Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Liban : la seconde vague… de colère

6 mai 2020 Article Monde

Les 27 et 28 avril devaient être le début d’un déconfinement progressif sur six semaines au Liban. Cela a plutôt sonné comme la reprise de la contestation ! En lutte depuis le 17 octobre pour leur « thawra » (« révolte » ou « révolution »… ou tout ce qui se soulève, comme le sable dans le désert !), le peuple accuse le système aux cris de « à bas le régime ! » et « révolution ! ». Ce système responsable de la famine, de l’effondrement de la livre libanaise et de l’explosion de la pauvreté.

La colère n’est plus confinée !

« C’est une lettre aux politiciens corrompus. Le peuple libanais a faim, nous allons tous vous renverser… Chacun d’entre vous, un par un », prévient un tripolitain interviewé par Al Jazeera lors d’une manifestation. Tripoli, seconde plus grande ville du pays, a été l’épicentre de la reprise de ce violent mouvement de protestation né à l’automne dernier contre la pauvreté endémique et la corruption généralisée du système politique.

Face aux manifestants, le gouvernement a envoyé l’armée. Bilan : un mort par balle à Tripoli, plusieurs dizaines de blessés dans tout le pays. Une répression dure, faite aussi d’incarcérations et de torture, qui n’a pas stoppé la mobilisation, bien au contraire. Si le nombre de manifestants est encore loin d’atteindre les chiffres de l’automne dernier, les actions se sont multipliées partout : quasi-émeutes, blocages de route, attaques de banques… Le silence des rues pendant le confinement a laissé place aux chants des défilés, entrecoupés des détonations (balles réelles, fusées) des affrontements avec l’armée : le 1er mai a notamment été l’occasion de nouvelles manifestations partout dans le pays. Les campements sur les places des villes commencent à être reconstruits ici ou là, les groupes nés de la contestation du 17 octobre reprennent vie.

C’est le virus de la misère et de la faim qui attise la colère des manifestants majoritairement jeunes. La situation économique se détériore chaque jour pour les Libanais. Suppressions d’emplois massives, hausse sans fin des prix de produits de base, perte de valeur de la monnaie locale. Se nourrir, retirer de l’argent, payer son loyer… Tout est devenu un combat. 50 % de la population libanaise serait désormais sous le seuil de pauvreté, contre 35 % il y a quelques mois.

Cette situation s’est encore aggravée avec le confinement décidé par le gouvernement le 14 mars, sans aucune mesure compensatoire pour toutes celles et ceux qui sont déjà dans la plus grande détresse sociale, notamment pour tous les travailleurs journaliers qui ont perdu leur revenu du jour au lendemain. Nombre d’entre eux en sont réduits à mendier ou fouiller les poubelles pour se nourrir.

À tout cela s’ajoute que l’État libanais est en quasi-faillite : sa dette s’élève aujourd’hui à 92 milliards de dollars, soit 170 % du PIB, et le gouvernement, incapable de rembourser les échéances de paiement, s’est déclaré en défaut de paiement début mars.

Toutes les raisons de la colère qui avaient nourri l’immense mouvement de contestation de l’automne 2019 restent présentes

La démission du premier ministre Hariri, arrachée par la rue en décembre, n’a fait sauter qu’un fusible : la mise en place du nouveau gouvernement d’Hassan Tiab n’a rien changé pour les classes populaires. Celles-ci réclament la chute du régime, voire du système confessionnel, responsable de la situation. Le confessionnalisme structure la vie politique et sociale du Liban, organisant les quartiers, les villes et les instances par confession. Ce modèle de société, utilisé pour semer la division entre les plus pauvres, est désavoué par la contestation. Les différents « camps » ont été redéfinis, les clivages ne sont plus les mêmes. La distinction fondamentale n’est plus faite selon la religion mais entre, d’un côté, les profiteurs, les responsables de la situation actuelle… et les autres : ceux qui, peu importe leur confession, se battent contre ce système corrompu et inégalitaire.

Le mouvement attache une grande importance à se retrouver ensemble dans la rue, indépendamment de la confession des participants. Si un système aussi prégnant ne peut pas disparaître du jour au lendemain, quelques mois de contestation ont ouvert de nombreuses brèches dans les préjugés religieux, attisés par les impérialistes comme par la bourgeoisie nationale pour assoir leur domination sur ce pays.

Les banques au cœur de la contestation

Les banques cristallisent la colère des manifestants, ce qui était déjà palpable en automne. Depuis six mois, les retraits en dollars sont en effet interdits et ceux en monnaie locale limités à l’équivalent de 400 $ par mois. Cela, alors que la valeur de la livre libanaise est en chute libre : ceux qui avaient de petites économies à la banque les ont vues fondre comme neige au soleil. Dans le même temps, ce sont des milliards de dollars qui ont été transférés à l’étranger. Devant la crise économique et financière, les grandes fortunes du pays se sont empressées de faire sortir leurs capitaux du pays.

Les banques sont au cœur de l’économie libanaise qui, depuis des dizaines d’années, repose en totalité ou presque sur une spirale infernale alliant un endettement massif et un système bancaire aux taux d’intérêt gonflés pour attirer les capitaux étrangers, notamment depuis les pays du Golfe. Et la faillite de ce système se répercute aujourd’hui directement sur la population : « Les banques libanaises ont imposé certaines procédures et restrictions bancaires, telles que d’empêcher le retrait de dollars et d’imposer aux déposants le retrait de montants spécifiques en livres par semaine. La livre a connu une forte baisse à la suite de la manipulation du prix du dollar par les banques en raison du monopole des banquiers en collusion avec la Banque centrale. Le taux de change de la livre libanaise a baissé et elle a perdu environ les deux tiers de sa valeur, passant de 1500 à 1515 livres pour dépasser le seuil de 4200 livres pour un dollar sur le marché des changes, ce qui a fait monter en flèche les prix des produits de base », explique le journal du groupe d’extrême gauche égyptien des « Socialistes révolutionnaires ».

En s’attaquant aux banques, c’est à la fois leur survie que les manifestants défendent et tout le système qu’ils remettent en cause.

Des manifestants « instrumentalisés » ?

Partout dans le pays, le gouvernement a envoyé l’armée réprimer les manifestations et les blocages de route. Ce qui ne l’a pas empêché de condamner la violence… des manifestants ! Sur le plan politique, c’est la grande confusion. Hassan Tiab, le premier ministre, a aussitôt mis en avant « l’instrumentalisation » du mouvement et a déclaré que « les émeutes de ces derniers jours et la tentative d’opposer l’armée aux contestataires sont les indicateurs d’un plan sournois » – ciblant notamment les militants du Courant du futur, le parti sunnite de l’ancien premier ministre Hariri, qui chercheraient à déstabiliser le nouveau gouvernement.

Les intérêts et calculs politiques ne manquent pas mais les partis traditionnels, ces groupes politiques confessionnels de l’establishment, loin de mettre en avant un quelconque soutien (même hypocrite !) aux manifestations, sont surtout unanimes, aujourd’hui, pour… s’en dissocier. Le vendredi 1er mai, les députés du Courant du futur ont ainsi appelé à leur tour au calme et condamné les affrontements avec l’armée. Le groupe parlementaire lié au Hezbollah a pour sa part mis en garde contre « les profiteurs » qui exploiteraient la pauvreté et la faim pour en faire « un détonateur pour dynamiter le pays ». Déjà, à l’automne, le Hezbollah avait pris position contre le mouvement de révolte, certains de ses militants allant même jusqu’à attaquer les manifestants.

Le mouvement actuel est en réalité loin de se réduire à des joutes politiciennes au sommet de l’État libanais. La reprise du mouvement a concerné toutes les régions du pays, qu’elles soient à majorité sunnite, chiite ou chrétienne. Des Libanaises et Libanais de toutes les confessions y ont participé. Les manifestants continuent à dénoncer non pas uniquement telle ou telle tête politique, mais bien l’ensemble du système confessionnel dans lequel tous les partis trempent. Et si Tripoli, ville à majorité sunnite, a été un des épicentres de ces nouvelles manifestations, c’est surtout parce qu’elle est une des villes les plus pauvres du pays et que ses habitants subissent de plein fouet les effets de l’aggravation de la crise économique.

Ce n’est pas aux classes populaires libanaises de payer la crise

Afin de bénéficier d’une aide financière du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement de Tiab a présenté jeudi 30 avril son plan de « réformes ». Si la lutte contre la corruption et la récupération des « fonds volés » sont mises en avant, le détail du plan montre une réalité différente. Les mesures touchant le secteur bancaire laissent planer le spectre d’une ponction sur l’épargne de la population, épargne déjà attaquée par la dévaluation de la livre libanaise. Qui plus est, il est question dans le texte de futures hausses d’impôts, du gel de l’emploi dans le secteur public, d’une réforme du régime de retraite des fonctionnaires ou encore d’une hausse du prix de l’électricité. En clair, il s’agit d’une politique d’austérité en bonne et due forme qui cherche à « restructurer » l’économie libanaise sur le dos des classes populaires. Ce genre de plans « d’aide » du FMI a fait des ravages dans bien des pays pris à la gorge par des dettes abyssales, en Afrique ou dans un passé plus récent en Grèce. Ils ont toujours eu comme conséquence une nouvelle explosion de pauvreté pour les travailleurs.

Quant à la lutte contre le système clientéliste, on peut douter du passage aux actes de la part du gouvernement actuel. Car il est lui-même un énième produit de l’arithmétique – parfois obscure ! – des rapports de force entre partis confessionnels qui rongent ce système.

Mais les classes populaires libanaises, en reprenant la rue, montrent que la révolte qui a éclaté en automne dernier est loin d’être calmée. Et pour cause, toutes les raisons de la colère demeurent, amplifiées même.

Alix Baladi

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article