actuelles [3].

Une politique agricole de moins en moins commune

Les réformes récentes de la Pac ont abouti à « découpler les aides de la production ». Les « aides directes découplées » ne seront plus liées à la production mais versées de toute façon, que l’agriculteur produise ou non, et quoi qu’il produise. Elles seront calculées sur la base des surfaces et... des aides perçues dans le passé. Une façon de sacraliser pour quelques années les rentes perçues par les gros exploitants des quinze.

De plus le découplage peut être total ou partiel, selon les produits et... selon les pays. Autant dire que chaque État membre va pouvoir élaborer sa petite cuisine conforme aux intérêts locaux. Ceux des gros producteurs s’entend. Cette « renationalisation » de la Pac dégage donc les pays les plus riches de l’obligation de financer le développement des campagnes à l’Est.

Dans ce contexte où la Pac glisse vers une mosaïque de mesures spécifique, que deviendront les agriculteurs des nouveaux pays adhérents ? Il est probable que le nombre d’exploitations va chuter, ce que la Pac n’a pas empêché dans un pays comme la France. Beaucoup de paysans de l’Est risquent de peiner à respecter les normes sanitaires ou environnementales imposées par l’Union européenne. Avec l’ouverture croissante de l’Europe aux importations agricoles du reste du monde, notamment le blé de Russie et d’Ukraine, les cours vont baisser. La Pac élargie n’empêchera en rien la ruine et l’exode d’une bonne part des populations rurales des Peco. Parmi ceux qui resteront, beaucoup risquent d’être mis en difficulté, forcés de s’endetter, et de devenir les métayers des banques ou les salariés de groupes agro-industriels qui envisagent d’investir en Europe centrale... et qui, en 2013, bénéficieront peut-être d’une part notable des « aides directes » si elles sont portées à 100 %.

Les États de l’Ouest européen tentent donc de protéger des désagréments apportés par les nouvelles paysanneries pauvres de l’Union, au prix de règles toujours plus inégalitaires et compliquées. La nouvelle Pac devrait leur permettre d’une part d’échapper aux accusations de dumping à l’OMC (les aides ne sont plus liées à la production, les prix européens rejoignent les prix mondiaux) tout en maintenant les subventions et donc en inondant le Tiers-Monde de produits européens à bas prix qui tuent l’agriculture locale. D’autre part, de maintenir les rentes des gros exploitants et des industriels, sans en faire vraiment profiter les agriculteurs des nouveaux pays adhérents. S’il fallait la rebaptiser, ce serait bien... Politique agricole capitaliste !

Julien FORGEAT


[1Soit huit millions d’agriculteurs sur deux millions de fermes, pour une population de 38 millions de personnes. En France, ces chiffres sont respectivement d’un million d’agriculteurs, 730 000 exploitations, et 60 millions d’habitants...

[2Le prétexte ? Ces « aides directes » ayant été adoptées jadis pour compenser la baisse des prix garantis aux agriculteurs par l’Union européenne, les agriculteurs d’Europe de l’Est, n’ayant pas pâti de la baisse des prix, n’ont pas à percevoir les aides, ou du moins pas l’intégralité. CQFD ! Justifier qu’on verse quatre fois moins aux agriculteurs des pays européens pauvres qu’à ceux des pays riches, il fallait oser...

[3Histoire quand même d’éviter les surprises, le compromis franco-allemand plafonne d’avance le budget du « premier pilier » de la PAC (celui qui est financé en commun) à 48,5 milliards d’euros en 2013. Soit 3 milliards de plus qu’aujourd’hui...

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