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« Lève-toi et tue le premier », l’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël

Livre de Ronen Bergman

16 août 2020 Article Culture

« Lève-toi et tue le premier », L’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël

Livre de Ronen Bergman, chez Grasset (940 pages, 29 €)


Ronen Bergman est un écrivain israélien, analyste des questions militaires pour Yediot Aharonot (Les dernières nouvelles), le plus important quotidien du pays. Son livre décrit par le menu les différents assassinats ciblés commandités d’abord par les organisations sionistes dans les années qui ont précédé la création d’Israël, ensuite par le nouvel État. On entend par « assassinats ciblés » les exécutions extra-judiciaires, sans procès ni aucune autre forme de légalité, mises en œuvre par les différents services de renseignements israéliens (Shin Beth pour le renseignement intérieur, Mossad, pour les interventions extérieures, renseignements militaires et différentes officines directement rattachées au service du Premier ministre, etc.).

Selon Bergman, Israël en aurait organisé environ 2 700 en 70 ans d’existence. Ce qui fait de l’État sioniste l’un de ceux qui utilisent cette pratique le plus souvent. Comme l’écrivait le 13 mars dernier Benjamin Barthe sur le site du Monde à propos de ce livre : « Au fil des années, grâce au développement de la technologie militaire et au perfectionnement de ses agences de renseignement, dont le Mossad, l’État hébreu a mis au point une machine à assassiner sans équivalent dans le monde occidental. »

L’idée sous-jacente qui parcourt le livre est qu’après l’Holocauste, l’État juif était en permanence en état de légitime défense (ce qui est pour le moins discutable), entouré d’ennemis de toutes parts, et qu’au final ces assassinats étaient justifiés par la nécessité « d’empêcher le sang juif de couler ». Cette mystique du « sang juif », que l’on retrouve à plusieurs reprises dans l’ouvrage, a de forts relents d’extrême droite. Elle a d’ailleurs été utilisée dans l’histoire contemporaine pour justifier des massacres au nom, selon les lieux et les époques, des sangs aryen, ottoman, hutu, birman voire hindou…

Les assassinats ciblés sont un domaine où les compétiteurs se bousculent et se font une âpre concurrence. Tous les États – qu’ils soient dits démocratiques ou dictatoriaux – utilisent cette pratique. La différence entre les uns et les autres est que les premiers la limitent généralement aux ennemis « extérieurs », alors que les seconds n’hésitent pas à l’employer aussi « à domicile », contre leurs propres opposants.

En France l’actualité récente a refait parler de cette pratique. Fin juillet 2020, deux agents de la DGSE (Direction générale de le sécurité extérieure) ont été arrêtés alors qu’ils circulaient dans un véhicule transportant des armes de très gros calibres. Ils ont été mis en examen, la presse expliquant qu’ils s’apprêtaient à commettre un assassinat qui, selon les médias citant les enquêteurs, « n’avait rien à voir avec leur mission d’agents secrets ». Tentative d’homicide ratée dans le cadre « normal » de leur travail ou heures supplémentaires à leur compte ? Qui sait ! Mais si cela avait été en service et réussi, ils auraient sans doute mérité des félicitations. Signe des temps, l’affaire n’a semblé étonner personne, ni dans le personnel politique, ni dans l’opinion.

Rappelons également qu’en 2016, François Hollande avait été critiqué pour avoir, dans un livre publié par deux journalistes du Monde, ouvertement évoqué la pratique par la France d’assassinats ciblés. Il récidivait deux ans plus tard dans son livre Décider. Les spécialistes estiment que sous sa présidence « socialiste », au moins une quarantaine de personnes auraient été éliminées de cette façon.

En bref tout État bourgeois pratique cette forme d’assassinats, la plupart du temps sans aucun contrôle de la Justice, ni de commissions parlementaires, ni d’autorités ou d’agences indépendantes, voire même bien souvent sans que l’exécutif ne soit au courant. Ce qui nous rappelle la formule d’Engels selon laquelle l’État se réduit, en dernière analyse, à une bande d’hommes armés.

Une justification mystico-religieuse en forme de bonne conscience

Dans cette compétition sanglante, Israël semble être, depuis longtemps, en pôle position. C’est ce qu’explique Bergman avec force détails, parfois étonnants et sidérants mais le plus souvent sordides.

Le titre de son livre est inspiré d’un verset du Talmud, un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique : « Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi et tue-le le premier. » Et ce verset – qui renvoie à la mystique du « sang juif » – sert de trame à l’ensemble de son récit.

Si Bergman reconnait au passage quelques « bavures », il n’empêche que pour ses interlocuteurs (et dans une grande mesure pour lui-même), cette nécessité excuse beaucoup de choses. Et d’ailleurs il se trouve toujours au sein de l’establishment israélien un juriste éminent qui édicte une nouvelle norme « déontologique » qui permet la poursuite des assassinats ciblés au nom cette fois de la « morale ». Les apparences sont sauves. Certains de ses interlocuteurs poussent même le cynisme jusqu’à évoquer leurs pseudo-problèmes de conscience. Ainsi Ami Avallon, ancien chef du Shin Beth, explique qu’à la longue : « On s’habitue à tuer. La vie humaine devient quelconque. On passe un quart d’heure, vingt minutes, sur qui tuer. Deux ou trois jours sur : comment le tuer. J’appelle ça la banalité du mal ». La dernière phrase est reprise d’Hannah Arendt qualifiant l’attitude d’Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem en 1961. Mais si la phrase a un sens, elle signifie que de Eichmann à Avallon, ceux qui – sans état d’âme et de façon routinière – donnent l’ordre de tuer, en se contentant de rester derrière leurs bureaux de Berlin ou de Tel-Aviv, n’en sont pas moins des assassins.

Quant à la notion d’« histoire secrète », qui figure dans le sous-titre de l’ouvrage, elle est sans doute « vendeuse » mais ne doit pas faire illusion. Bergman n’a pas risqué sa vie pour recueillir ses informations. Loin s’en faut. S’il a dû affronter quelques actions en justice de la part des autorités israéliennes concernant des informations classées, l’essentiel des données qu’il fournit lui vient d’entretiens nombreux qu’il a eus avec des personnalités de premier plan (premiers ministres, ministres de la défense, chefs d’états-majors, dirigeants mais aussi simples membres des services de renseignements, etc.). Et s’il révèle quelques scoops, l’image plutôt flatteuse qu’il donne de ces personnalités est sans doute celle qu’elles-mêmes veulent mettre en avant.

De Ben Barka au Liban

Si le livre décrit par le menu l’étonnante maitrise que possèdent les services de renseignements israéliens dans de nombreux domaines (télécommunications, informatique, utilisation des lasers sur les cibles à atteindre, élaboration de poisons, infiltrations en milieu hostile…), les fonds illimités dont ils disposent, l’appui qu’ils obtiennent de l’armée pour leurs opérations ponctuelles (avions de combat, drones, hélicoptères, sous-marins, vedettes rapides, tanks, etc.) et les rapports privilégiés qu’ils entretiennent avec les services des autres pays (la CIA américaine en priorité mais aussi ceux des autres pays occidentaux voire… des pays arabes), ce n’est pas là l’essentiel de son intérêt. En effet l’ouvrage met également en évidence quelques faits qui étaient jusqu’alors peu connus, voire inconnus.

Deux exemples. Le premier concerne Mehdi Ben Barka, opposant historique au roi de Maroc, Hassan II, qui fut enlevé en plein Paris en octobre 1965 par des membres des services secrets français agissant en « free-lance », puis assassiné ensuite par des agents secrets marocains. Bergman nous apprend que ce sont des agents du Mossad qui se chargèrent de faire disparaître son corps en forêt de Saint-Germain-en-Laye. Pourquoi le Mossad ? Parce que ce dernier, sollicité par le souverain chérifien, tenait à le remercier de lui avoir permis de placer des micros le mois précédent lors du sommet arabe qui s’était déroulé à Casablanca et d’avoir pu enregistrer notamment les conversations entre le roi Hussein de Jordanie et le président Nasser. C’est pourquoi, selon le premier ministre travailliste d’alors, Lévi Eshkol, l’élimination de ce « goy Ben Barka » (comme il l‘appelait) ne posait guère de problème.

Le second a trait à une organisation appelée « Le Front pour la libération du Liban des étrangers » qui, entre 1979 et 1983, causa la mort de centaines de personnes – principalement des civils – au moyen d’attentats, de fusillades collectives, de meurtres ciblés, etc., visant en partie l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP). Or, selon Bergman, ce « Front » avait été créé de toutes pièces par le chef d’état-major israélien Rafaël Eitan, en plein accord avec le ministre de la défense d’alors Ariel Sharon (le reste du gouvernement fermant les yeux ou n’étant pas informé) dans le but de déstabiliser un peu plus le pays du Cèdre et de justifier les incessantes incursions militaires israéliennes. Mais le sang qui coulait étant celui de « goys », la morale était sauve. Même si, là encore, il ne s’agissait pas d’auto-défense mais bel et bien d’assassinats.

Réussite tactique, échec stratégique

Intitulé « Une réussite tactique impressionnante, un échec stratégique désastreux », le dernier chapitre du livre est instructif. Bergman passe en revue les principaux « succès » obtenus dans cette politique d’assassinats ciblés mais arrive à la conclusion que cela n’a pas fait avancer d’un pouce l’acceptation de l’État d’Israël par les populations arabes de la région, et en premier lieu par les Palestiniens.

Ces meurtres en série n’ont empêché ni la première Intifada (1987-1993) ni la seconde (2000-2005), pas plus qu’ils n’ont fait cesser les protestations de la population gazaouie. De même la mobilisation massive de la population chiite pauvre du Liban, suite à la Révolution islamique en Iran (1978-1979), et la création du Hezbollah, ont complètement pris par surprise les services de renseignements israéliens toujours à la recherche de chefs d’orchestre clandestins dont l’élimination devait permettre, selon eux, de résoudre tous les problèmes. Ce qui n’a jamais été le cas. Aujourd’hui pas plus qu’hier.

Et si demain Netanyahou va de l’avant avec son plan d’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies juives de Cisjordanie, il est probable que les assassinats ciblés ne suffiront pas à apaiser la situation.

En conclusion Bergman affirme qu’à la fin de leurs vies, tant l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, que l’ancien premier ministre Ariel Sharon (mais dans ce dernier cas il n’apporte aucun élément vérifiable) étaient parvenus à la conclusion que sans un règlement politique avec les Palestiniens, la population juive d’Israël continuerait de vivre dans la peur. Et de reprocher à Netanyahou d’avoir enterré la solution à deux États et de se diriger à grands pas vers un système d’apartheid avec l’appui des colons de Cisjordanie et du Golan, des juifs religieux orthodoxes et de la droite et de l’extrême droite israéliennes.

C’est possible. Mais ce qu’il oublie de rappeler, c’est que pendant des décennies la classe politique israélienne – gauche et droite confondues – a attisé la haine et le mépris à l’égard des Arabes, a idolâtré l’armée (Tsahal) et les services secrets et a cultivé l’idée que le seul langage que comprenaient les Palestiniens était celui de la force.

C’est sur ce terreau que l’extrême droite, laïque ou mystico-religieuse, a prospéré. Et, à terme, c’est la population juive d’Israël qui risque aussi de faire les frais de cette politique chauvine, raciste, belliciste, expansionniste et sans issue.

Jean Liévin

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