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Notes d’Allemagne

26 mars 2020 Article Monde

L’Allemagne, longtemps « en retard » sur la France en nombre de cas, en est maintenant à presque 40 000 cas avérés de covid-19. Ce chiffre plus élevé qu’en France s’explique surtout, selon un virologue de l’hôpital de la Charité à Berlin (et conseiller du gouvernement allemand) par une politique de tests plus développée (loin pourtant d’un véritable dépistage). En effet, il n’y a eu « que » 222 morts à ce jour, mais dans de nombreuses régions, l’épidémie commence seulement à se développer.

Le gouvernement a attendu longtemps avant de prendre des mesures nationales, laissées auparavant aux régions, et d’interdire tout rassemblement de plus de deux personnes en public depuis quelques jours sans décréter un confinement total. Il a moins attendu pour se détacher de la sacro-sainte neutralité budgétaire en accordant 550 milliards d’euros en prêts aux grandes entreprises (largement plus que le budget annuel de l’État), avant d’assouplir les règles du chômage partiel et de préparer des dérogations à la réglementation du temps de travail.

Comme partout dans le monde, même dans ce pays réputé riche, la crise révèle un système de santé exsangue, et le patronat met la pression sur les salariés pour assurer la « continuité économique », en faisant passer la santé des profits au premier plan.

Quelques échos du secteur de la santé :

Hôpital malade : des chiffres

De 1991 à 2017, le nombre d’hôpitaux en Allemagne est passé de 2411 à 1942, et celui des lits de 665 565 à 497 182 (passage de 832 lits à 602 pour 100 000 habitants). Le nombre d’hôpitaux publics a diminué de 39 % entre 1991 et 2007, celui des hôpitaux privés a augmenté de 73 %. La chute est moins importante au niveau du personnel mais réelle néanmoins (10 % en équivalent temps plein). La durée moyenne du séjour à l’hôpital est passée, en ces 16 ans, de 14 jours à 8 jours.

À la Charité à Berlin

Comme dans d’autres pays, il y a des campagnes facebook pour applaudir les soignants (et autres « secteurs vitaux »). Pas mal de réactions parmi le personnel sur le mode « on n’a pas besoin d’applaudissements, mais de pression sur le gouvernement et les administrations pour plus de moyens et de matériel de protection ». Les contrôles se font plus sévères à l’entrée de l’hôpital, assurés aussi par des sous-traitants privés : entrée sur carte professionnelle. Les visites sont suspendues. De premiers services ferment par manque de personnel ; ailleurs l’impréparation se manifeste par le manque de masques et de gel hydro-alcoolique, ou les pressions pour dissuader d’en porter ; des soignants sont envoyés massivement travailler en soins intensifs, qui normalement demandent une formation particulière de deux ans, dont six mois de pratique avec un accompagnement permanent. Les tests sont faits de manière très restrictive, quand ils sont estimés absolument nécessaires, pour que le moins possible de collègues soit mis en quarantaine – malgré les soupçons de contamination dans les services.

La situation est assez chaotique. Le personnel se sent en manque de formation quant aux règles d’hygiène à respecter (combien de fois changer de blouse, de masque, etc.), s’interroge sur la pertinence de se retrouver ensemble dans les salles communes de repos ou à la cantine. Toutes et tous cherchent à rester calmes, mais la colère grandit face aux politiques menées – économies sur le personnel et le matériel – dont la dangerosité éclate au grand jour.

C’est l’heure aussi des restrictions apportées au droit de travail et aux droits syndicaux (même si le Betriebsrat [délégués du personnel] de la CFM donne des vraies infos). Le manque d’équipement de protection apparaît de plus en plus violemment, il y a des embrouilles entre collègues, des fouilles ont commencé à la sortie, pour voir si des collègues ne voleraient pas des masques. Ambiance ! Toutes les règles de service minimum ont été levées, alors qu’à Berlin, la vraie situation d’urgence n’est pas encore entamée.

De manière générale de plus en plus de soignants tombent malades, mais peu importe, l’institut national de bactériologie (Robert-Koch-Institut) a assoupli les règles de quarantaine, par exemple la durée minimale passe de 14 à 7 jours. Urgence oblige !

CFM (Charité Facility Management)

Chez ce gros sous-traitant de l’hôpital, qui assure entre autres des tâches de nettoyage, la situation est plus tendue encore. Les salariés CFM ne sont pas considérés comme « nécessaires aux soins ». Donc pas de garde d’enfants pour eux, encore moins de matériel de protection, pas d’informations, etc. Le principe est « pas de travail, pas de paie » (les salariés sont payés à 11,50 euros de l’heure). Les patrons, qui n’ont d’yeux que pour la rentabilité de leur entreprise, proposent aux salariés de prendre des jours de congé non-payés, des jours de congé réguliers, de rattraper des heures sup ou d’accumuler des « heures négatives » sur leurs comptes-temps… Les arrêts maladie se multiplient, 380 arrêts sur 2500 salariés le mois dernier. L’atmosphère se tend.

Bien sûr, la direction de la Charité communique, dans une vidéo qui bafouille, qu’il faudrait réaliser « Ensemble, une unité », que l’hôpital et son sous-traitant CFM devraient se serrer les coudes, etc. Mais pas plus qu’auparavant il n’est question d’intégrer les salariés de CFM (qui ont mené dans le passé des luttes pour avoir un même statut, même régime de salaire et avantages que ceux de l’hôpital – en particulier n’avoir pas de jours de carence en cas de maladie).

Dans un hôpital privé de Düsseldorf

Schön-Klinikum est un petit hôpital privé à côté de Düsseldorf, 450 salariés. Selon des membres de l’équivalent d’un CSE, l’établissement compte recourir – attention ! – au… chômage partiel, et n’exclurait pas des licenciements pour motif économique ! Ce n’est pas une exception. Schön est une chaîne d’hôpitaux privés, qui dit avoir des « problèmes financiers » depuis un moment et annonce souffrir de l’annulation d’un certain nombre d’interventions chirurgicales (qui ne sont pas « essentielles » – dont de chirurgie esthétique – mais rapportent du fric), du fait de la priorisation du coronavirus et du manque à gagner qui en résulte. Dans l’hôpital en question, un service est spécifiquement préparé pour les cas covid-19, mais la direction prétend ne pas pouvoir faire plus, entre autres parce que le personnel formé manquerait. Des services devraient donc fermer, des salariés être mis en chômage partiel ou technique (apparemment payé 100 %) et d’autres licenciés. Le CSE tente des démarches juridiques mais agi de façon bien opaque à l’égard du personnel, sous prétexte qu’il n’aurait pas le droit d’informer ouvertement…

Face à l’aggravation de la situation, qui s’annonce, il existe un plan d’urgence en trois étapes, qui prévoit de recourir, si rien ne va plus, à du personnel moins ou pas formé dans les soins intensifs et la réanimation. Apparemment (au niveau national) le codage (DRG, diagnosis related groups) et les obligations de documentations nécessaire à la tarification à l’acte sont levés (jusqu’à la fin de l’année).

Quelques échos du secteur ferroviaire

DB (Deutsche Bahn)

La direction et les chefs multiplient les déclarations sur le fait que « la santé des salariés [leur] tient à cœur ». Les cabines et les rames seraient régulièrement désinfectées et nettoyées. Beaucoup d’appels aux cheminots à se laver les mains… mais qui s’en lave les mains ?

DB Regio (le trafic régional, équivalent des TER) ne fait rien pour protéger les cheminots

Des masques FFP2 ont été distribués de façon quelque peu anarchique, pas de désinfectants, les agents roulent quatre ou cinq heures de suite sans pouvoir se laver les mains. C’est comme ça à Berlin/Brandebourg et en NRW (la Ruhr), probablement partout. Les contrôleurs ne doivent plus encaisser d’argent dans les trains, mais faire l’accueil à l’embarquement sur quai et assumer leurs autres tâches, où ils sont en contact avec les usagers. Regio réduit maintenant le trafic, mais il reste pas mal de trains en circulation, alors que peu de gens les prennent. Les cabines des locomotives ne sont pas particulièrement nettoyées, tout colle et suinte de crasse comme toujours. Comme le nettoyage a été externalisé dans une filiale (DB-Service), tout doit être commandé et facturé. Beaucoup de colère. Un conducteur de la Ruhr, qui a fermé la première rame de son train pour sa sécurité et celle de ses collègues, et ménagé ainsi davantage de distance avec les passagers, raconte qu’après deux trajets dans ces conditions, il a eu droit à une gueulante de son chef de service. Sur les forums de cheminots, les témoignages dans ce sens concordent en provenance de la Ruhr/NRW (zone à risque, où on compte à ce jour le plus de cas de covid-19).

Le S-Bahn à Berlin (RER)

Des conducteurs refusent les trajets de formation, où d’autres sont avec eux en cabine, sinon ils conduisent. Des cheminots en formation ont écrit à la direction pour se plaindre d’avoir encore à s’entasser pour des cours à vingt dans une salle. Beaucoup de colère aussi, du fait du manque de désinfectant. Pouvoir se laver les mains (ou plutôt ne pas le pouvoir) est discuté à n’en plus finir. Et il faudrait changer les plannings pour pouvoir sortir du train plus souvent et se laver les mains. De plus il faudrait revoir le système des tâches et des pauses où les collègues se trouvent regroupés dans de petites salles de pause. Il n’y a même pas assez de savon aux toilettes. La S-Bahn a réduit le plan transport le lundi 23 mars. Mais comment, et selon quels critères ? Qui a décidé qui vient bosser ou pas ? Il serait logique de faire moins travailler les plus anciens, qui ont pourtant le maximum de formation sur toutes les locomotives. Et pour ceux qui restent à la maison, quid des EVS (éléments variables de salaires, dont les primes qui comptent dans la paie des cheminots) ? Ces EVS se montent pour beaucoup à quelque 27 % du salaire. À ce jour, la direction et les chefs de service ne font rien sauf relater leurs discussions avec des notables du sénat de Berlin… La colère est donc là, un certain attentisme aussi, et des discussions autour du fait qu’il serait efficace que les cheminots s’organisent eux-mêmes, déjà pour le savon et les désinfectants. Il y a beaucoup de discussions aussi, et de critiques, sur les nombreuses externalisations de ces dernières années, en particulier dans le domaine du nettoyage dont on découvre soudain qu’il est « essentiel au système » (cela dit, serait-il de meilleure qualité s’il avait été laissé entre les mains de la Deutsche Bahn, elle aussi braquée sur le « tout rentable » ?) Il y a donc des arrêts pour maladie, chez les conducteurs mais aussi à la maintenance. Il s’agit de préserver sa santé – on peut obtenir un arrêt à la suite d’une téléconsultation, voire d’un appel d’une hotline.

Ces derniers jours, la direction de la Deutsche Bahn (la branche « Grandes Lignes », « Regio » et probablement aussi « cargo » – le fret) a fait une demande aux autorités régionales, de dérogation aux réglementations de temps de travail. Elle veut imposer des services de 12 heures. Les roulants ont déjà des services de dingues, dont certains déjà à 12 heures. Mais ce n’est pas encore la règle et ils doivent inclure des pauses plus longues. Visiblement, c’est déjà trop pour la DB, qui répond ainsi aux initiatives régionales et nationales qui sapent le code du travail et la réglementation du temps de travail…

Chez Siemens, le patron se montre généreux…

Siemens à Berlin, où travaillent 13 000 salariés, avait annoncé que la production continuerait jusqu’à ce qu’un cas avéré de coronavirus se révèle dans l’usine, en comptant comme partout sur l’équation magique : « pas de test = pas de cas avéré »…

Il y a quelques jours, le directeur de Siemens, Joe Kaeser, a envoyé une vidéo aux 385 000 salariés qui travaillent pour la multinationale dans le monde. Priorité à la santé des salariés… et à la « continuité économique » ! Il y aurait 107 cas chez Siemens au niveau global, mais pas de fermeture de site, ni de chômage partiel, ni de réduction de la production, en tout cas il n’en est pas question dans le message. Par contre la boîte va mettre à disposition 300 000 masques, et s’affirme prête à en faire don gracieusement – dans la limite de ses possibilités – à des gens dans le besoin ou à des hôpitaux. Mais si Siemens dispose de 300 000 masques (qu’il faut changer toutes les quelques heures) pour 385 000 salariés dans le monde (moins les cadres en télétravail, mais bon), que restera-t-il pour les hôpitaux ?

Et se pose aussi, dans toutes les entreprises, la grande question du chômage partiel… dont nous vous parlerons très prochainement.

Correspondant(e)s

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