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Les syndicats SUD... Des militants de la CFDT changent d’adresse

1er juin 1996 Politique

En janvier et février 1996, des militants de la FGTE (Fédération CFDT des transports et de l’équipement) quittaient la CFDT pour créer un syndicat SUD-Rail dont les candidats aux élections professionnelles de mars 96 recueillaient 20 % des voix en moyenne, soit les suffrages d’environ 10 000 électeurs, dans les régions et établissements où ils se présentaient (Paris Sud-Est, Paris St-Lazare, Rouen, Clermont-Ferrand, Lyon, Paris-Nord, Amiens, Tours, Chambéry...environ un tiers du total).

Dans ces secteurs, SUD-Rail mordait parfois sur les autres syndicats, y compris sur la CGT. A Paris St-Lazare par exemple, SUD-Rail faisait 28,45 % des voix aux CE, contre 40 % pour la CGT qui reculait de 5 % et 10,5 % pour la CFDT qui reculait de 23 %. Sur la région Paris Sud-Est, SUD-Rail faisait plus de 28 %, contre 1 % pour la CFDT qui perdait 27,47 % des voix.

Pour la direction de la SNCF et pour les représentants des grandes confédérations (CGT, CFDT, FO), jalouses de leur sacro-saint monopole de présentation de candidats et qui avaient ensemble ou séparément contesté en justice les candidatures de SUD, la claque était sérieuse. Sud-Rail assénait la preuve de sa représentativité.

Cela dit, à l’échelle nationale, Sud-Rail recueillait « seulement » 4,5 % des suffrages, un résultat cependant du même ordre que celui de FO ou de la CFTC. SUD-Rail arrivait très loin derrière la CGT qui gagnait + 3,2 % des voix et frisait les 50 % à la suite des grèves de novembre- décembre 95 dont ses militants avaient été la locomotive. SUD-Rail arrivait loin derrière la CFDT, qui accusait certes une perte de 7 % des voix mais avait gardé néanmoins le gros de ses adhérents et électeurs.

Un nouveau sigle syndical est donc apparu, dans un contexte de lutte sociale où les cheminots grévistes ont dû non seulement affronter la Direction de la SNCF et le gouvernement Juppé, mais ont trouvé aussi, contre eux, la bureaucratie de la CFDT, en la personne de Nicole Notat qui, spectaculairement, dès la mi-novembre 95 à la télé, apportait son soutien au plan Juppé de réforme de la Sécurité Sociale. D’où divers incidents ensuite, entre Nicole Notat et des responsables syndicaux exprimant les sentiments des grévistes. Dans les milieux CFDT du public comme du privé, le passif est d’ailleurs loin d’être réglé.

LES SUD SE MULTIPLIENT

SUD-Rail n’est pas le premier né de la famille. Après le mouvement de grève des infirmières de 1988, le CRC s’était constitué, à l’initiative de militants exclus de la CFDT. Après le mouvement de grève des postes et centres de tri de 1988, SUD-PTT s’était créé, à l’initiative de responsables syndicaux mis à la porte. Et ce nouveau syndicat SUD (Solidaires, Unitaires, Démocratiques) avait remporté un succès notable aux élections aux Commissions paritaires de mars 1989, semblable à celui de SUD-Rail aujourd’hui.

A ces élections, au niveau local, là où la bureaucratie CFDT de la Poste avait suspendu des militants contestataires, la chute électorale de la CFDT fut importante. La CFDT perdait au profit de ses dissidents la moitié ou plus de ses voix, passant même souvent derrière le SUD.

Au niveau des bureaux de Poste de Paris, le SUD obtenait 16,03 % des suffrages et passait devant la CFDT. Dans les services financiers de Paris, sur 5 350 suffrages exprimés, le SUD faisait 16,11 % et passait aussi devant la CFDT. Dans certains centres de tri de Paris ou de la région parisienne, le SUD faisait de 20 à 50 % des voix, là encore loin devant la CFDT. SUD faisait un bon score aussi aux Télécoms de la région parisienne.

A l’échelle nationale, SUD recueillait 4,95 % des suffrages (5,88 % aux Télécoms et 4,50 % à La Poste) et comme SUD-Rail aujourd’hui, arrivait loin derrière la CGT (35,13 %), loin derrière la CFDT (24,51 %) bien qu’elle ait perdu 2 %, loin aussi derrière FO (20,23 %).

En 1989, les dissidents de la CFDT affirmaient qu’il faudrait dorénavant compter avec SUD aux PTT. Sept ans après, on peut dire qu’ils ont tenu leur pari et probablement au-delà de ce qu’ils espéraient. Ils ont réussi à construire un petit appareil qui a gagné sa représentativité à l’échelle nationale, sur le terrain militant comme sur le plan juridique.

SUD-PTT a progressé sur le terrain électoral. Aux Télécoms, il est passé de 5,88 % en 1989, à 27,8 % aujourd’hui. A La Poste, il est passé de 4,50 % en 1989, à 14,4 % aux élections au Conseil d’Administration d’octobre 1995.

En 1989, on comptait 65 départements où le nouveau syndicat n’avait pas d’adhérents, mais dès 1993, il était présent dans la quasi-totalité des départements.

A ce jour, SUD-PTT revendique 8 000 adhérents et 60 000 électrices et électeurs. Il a pignon sur rue. SUD ne se prive pas d’utiliser les possibilités financières et matérielles que l’administration accorde aux organisations syndicales en fonction de leurs résultats aux élections lot de jours de détachement, postes de permanents ou semi-permanents, locaux syndicaux.

UNE REACTION CONTRE L’INTOLERANCE DE LA BUREAUCRATIE DE LA CFDT

Les fondateurs de SUD, selon la presse, seraient une bande de gauchistes de la Poste et des Télécoms. Mais d’autres personnalités ont fortement contribué à la naissance et à la croissance des SUD... Les Edmond Maire et Nicole Notat, la dernière étant devenue le symbole de la bureaucratie de la CFDT, de plus en plus servile à l’égard des patrons et des gouvernements, contre laquelle la partie la plus consciente des militants de la CFDT est en conflit. Car l’apparition des syndicats SUD est d’abord une affaire de famille propre à la CFDT, un épisode de l’histoire de cette confédération, si ce n’est le début de la fin d’une expérience que beaucoup ont prise pour nouvelle... il y a 20 ans.

Dans les années 1970, dans la foulée de mai 68, le rapport de forces syndical a un peu changé avec le renforcement de la CFDT, née au début des années 60 d’une scission du syndicat chrétien CFTC, et l’afflux vers ce syndicat de jeunes, certes davantage techniciens et employés qu’ouvriers, politisés par les « événements » et avides d’autres formes d’organisation et de politique que ce qu’offraient la CGT et le PC. Certains étaient franchement réformistes mais d’autres aspiraient à des bouleversements radicaux. La CFDT a alors bénéficié de l’adhésion et du dynamisme d’un bon nombre de militants du PSU, de la LCR, du courant anarcho-syndicaliste et dans une moindre mesure de LO. Ils contribuèrent à la faire exister. Les militants de la LCR en particulier, cherchèrent à l’époque, avec d’autres militants d’extrême-gauche ou syndicalistes radicaux, à constituer dans la CFDT une opposition « lutte de classe » ou du moins qui se disait telle. En fait, les dirigeants de la CFDT mirent vite un terme à l’expérience.

Dès 1978, devant l’exigence des capitalistes et de leur État de maintenir les profits malgré la crise, la marge de man uvre des bureaucraties syndicales se réduisit considérablement. Au début des années 80, la CFDT opéra un « recentrage » quasi-publicitaire. Elle milita quasi-ouvertement pour le patronat, en cherchant à convaincre les travailleurs que l’heure était à la solidarité et au partage, entre exploités évidemment, de la misère et des sacrifices en matière d’emploi, de salaires, de prestations sociales, d’avantages qu’on croyait acquis. La bureaucratie de la CFDT parmi les premières, mais pas la seule, s’engagea dans une politique de négociation à tout-va, de signature de contrats pourris en faveur des patrons. Mais tandis que le nombre des syndiqués cotisant diminuait dramatiquement, de luxueux immeubles de la CFDT s’érigeaient à Paris. Rien de fondamentalement nouveau, certes. Rien de propre à la CFDT non plus. Mais la bureaucratie de la CFDT s’est distinguée par son ostentation dans l’allégeance aux intérêts du patronat et de l’État.

Parallèlement au recentrage politique, la bureaucratie de la CFDT entreprit de faire le ménage contre les militants qui continuaient à prôner et organiser la lutte collective. Elle fit la chasse aux oppositionnels et en exclut une belle brochettte, à la suite de grèves qu’ils avaient impulsées ou aidées.

Ces oppositionnels devinrent les « moutons noirs », comme Edmond Maire les appela. Certains furent donc chassés du troupeau en 1988. Contre ceux qui restent et sont toujours là, Notat n’a pas désarmé. Pour preuve, le communiqué qu’elle adressait récemment à la presse pour dénoncer « un certain nombre de personnes, organisées en réseau et se définissant comme membres d’une gauche syndicale »... un « réseau constitué de militants connus depuis longtemps dans l’organisation pour y promouvoir les thèses de l’extrême gauche, dans laquelle ils militent, ou (faire de) l’opposition systématique ». Certains « moutons noirs » cheminots sont maintenant à SUD-Rail et Notat en est probablement à craindre que la nature moutonnière aidant... davantage encore abandonnent la bergère.

DES EQUIPES ENTIERES QUITTENT LE BATEAU

Car la constitution de syndicats SUD résulte d’un démembrement de la CFDT, de l’éviction ou du départ volontaire ou des deux à la fois d’équipes oppositionnelles déjà constituées et qui se sont trouvées, ces dernières années, du fait de la crise et du rétrécissement des marges de man uvre strictement syndicales, devant de nouvelles embûches et des choix à faire.

Les syndicats SUD, même s’ils ont trouvé dans les mouvements de grève une base et un électorat, se sont formés aussi à partir d’équipes syndicales qui menaient leur opposition dans la CFDT. A la SNCF, des équipes oppositionnelles, dirigées souvent par d’ex-militants politiques d’extrême-gauche convertis au pur syndicalisme, de sensibilité anarchiste ou trotskyste, ou par des syndicalistes ouvertement réformistes mais radicaux, assumaient la direction de régions ou secteurs importants. Ce n’est pas propre à la SNCF, ni à la CFDT, cela dit.

Mais là comme ailleurs, des équipes fonctionnaient parfois comme de petites républiques relativement autonomes. C’était le cas de la région SNCF Paris Sud-Est, dont les responsables viennent de quitter la CFDT pour créer SUD et ont entraîné dans la dissidence la presque totalité des 700 adhérents de l’ex-CFDT. Même chose à peu près à Paris St-Lazare où 70 % des adhérents de l’ex-CFDT, soit environ 400 cheminots, ont rejoint SUD. Même phénomène encore, mais en sens inverse, pour ceux qui, tout en se déclarant oppositionnels et animateurs de secteurs « CFDT en lutte », sont restés au sein de la centrale.

Ce qui a incité certains à partir de façon précipitée, alors qu’aucun n’avait été mis dehors, c’est probablement l’approche des élections professionnelles qui viennent d’avoir lieu, trois mois après la grève de décembre. Certains pouvaient craindre (et d’autres espérer) que les cheminots n’aient pas la mémoire courte et qu’ils utilisent leur bulletin de vote pour infliger à Notat un camouflet bien mérité... Mais la gifle rejaillirait alors sur tous ceux qui se présenteraient aux élections sous l’étiquette CFDT. Même des militants syndicaux actifs dans la grève risquaient de ne pas être réélus. Certains résultats d’élections professionnelles dans l’industrie indiquaient une désaffection à l’égard de la CFDT, souvent au profit de la CGT, active dans les grèves de décembre. Rester dans la CFDT, c’était donc prendre le risque d’un désaveu, voire d’une déconfiture électorale, même pour les oppositionnels qui dans la grève et dans les manifestations avaient pourtant largement marqué leur opposition à la politique de Notat.

Certains responsables CFDT pouvaient d’ailleurs raisonnablement craindre qu’en l’absence de listes SUD-Rail, un plus net déplacement de voix se fasse en faveur de la CGT. Pour une raison symétrique, des responsables cégétistes se sont obstinés à contester la représentativité du SUD et son droit de se présenter aux élections. Pour être peu ou prou combatifs, la plupart des syndicalistes n’en restent pas moins jaloux des prérogatives de leurs appareils respectifs !

Mais il est évident que les fondateurs de SUD-Rail ont préféré que Notat paie le gros de la facture plutôt qu’eux-mêmes. L’expérience de 7 ans d’existence et de développement de SUD-PTT ne pouvait par ailleurs que les encourager à tenter l’expérience de la dissidence.

Ils ne regrettent rien aujourd’hui même si le nombre de secteurs ou régions qui ont basculé n’est pas si important que certains l’espéraient. Mais le succès appelant le succès, SUD-Rail peut se développer dans l’avenir, s’imposer comme représentatif à l’échelle nationale et engranger d’autres succès aux prochaines élections.

UN NOUVEAU SYNDICALISME ?

Le contexte de bagarre dans lequel SUD-PTT et SUD-Rail se sont créés leur donne une base incontestablement active. Aux PTT comme à la SNCF, des travailleurs ont saisi l’occasion d’exprimer leur ras l’bol de la politique anti-ouvrière de la direction de la CFDT. De donner une gifle reçue pour telle en tout cas à un appareil bureaucratique qui le méritait bien.

Mais peut-on pour autant, comme certains des responsables de SUD ou certains militants d’extrême-gauche, affirmer qu’on assisterait ici à l’apparition d’un nouveau syndicalisme, plus moderne, plus démocratique, plus radical, s’opposant aux vieilles confédérations nécrosées ? Avec SUD-Rail, à la suite de SUD-PTT et du CRC dans les hôpitaux, puis de la naissance de tous ces « bébés SUD », comme dit la presse, qui voient le jour ici ou là dans le secteur public (dont le dernier en date dans l’Education, à la suite d’une dissidence du SGEN-CFDT), le syndicalisme serait-il en passe de changer de visage dans le pays ?

Tout d’abord, répétons-le, le phénomène reste essentiellement circonscrit à ce qui était le milieu de la CFDT. La CGT, quant à elle, dont l’influence est largement prépondérante tant chez les cheminots que chez les postiers sans même parler des travailleurs du reste du pays, n’a pas été affectée par le phénomène, même si très ponctuellement SUD-Rail a pu mordre quelque peu sur son électorat comme à Paris St- Lazare après la fin de la grève de décembre. En fait, c’est la CGT cheminots qui a été la principale bénéficiaire, on le comprend, de ce mouvement de décembre qu’elle a dirigé. L’apparition de SUD, s’il faut parler de « recomposition syndicale » dans le contexte social actuel, n’est jamais qu’une recomposition aux seuls dépens de l’appareil CFDT. Ceci, pour relativiser l’événement.

Ensuite, pour être nouveau venu, le SUD pratique-t-il un syndicalisme si nouveau ? Certes, ses militants ont la fraîcheur de la dissidence, et l’aura gauchiste et humaniste des militants et surtout ex-militants d’extrême- gauche qui en sont à l’initiative. A vrai dire, la CFDT elle-même avait bénéficié d’un tel rafraîchissement dans la foulée de 1968, avec l’afflux d’une partie des jeunes gauchistes de l’époque. A l’époque aussi, elle se targuait d’un langage « neuf », c’est-à-dire peut-être contestataire mais surtout pas marxiste. Elle aussi, très exactement comme SUD aujourd’hui, parlait en termes vagues de « changement social », de « socialisme autogestionnaire », mais surtout pas de révolution sociale. A l’époque aussi, on mettait « la lutte » à l’honneur, et il y en eut de spectaculaires et symboliques comme celle de Lip, mais pas « la lutte de classe ».

Aujourd’hui, les militants qui ont impulsé le SUD, qu’il s’agisse d’anarcho-syndicalistes, de catholiques de gauche, d’ex-maoïstes, de plus ou moins trotskystes ou d’ex-trotskystes, se veulent avant tout « pragmatiques » et « compétents ». L’idéologie ? Ils ont déjà donné ou ils s’en méfient, disent-ils volontiers. Autrement dit, ils se veulent avant tout syndicalistes, quel que soit leur passé de militants politiques quand ils en ont un. Mais des syndicalistes modernes, radicaux, et « démocratiques », évidemment, comme le sigle qu’ils se sont choisis l’exige (SUD : « Solidaires, Unitaires, Démocratiques »). « Démocratiques », car ces militants qui veulent à la fois être « différents » et des syndicalistes comme les autres, meilleurs que les autres, ont la hantise de se faire récupérer par le système. Leur garde-fou ? Pas une politique révolutionnaire, ils n’en ont pas, et n’en veulent pas et s’en tiennent à un programme syndical : défense des salaires, des emplois, du service public, à laquelle ils ajoutent, certes, pour élargir un horizon qu’ils reconnaissent étroit, l’implication dans AC ! (Agir contre le Chômage), dans le DAL (Droit Au Logement) et autres associations de caractère plus ou moins charitable. En fait, ils se flattent de privilégier surtout la démocratie interne. C’est ainsi que les statuts de SUD PTT, par exemple, prévoient qu’un permanent ne doit pas exercer plus de deux mandats d’affilée. L’intention est louable. Mais ce que ne comprennent pas les militants de SUD, à commencer parmi eux les militants d’extrême-gauche reconvertis au syndicalisme pur, neuf et indépendant, c’est que la démocratie ouvrière, la vraie, cela veut dire bien autre chose que la rotation des postes au sein de son propre appareil syndical, celui qu’on est en train de constituer. Cela consisterait, justement, à avoir une politique dans l’action quotidienne comme dans les mouvements, permettant aux travailleurs d’échapper à l’emprise des appareils bureaucratiques, y compris celui auquel on appartient. C’est du moins la façon dont les militants révolutionnaires conçoivent le travail syndical. Et pour ce faire, il faut être militant politique avant d’être syndicaliste, et pas l’inverse.

Le Monde du 14-15 avril dernier rapportait des propos où un responsable de SUD PTT, également membre de la LCR, se référait à la Charte d’Amiens de 1906 (celle du syndicalisme révolutionnaire), à savoir « la défense des revendications immédiates des salariés et la lutte pour une transformation d’ensemble de la société, dans la plus totale indépendance vis-à-vis des partis ». Et pour ce qui est de SUD, il ajoutait, toujours selon le Monde : « On a suffisamment grandi pour que le danger d’être récupéré par un groupuscule ne puisse exister ». Il définissait ensuite son organisation syndicale comme « antilibérale » et non comme « anticapitaliste ».

Voilà comment ces militants d’extrême-gauche faisant désormais profession de syndicalisme indépendant se font récupérer, certes pas par un groupuscule, ni encore vraiment par le système, mais déjà par l’idéologie du système ! Antilibéral, mais pas anticapitaliste ? Nicole Notat elle-même n’y trouverait pas grand-chose à redire.

En réalité, les militants révolutionnaires auraient tort de cultiver à l’égard de SUD les mêmes illusions qu’une partie de l’extrême-gauche entretint à l’égard de la CFDT après 1968. Le SUD peut être amené à se développer, à cristalliser autour de lui d’autres syndicats analogues ou rejoindre lui-même d’autres nébuleuses au radicalisme moins évident, voire réussir à créer une confédération reconnue à l’échelle nationale, même si ce n’est pas aujourd’hui son objectif explicite.

Il n’y aurait alors pas lieu de regretter la création d’une nouvelle confédération syndicale, car le pluralisme syndical, dans ce pays, est d’une certaine façon la contrepartie, ou si l’on préfère l’exutoire, à l’absence de démocratie ouvrière au sein des grands appareils syndicaux.

D’un autre côté, les militants révolutionnaires n’ont aucune raison de revenir sur leur conception de l’intervention syndicale. Tout d’abord, ils se sont toujours refusés à lier leur sort à un appareil syndical particulier, fût-ce le plus récent, le plus « radical ». Car il n’y a pas de « bons » syndicats, à l’époque où leur existence, en tant qu’appareils, est étroitement liée aux avantages légaux et matériels que l’État bourgeois veut bien leur accorder, plus qu’à l’aspiration des travailleurs à s’organiser. Le SUD, quant à lui, même s’il s’en défend, même s’il affiche aujourd’hui sa combativité et un certain radicalisme, est un syndicat comme les autres, ne serait-ce que parce qu’il en revendique aussi tous les avantages d’appareil reconnu par l’État. Comme les autres, et même à son corps défendant, il fait partie « du système », et c’est précisément cela les limites du syndicalisme.

Ensuite, il ne semble pas que ce soit l’existence de SUD, ni même son développement éventuel, qui puisse changer réellement les rapports d’influence entre la CGT, la centrale liée au Parti Communiste, et les autres centrales. Rien ne justifierait aujourd’hui que les révolutionnaires révisent l’orientation de leur militantisme au sein des syndicats, qui consiste à privilégier toutes les fois qu’ils le peuvent, le militantisme à la CGT. Non pas que la CGT soit meilleure que les autres. Mais parce que son influence sur la classe ouvrière et son poids dans les luttes sont toujours prépondérants, y compris pour les freiner et les trahir.

Or, justement, le rôle des révolutionnaires, en la circonstance, ne consiste pas à donner aux travailleurs l’adresse d’une nouvelle boutique, (si tant est qu’elle ait plus de vertus que les autres), mais de se trouver avant tout avec eux, là où ils sont, d’abord à la CGT, puis quand ce n’est pas possible à la CFDT, FO ou au SUD, afin d’être un jour en mesure de contester auprès d’eux la direction des appareils les plus influents.

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