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Archives > Autres archives > Tribunes de la fraction dans l’hebdomadaire « Lutte Ouvrière » > 2003 > janvier > 28

Leur coqueluche, pas la nôtre

28 janvier 2003

A Davos, on l’ovationne. A Paris, on se l’arrache, de l’Elysée et Matignon à la Mairie de Paris. Chirac, nouvel adepte de l’ « altermondialisation », ne jure plus que par lui. Comme les Verts. Au PS, toutes tendances confondues, c’est à qui l’a connu au plus près, le revendique, le prend pour modèle. L’éditorialiste du Monde est subjugué : « Il ne s’oppose pas à la mondialisation. Il veut la moduler… Le professeur Lula doit être écouté », lit-on dans un éditorial intitulé « La leçon de Lula ».

Que Davos ait fait de Lula sa mascotte, on comprend. Venu tout droit de Porto Alegre, il est venu apporter le message de la réconciliation sociale planétaire : « Les deux forums ne pourront pas s’ignorer éternellement. Nous devons tout faire pour nous parler, intégrer les deux visions, comme parviennent à le faire quelquefois syndicats et patrons… » Acquiescements de l’honorable assemblée. « Nous respectons tout le monde, mais exigeons également d’être respectés, nous ne serons plus des citoyens de seconde classe… » Applaudissements. Lula veut un nouvel ordre économique mondial, affirme « la nécessité de bâtir une nouvelle éthique… ». Nouveaux applaudissements à tout rompre (selon Libération du 27 janvier). Le gotha planétaire de l’industrie et de la finance a trouvé son homme. C’est que le thème du sommet de l’année était « bâtir la confiance » ! En ces temps de scandales financiers, de croissance incertaine et de préparation guerrière internationale, l’eau bénite dispensée par le nouvel évangéliste d’origine prolétarienne ne peut pas faire de mal.

Porto Alegre - Davos, même combat !

Comme dit Le Monde, « le professeur Lula doit être écouté », et il l’est. Surtout à gauche (la droite se contentant de l’honorer) ! D’après Le Monde, toujours (21 janvier), un membre du secrétariat national du PS s’exclame avec admiration que le PT brésilien est arrivé « à concilier l’engouement de 1981 et le réalisme de 1983[date du tournant vers la rigueur] ». Pour Jean-Christophe Cambadélis, proche de Strauss-Kahn, la leçon est claire. En tant qu’ex-trotskyste, c’est aux trotskystes, du moins à la LCR, qu’il s’adresse : « Comment peut-on dire, pas de participation au gouvernement, sauf si celui-ci adopte un programme de rupture anticapitaliste, en France, comme l’a fait Olivier Besancenot dans une tribune récente à Libération, et le faire au Brésil ? » La question est évidemment vacharde, puisque le gouvernement Lula comprend deux ministres trotskystes dont l’un est à la direction de la section brésilienne de la IVe internationale.

Mais qu’en pense la LCR elle-même ?

Rouge du 16 janvier publiait sans commentaire une interview d’Orlando Fantasini, député fédéral du Parti des travailleurs (PT), mandaté par la Démocratie socialiste, justifiant la participation gouvernementale qui se concluait de la façon suivante : « Ce gouvernement peut révolutionner - au sein de l’actuelle conjoncture - le cadre démocratique du pays, pour se transformer en un gouvernement démocratique et populaire, et devenir un gouvernement éminemment socialiste ». Une interprétation de la révolution permanente que ne désavouerait ni Jospin, ni Strauss Kahn ni Cambadélis.

Rouee du 23 janvier donne son point de vue dans un article de François Sabado intitulé « L’heure des choix ». « Le gouvernement de Lula est donc un gouvernement qui va gérer les affaires des classes dominantes, mais dans un contexte marqué par une forte présence des mouvements de masses »… « C’est un gouvernement de crise. Il est à la croisée des chemins »… « La participation gouvernementale soulève une série des questions, mais nous ne sommes pas des donneurs de leçons, et c’est bien entendu à nos camarades brésiliens décider de leur orientations »… « Ce qui est décisif, maintenant, c’est la politique que mènera le gouvernement »…« Dans cette bataille… les révolutionnaires doivent tout faire pour stimuler et développer la mobilisation sociale et imposer la satisfaction des revendications populaires. C’est la clé de la situation ». Sans être donneurs de leçons, on pourrait s’attendre à ce que la LCR donne néanmoins un point de vue plus précis sur ce ministérialisme à la brésilienne. Les formules de François Sabado sont pour le moins ambiguës voire contradictoires. Comme si chacun pouvait y prendre ce qui l’arrange ? A propos d’un « gouvernement qui va gérer les affaires des classes dominantes » ?

A la « croisée des chemins »

Pour la France, Olivier Besancenot dans ses tribunes ou interviews évoque souvent qu’il ne saurait être question de participer à un gouvernement qui ne pratiquerait pas une politique « de rupture avec le capitalisme ». Ce que lui reproche Cambadélis. Mais pourquoi s’acharner, à l’occasion des mêmes déclarations, à affirmer que la LCR est aussi une force de proposition et qu’elle pourrait participer à un gouvernement « en rupture avec le capitalisme » sans qu’on sache trop précisément les contours d’une telle rupture hypothétique. Le Brésil n’est sans doute pas la France, mais en quoi les « espoirs » électoraux de la population du Brésil recèlent-ils une dynamique plus rassurante que les « illusions » électorales des travailleurs de France ? Et à partir de quand les « illusions » en France deviendraient-elles des « espoirs », justifiant ladite participation, ou en attendant, des alliances auxquelles la LCR avait renoncé ces dernières années ?

En France, la gauche n’est plus au gouvernement, mais elle a si bien géré les affaires au service des classes dominantes, si bien labouré le terrain, que la droite réussit sans mal, aujourd’hui même, à faire collaborer les syndicats et les mêmes partis de gauche à la mise au pas économique et sociale des travailleurs. Il importe donc plus que jamais que l’extrême gauche se démarque de cette même gauche, en se gardant, contrairement à ce que conseillent les politiciens du PS ou leurs amis du Monde, d’apprendre la leçon du « professeur » Lula.

La force de l’extrême gauche n’est pas de pratiquer le flou et l’ambiguïté du langage « de proposition », susceptible de justifier tous les chemins, voire toutes les dérives. Elle serait au contraire de savoir s’unir dans une opposition intransigeante à la classe dominante, à ses différents gouvernements et appareils politiques. Elle a justement l’occasion de le faire dans la grande bataille sociale qui s’engage en France autour de la prétendue « réforme » des retraites. La saisira-t-elle ? Ce n’est pas Lula qui est à la croisée des chemins. Mais peut-être une partie de l’extrême gauche.

Huguette CHEVIREAU

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