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Macron au Liban : l’ex-rond-de-cuir des banques affublé d’un casque colonial

7 septembre 2020 Article Monde

Pour la deuxième fois en trois semaines, Emmanuel Macron s’est rendu à Beyrouth le mardi 1er septembre, se présentant désormais en sauveur du Liban. Arrivée en grande pompe, puisqu’il avait choisi pour date de sa visite le 1er septembre, soit l’anniversaire des 100 ans de la création de l’État libanais, il n’a pas lésiné sur les références au passé commun. Oubliant de préciser qu’il s’agit d’un passé colonial puisque ce Liban-là, appelé alors Grand Liban, avait été créé à la suite du partage de l’empire ottoman entre les grandes puissances après la Première Guerre mondiale, et mis sous mandat français. Macron a même posé avec l’ancien premier ministre Saad Hariri (chassé du pouvoir il y a plusieurs mois par la mobilisation populaire) devant un tableau représentant la proclamation du Grand Liban en 1920, avant d’aller admirer la patrouille de France qui avait repeint le ciel de Beyrouth en bleu-blanc-rouge… Sans oublier, dans le tableau, les grenades de gaz lacrymogènes made in France dont des manifestants, en pleine virée de Macron sur place, ont subi des averses.

Le 1er septembre à Beyrouth, manifestants forçant l’entrée de la rue donnant sur le Parlement

Nouveau premier ministre, même monde politique et mêmes appétits !

L’occasion a donc été saisie à nouveau par les autorités françaises de réaffirmer leur poids et surtout leurs ambitions dans la région et de tenter de resserrer les liens avec cette ancienne colonie… Macron, et un peu avant lui son ministre Le Drian, y ont débarqué en donneurs d’ordres et de leçons de morale politique. Le ridicule, voire le pathétique, ne tuent pas, de la part de politiciens dont la politique dans leur propre pays attise des mobilisations sociales tenaces ! Mais les drames du Liban donnent des ailes… à ces petits coqs gaulois ! Pour la France, voilà encore une occasion de s’immiscer dans la politique libanaise (ou de le tenter !), pour ses intérêts politiques et économiques, évidemment. Les explosions au port de Beyrouth sont pour Macron prétexte à prôner un calendrier aux politiques libanais et à réaffirmer la nécessité de nouvelles réformes politiques et économiques, sans lesquelles aucune aide financière ne serait apportée. Ni les onze milliards promis lors de la conférence Cedre tenue à Paris en 2018 (qui sont davantage des promesses d’investissements dans le pays que des aides), ni les aides du FMI. Les investisseurs que Cedre promettait de rassembler attendent d’être sûrs que l’affaire soit rentable. Quant aux aides du FMI, elles sont comme toujours conditionnées à un nouveau plan d’austérité, à de nouveaux sacrifices imposés aux classes populaires.

Photo : Un quartier populaire à Beyrouth  [1]

Cette immixtion est même envisagée sur le long terme : en témoigne l’officialisation par Macron de son retour au Liban en octobre puis en décembre prochains, pour suivre les évolutions desdites réformes et de la politique du nouveau premier ministre Mustapha Adib, nommé le 31 août. Comme un huissier suit la gestion des affaires du débiteur.

En guise de nouveauté, n’exagérons rien. Alors que les manifestants libanais conspuent depuis des mois les hommes d’affaires et banquiers qui pillent le pays et le confessionnalisme qui nourrit les clans au pouvoir, Mustapha Adib, ancien ambassadeur en Allemagne, est le proche d’un homme d’affaires milliardaire, Najib Miqati, très influent à Tripoli (nord du Liban), dont il fut chef de cabinet lorsque celui-ci a été, à deux reprises, chef du gouvernement. Et il ne faillit pas à la règle : il est sunnite comme le veut le système confessionnel qui organise la vie civile et politique du pays, en fonction et au prorata des forces religieuses – reconnues comme des institutions ! Le pays reconnait dix-sept confessions, dont les trois plus importantes se partagent les trois postes principaux du pays, président de la République, premier ministre et président de l’Assemblée nationale, respectivement attribués aux chrétiens maronites, aux musulmans sunnites et aux musulmans chiites. Gloire à Dieu et Inch’Allah, les mêmes grandes familles, les mêmes confessions et le même personnel politique règnent sur le Mont Liban.

Un siècle de confessionnalisme : un principe fondateur made in France 

Mais ce confessionnalisme ne tombe pas du ciel. Il n’y a de dieu que Dieu… Ce règne de chefs féodaux, devenus des hiérarchies de banquiers, est l’héritage de la domination française (de la République française colonialiste), dont Emmanuel Macron est si fier. L’impérialisme français a présidé au découpage de la frontière du pays, en 1920, à la fin de la Première Guerre mondiale, quand les grandes puissances se sont partagées l’ancien empire ottoman. La France avait la main sur la région Syrie-Liban, la Grande-Bretagne sur l’Irak, la Jordanie et la Palestine. Et la France, pour mieux dominer son nouveau fief, alors que l’armée française y était aux prises avec des révoltes, avait décidé de le couper en deux : une zone, qu’elle jugeait plus facilement contrôlable, autour du mont Liban, et à laquelle on annexait les ports commerciaux de la région, Beyrouth, Tripoli et Tyr, et la plaine de la Bekaa. Il fut surnommé alors Grand Liban (l’actuel Liban), le reste gardant le nom de Syrie. C’est ainsi qu’en est sorti – au mépris total des peuples habitant la région – un tracé de frontière offrant à la France un Liban taillé sur mesure pour assurer à la communauté qu’elle privilégiait et sur laquelle elle entendait s’appuyer, les chrétiens maronites du Mont-Liban, la majorité et la domination politique sur l’ensemble du territoire. La première grande bourgeoisie d’affaire libanaise qui s’est développée à l’ombre de la France était donc chrétienne, de même que les principaux banquiers de ce pays – qu’on a, un temps, surnommé « la Suisse du Moyen-Orient ».

L’histoire et la démographie ont par la suite changé les proportions et rapports de force entre communautés, et chacune, celle des musulmans sunnites, des druzes et plus récemment des musulmans chiites, a vu se développer sa propre bourgeoisie (ou aristocratie financière). Mais le système confessionnel (un système où ce ne sont pas des partis qui animent la vie politique mais des cliques religieuses institutionnalisées) a été mis en place par la France et a été maintenu et inscrit dans le marbre de la Constitution même du pays, au lendemain de son indépendance en 1943. Indépendance, certes, mais proclamée sous l’égide du général Catroux, émissaire de De Gaulle au Liban, en pleine Seconde Guerre mondiale.

Quinze ans de guerres : le communautarisme et l’impérialisme à l’œuvre

S’il est un pays où « diviser pour régner » est un dogme, c’est bien le Liban. De 1943 à nos jours, le pays s’est trouvé au cœur de tous les problèmes régionaux, à la croisée de toutes les manœuvres des grandes puissances, ce qui lui a valu notamment quinze années de guerre civile et plusieurs occupations militaires. Seul le système communautaire et clanique, décrié aujourd’hui par les manifestants, a survécu jusqu’à aujourd’hui, inchangé.

Résumons les principales dates de cette histoire perpétuellement bouleversée, dont ont fait les frais le peuple libanais comme les vagues successives de réfugiés installés dans les nombreux camps du pays.

1948 : première de vague de migration des réfugiés palestiniens, chassés de chez eux à la création d’Israël, dont plus de 100 000 sont alors arrivés au Liban, les autres fuyant vers la Syrie, la Jordanie, ou au sud vers la bande de Gaza. Une seconde vague a suivi, au début des années 1970, avec les Palestiniens chassés de Jordanie après le massacre de « septembre noir » (en 1970), perpétré dans les camps de réfugiés par les troupes du roi Hussein.

Au début des années 1970, le Liban a aussi vu se multiplier les raids israéliens, bombardements de villages, incursions militaires pour attaquer des camps de réfugiés palestiniens, etc. La société libanaise elle-même a évolué avec le développement de la classe ouvrière et de grèves où l’armée libanaise tirant sur les grévistes a fait plusieurs morts. Au chapitre des mutations, il faut aussi noter l’urbanisation croissante et les liens qui se sont tissés entre les quartiers pauvres et les camps de réfugiés aux portes de la capitale. C’est ce qui, bien plus que les raids israéliens, a inquiété la bourgeoisie libanaise et qui a conduit à l’entrée en scène des milices d’extrême droite, les Phalanges, créées et dirigées par la famille Gemayel, l’un des clans de la communauté maronite choyée par la France. Ces milices ne visaient pas que les Palestiniens, elles visaient toute la population des quartiers pauvres de Beyrouth, pour la plupart musulmans (car par le seul jeu de la démographie, les chrétiens maronites étaient devenus minoritaires dans le pays) qui manifestaient leurs sympathies avec les Palestiniens réfugiés.

Le 13 avril 1975, ces milices déclenchaient ce qui allait devenir la guerre civile libanaise, en attaquant dans Beyrouth un bus de Palestiniens, assassinant vingt-sept d’entre eux. D’avril 1975 au printemps 1976, la guerre a fait rage avec d’un côté l’armée libanaise et les Phalanges du clan Gemayel (et leurs protecteurs, les puissances impérialistes, au premier rang desquelles la France et les USA), de l’autre ce qu’on a appelé le « camp palestino-progressiste », alliance des quartiers pauvres de Beyrouth-ouest et de la gauche libanaise avec les réfugiés palestiniens.

Juin 1976, le régime syrien, du général Hafez el-Assad (le père du dictateur syrien actuel) qui paraissait jusque-là soutenir le camp palestino-progressiste, envoyait ses troupes occuper le Liban pour sauver la mise aux Phalanges chrétiennes en mauvaise posture. Avec la bénédiction soudaine des grandes puissances occidentales – un genre de séisme politique à l’époque ! – à ce dictateur syrien pourtant décrié jusque-là comme proche de Moscou. Mais le parti de l’ordre n’a pas plus de couleur politique que l’argent n’a d’odeur. L’armée syrienne allait rester au Liban tout au long de la guerre civile, et les toutes dernières troupes n’en ont été retirées qu’en 2005.

Mars 1978, l’armée israélienne envahissait le Sud-Liban, sous prétexte d’y créer une « zone de sécurité » protégeant Israël d’opérations des fedayins palestiniens. L’ONU entrait alors en scène, envoyant une force militaire d’interposition, permettant aux troupes israéliennes de se libérer de la tâche et de se retirer, tout en laissant le Sud-Liban sous le contrôle d’une milice chrétienne farouchement anti-palestinienne.

Juin 1982, sous le surnom de « Paix en Galilée », nouvelle invasion du Liban par les troupes israéliennes qui sont arrivées jusqu’à Beyrouth. C’était l’occasion pour les grandes puissances d’évacuer du Liban quelque 12 000 combattants palestiniens (l’état-major du chef de l’OLP, Arafat, doit alors quitter le Liban pour la Tunisie), sous le contrôle de troupes françaises, américaines et italiennes, renforçant ainsi la position d’Israël et laissant les camps de réfugiés sans défense. Parallèlement, avec l’appui d’Israël, le chef des Phalanges chrétiennes, Bachir Gemayel était élu président de la République libanaise. Assassiné un mois plus tard, il était remplacé à la présidence par son frère.

17 et 18 septembre 1982 : des milices chrétiennes libanaises organisaient le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila, faisant 1 500 morts, avec la complicité des troupes israéliennes et sous l’œil de celles de l’ONU.

Mais la guerre qui a bouleversé le Liban pendant quinze ans ne s’est pas traduite par les seuls exodes et massacres de Palestiniens. Enclenchée contre les quartiers pauvres de Beyrouth en 1975, elle s’est très rapidement transformée, sous l’égide des milices des divers clans libanais, en affrontements communautaires généralisés.

1983 : bataille du Chouf menée par les milices druzes de Walid Joumblatt pour chasser les chrétiens maronites de leur région. Walid était fils et successeur de Kamal Joumblatt, chef du Parti socialiste libanais en même temps que chef de la communauté druze, assassiné en 1977 dans un attentat attribué à la Syrie.

1985-1988 : « guerre des camps », contre les camps palestiniens, menée par la milice chiite du parti Amal (la vieille clique chiite du chef Nabih Berri, à qui revient toujours et de droit le poste de président du Parlement), avec l’appui de la Syrie. Puis combats en 1988 à Beyrouth entre milices chiites de Amal et milices chiites du Hezbollah (parti créé en 1985 avec l’appui des ayatollahs désormais au pouvoir en Iran) [2]. Ce n’était pas le seul affrontement intra-communautaire : en 1985-1986 ce fut aussi la guerre entre deux fractions des milices chrétiennes, l’une dirigée par Elie Hokeyba, le responsable du massacre de Sabra et Chatila, accusé d’être trop proche du régime syrien, l’autre dirigée par Samir Geagea, du clan Gemayel. Ce Samir Geagea, après quelques années de prison pour crimes de guerre, est redevenu l’un des leaders politiques du pays, et n’a pas oublié ces jours-ci de remercier Emmanuel Macron pour son soutien au Liban sinistré.

En mars 1989, enfin, l’un des chouchous de la France, le général chrétien Aoun, arrivait à la tête d’un gouvernement provisoire censé ponctuer la fin de la guerre civile (provisoire mais contesté, un second gouvernement étant proclamé par des clans rivaux). Il décrétait une « guerre de libération » contre la Syrie, conflit qui a ajouté encore un millier de morts avant de se terminer par un fiasco et la fuite du général en France, exfiltré par les soins des services secrets français. Car si François Mitterrand avait salué la croisade de Aoun contre l’occupant syrien, il y avait un hic : le régime syrien cette année-là se ralliait à la première guerre lancée par les USA contre l’Irak, et était ainsi légitimé par Washington à mener son offensive contre le général libanais ! Qu’à cela ne tienne, après des années d’exil en France, Aoun est rentré au Liban où il est actuellement Président de la république. Lors de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 1er septembre dernier, il s’est proclamé partisan d’un État laïc. Diable !

Les accords de paix : on efface tout et on recommence

Un accord signé enfin à Taëf (Arabie saoudite) en octobre 1989 entre les divers clans, sous l’arbitrage de l’Arabie saoudite, de l’Algérie et du Maroc, devait sonner la fin de la guerre civile. Dans les faits elle ne s’est vraiment éteinte qu’à la fin 1991, après une « normalisation » à coups d’attentats et de kalachnikov : flambée de violences entre fractions chrétiennes, celle du général Aoun et celle des milices de Samir Geagea en mai 1990 ; reprise des combats inter-chiites entre les troupes du parti Amal (le parti auquel revient toujours le poste de président du Parlement) et celles du Hezbollah, en juillet 1990.

Sans compter quelques assassinats, dont celui du chef d’un autre parti chrétien maronite, le Parti national libéral, Dany Chamoun, lui-même fils de l’ancien président de la République Camille Chamoun. Son assassinat, en même temps que celui de sa femme et de ses deux fils, était, semble-t-il, commandité par le clan Geagea. Rien de grave : le frère de Dany, Dory, l’a remplacé à la tête du parti, et sa fille Tracy est devenue députée : les grandes familles bourgeoises sont des hydres à sept têtes. « Je pense que la France a toujours joué un rôle très important » a déclaré, lors de la visite de Macron, cette benjamine des Chamoun, qui a récemment démissionné de ses postes de députée et d’ambassadrice en Jordanie pour rénover son image face aux manifestants. « Nous avons besoin d’un rôle international de supervision et de support pour les demandes du peuple libanais. » Supervision ? Notre petit président a dû en bomber le torse.

Et la fin de la guerre civile ne marquait évidemment pas la fin des guerres que connait en permanence le Liban, avec en premier lieu les raids ou les invasions du pays par les troupes israéliennes : bombardement du Sud-Liban en août 1993, opération « raisins de la colère » contre le Hezbollah en avril 1996, bombardements en 1999 et nouvelle invasion du Sud-Liban en 2006…

Le règne de la corruption : un sport qui n’est pas que national

Mais la fin de la guerre civile proprement dite, qui a fait 150 000 morts, 17 000 disparus et des centaines de milliers de déplacés, a marqué surtout pour toutes les fractions de la bourgeoisie libanaise le retour des affaires. Y compris pour le dernier arrivé sur la scène libanaise, le Hezbollah, qui n’est pas seulement devenu l’une des principales forces militaires du pays, l’une des principales forces politiques (avec des députés depuis 1992 et des ministres dans tous les gouvernements depuis 2005) mais a aussi acquis sa place dans le monde des affaires.

À commencer par la reconstruction des villages détruits et de Beyrouth en ruines. Et là, c’est notamment un notable sunnite, ami de la France (plus précisément grand ami de Jacques Chirac), Rafik Hariri, un promoteur ayant fait fortune en Arabie saoudite pendant que la guerre faisait rage au Liban, qui allait arracher le marché de la reconstruction de la ville de Beyrouth, en même temps qu’il accédait au poste de premier ministre, en octobre 1992. Poste qu’il occupa jusqu’en décembre 1998, puis à nouveau d’octobre 2000 à octobre 2004. Son amitié avec le président français était telle que la famille Hariri hébergea à titre gratuit, dans un appartement de luxe qu’elle possédait sur les quais de Seine, le pauvre Chirac se trouvant sans domicile à son départ de l’Élysée à la fin de son second mandat présidentiel, en 2007 [3]. Rafik Hariri a été assassiné en février 2005. Son fils Saad Hariri a pris la relève. Il est devenu chef du gouvernement en décembre 2016. C’est à lui que Macron avait promis, à l’automne 2019 déjà, d’aider le Liban tout en lui conseillant « des réformes audacieuses ». Les manifestants libanais sont allés plus vite, qui ont contraint Saad Hariri à démissionner fin janvier dernier. Peu importe : arrivé au Liban avec son petit bouquet de conseils et de menaces, Macron n’a pas oublié d’aller le saluer.

Banquiers véreux : autre héritage du « passé commun » et des communautés d’intérêts

Et cette reconstruction a fait aussi la fortune des banques privées… et aujourd’hui la ruine de l’État. Car pour financer la reconstruction du Liban, notamment des plus beaux quartiers de sa capitale, ces mêmes quartiers qui ont en partie été soufflés par l’explosion sur le port de Beyrouth, il fallait de l’argent. Que l’État libanais n’avait pas. Un peu de cavalerie financière et toutes les banques privées du Liban allaient faire fortune en prêtant abondamment de l’argent à un taux exceptionnellement élevé à leur gouvernement. Jusqu’à ce que celui-ci, pris à la gorge par ses propres banquiers, finisse par être contraint de se décréter en faillite et fasse payer la note à la population libanaise.

Quoi de plus facile que de prêter de l’argent à un taux usuraire à l’État, lorsque les dirigeants politiques sont en même temps les directeurs ou principaux actionnaires des banques ! Rappelons au passage que les banquiers libanais n’étaient pas les seuls à trouver dans la reconstruction du pays une poule aux œufs d’or. En 1994, la banque française Indosuez (fusion en 1975 des deux banques coloniales d’Indochine et de Suez, rachetée depuis 1996 par le Crédit agricole) ainsi que Paribas lançaient toutes deux, l’une une banque d’affaire baptisée Indosuez Capital Moyen-Orient, l’autre une société financière basée à Beyrouth. Toutes deux alléchées par les perspectives de participer au financement de l’immobilier, de la restauration des routes et des réseaux électriques (pour ces derniers, on voit le résultat avec les coupures d’électricité permanentes à Beyrouth aujourd’hui !). Car « il est clair que la véritable source de financement des investissements à long terme se trouvera sur les marchés », déclarait le vice-président d’Indosuez. « Nous voulons redevenir l’interface entre l’Orient et l’Occident : Beyrouth doit être la place financière du Moyen-Orient. »

Les manifestants libanais, qui ont surgi sur la scène politique le 17 octobre 2019, ne se sont pas trompés de coupables quand, en plus de s’en prendre au gouvernement et aux clans communautaristes qui dominent le pays, ils sont allés manifester à plusieurs reprises, aussi bien à l’automne 2019 que ces derniers mois, devant les sièges des banques, dont celui de la banque centrale, repoussés par la police à coup de gaz lacrymogènes.

Gouvernants et banquiers tous pourris, comme ils disent. Oui. Mais pas beaucoup plus que dans l’ensemble du monde capitaliste. Certes le Liban à ses spécificités, et une étude de l’université américaine de Beyrouth, datant de 2016, a recensé que « des personnes étroitement liées aux élites politiques contrôlent 43 % des actifs du secteur bancaire commercial du Liban. Dix-huit banques sur vingt ont des actionnaires importants liés aux élites politiques. En outre, quatre des dix premières banques du pays ont plus de 70 % de leurs actions attribuées à des capitaux de copinage ». À elles seules « huit familles contrôlent 29 % du total des actifs du secteur » et « quinze banques sur vingt ont leur président du conseil d’administration lié à des hommes politiques » [4]. Ce n’est tout de même pas Macron qui va leur reprocher ce mélange des genres.

Et si ces proportions sont au Liban bien au-dessus de la moyenne, cela est en grande partie dû au rôle économique du pays dans la région, rôle attribué jadis par la France elle-même à ce chouchou du Moyen-Orient : celui, grâce à ses ports et ses banques, d’être une porte commerciale de l’Europe (et avant tout de la France) vers le Moyen-Orient, et une place financière avancée dans la région. Un rôle qui a fait longtemps la fortune de cette alliée des hommes d’affaires français qu’est la bourgeoisie maronite. Cette fameuse « Suisse du Moyen-Orient ». Sauf que le monde a changé, que la montée en puissance des pays pétroliers, Arabie saoudite et autres, a réduit l’importance de cette petite Suisse ; les guerres et l’instabilité ont ruiné son attrait de havre sûr pour placements. Et les banquiers ne se sont plus engraissés que des dettes de l’État et d’opérations financières douteuses… jusqu’à la faillite de l’État.

Mais si les responsables du FMI, et derrière eux Macron et Le Drian, avant d’accorder leurs aides, somment les banquiers libanais de se soumettre à leur contrôle, c’est essentiellement en fonction de la crainte qu’ils ont que la faillite de l’État et des banques libanaises ne se répercute sur le bilan des grandes banques internationales auxquelles les banques libanaises sont liées.

Macron sifflé comme Hariri, Aoun et les autres

Ce mardi 1er septembre 2020, alors que Macron faisait la tournée des popotes de tous les politiciens libanais (cités plus haut, et il faut ajouter qu’à son voyage précédent il avait rencontré aussi le Hezbollah), les manifestants envahissaient une fois de plus les rues de Beyrouth, affrontant une police qui a fait 22 blessés. Le président français en a pris pour son grade, les manifestants conspuant sa coopération avec les dirigeants corrompus du pays.

Cela fait bientôt un an, depuis le 17 octobre 2019, date d’éclatement de ce début d’un mouvement de contestation au Liban qui a mobilisé des dizaines de milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes, que les manifestations se succèdent dans les rues de Beyrouth, Tyr ou Tripoli. Parti du rejet d’une taxe What’sApp, dans un pays où la population était asphyxiée par la pauvreté et la défaillance des services publics de base (notamment l’électricité, coupée plusieurs heures par jour), le mouvement a rapidement évolué en remise en cause générale du système et de son monde politique, corrompu et clientéliste. « Révolution », « On a faim », « Le peuple veut la fin du régime » ont été les slogans de toutes les manifestations, à chaque fois que les gouvernants ont annoncé de nouvelles mesures d’austérité pour faire payer à la population la faillite de ces banques et de l’État qui s’est déclaré en banqueroute au mois de mars dernier. Dans ce pays se trouve l’un des plus chics casinos du monde, qui trône en haut d’une colline dominant la mer, au nord de Beyrouth, lieu périodiquement d’un « bal des débutantes » où les enfants de la Jet-set trouvent à se marier entre eux, alors que 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, que les prix ne cessent de flamber (une hausse de 141 % des prix des denrées alimentaires en un an). Sans oublier que le Liban compte plus de deux millions de réfugiés, un quart de sa population, dont quelque 500 000 réfugiés palestiniens, et 1,5 million de réfugiés syriens, émigrés économiques de longue date ou émigrés plus récents ayant fui depuis 2011, dont une partie constitue la main-d’œuvre la plus sous-payée des travaux publics et du bâtiment. Toutes et tous ne vivent pas dans des camps, loin de là. Mais dans les camps, sur ordre des autorités, l’armée déboule périodiquement pour faire démolir les murs et les baraques aux toits de tôle que des réfugiés ont réussi à construire pour abriter leurs familles.

Carte des principales localisations des 1,5 million de réfugiés venus de Syrie (Syriens et Palestiniens de Syrie).

Photo : camp de réfugiés syriens au Liban

L’épidémie de Covid, avec toutes les difficultés économiques et sociales qu’elle a générées, a renforcé la colère et le désespoir. Et les explosions du 4 août dernier à Beyrouth sont la conséquence de la criminelle course au fric de cette féodalité politique libanaise.

C’est pourtant à ce pays que Macron vient donner des leçons et demander aux élites corrompues qui le dirigent (toutes confessions confondues, il n’en a pas oublié une seule) de faire leur job en imposant à la population des mesures d’austérité draconiennes.

Dès la première visite de Macron au mois d’août, le CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes) stigmatisait son « discours ouvertement néocolonialiste », ainsi que les réformes prônées par le FMI, « qui vont conduire à un accroissement encore plus grand des inégalités économiques et à une économie non moins dépendante de la finance, comme c’est systématiquement le cas dans tous les pays qui suivent ses PAS » (plans d’ajustement structurels). Effectivement. Mais ce serait un vœu pieu d’en appeler, comme conclut le communiqué, « à une véritable aide internationale sous forme de dons et d’une annulation de la totalité de la dette libanaise et non sous la forme de nouveaux prêts qui ne feront qu’empêcher la reconstruction du pays sur le long terme. »

Le Parti communiste libanais, lui, dénonçait au lendemain de l’explosion sur le port de Beyrouth le gouvernement qui « doit être tenu comme étant le grand responsable de ce qui vient de se produire » en appelant les « forces démocratiques » au « renversement du gouvernement actuel et l’établissement d’un gouvernement de transition qui pourra œuvrer en vue de la mise en place d’un nouvel État national, démocratique, moderne et débarrassé de ses vieilles divisions confessionnelles ». Oui. Mais s’agirait-il seulement d’assainir l’État, d’en finir avec la corruption et le confessionnalisme, deux des maux dont souffre le Liban, mais pas les seuls loin de là ? En même temps qu’il dénonce les déclarations de Macron qui « visaient d’abord à cacher la complicité des autorités françaises d’avec le pouvoir en place au Liban », le PCL voudrait encourager « tous les Libanais à garder bien haut le drapeau du patriotisme. Les efforts de certains pour internationaliser la situation ne pourront qu’être désastreux pour le Liban. Cela affaiblira encore plus la souveraineté et l’unité du pays... ». Le problème serait patriotique et pas social ? Juste une démocratie à rénover dans ce petit Liban en plein cœur de ce maelström dans lequel le monde capitaliste (et pas seulement les clans confessionnels) a plongé le Moyen-Orient. Juste un patriotisme à rénover, dans ce pays où le quart de la population n’a même plus de patrie ? Sans parler des millions de Libanais qui se sont expatriés de par le monde, plus nombreux que la population restée au pays.

Les problèmes du Liban ne sont pas internes au Liban. Ils sont le fruit de toute la situation régionale, avec ses millions d’exploités et opprimés, de victimes des guerres qui ensanglantent le Moyen-Orient, et des intérêts rivaux des grandes puissances qui en ont fait une de leurs arènes. Et si la révolte qui gronde au Liban depuis bientôt un an s’internationalisait ? Que cette fois les prolétaires si nombreux de la région s’alliaient ? Il en serait grand temps.

Olivier Belin et Alix Nilabli


[1Photo du journal libanais L’Orient-Le Jour du 25 juin dernier, qui débute ainsi son article sur les quartiers pauvres de Beyrouth : « C’est en pleine nuit que six familles démunies et occupant des logements de manière illégale dans le quartier populaire de Badaoui, à Beyrouth, ont été expulsées de leur domicile mardi, vraisemblablement de façon musclée. » (https://www.lorientlejour.com/artic...)

[2Sur ce sujet, l’ouvrage récent de Joseph Daher, Le Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme, Éditions Syllepse, Paris, 2019.

[3Jacques Chirac est resté logé à l’œil jusqu’en 2016, avant de se retirer, à la sortie d’une hospitalisation, dans un autre appartement de luxe, mais plus adapté à son état de santé, toujours prêté par un milliardaire, mais français cette fois, François Pinault.

[4Jad Chaaban : Getting Lebanon’s Economic Rescue Priorities Right, http://jadchaaban.com/blog/author/j...

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