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Allemagne

Les « manifs corona » : colère justifiée contre le gouvernement, mais engagée sur une voie de garage…

13 septembre 2020 Article Monde

Après plusieurs « manifs corona » peu importantes en Allemagne, des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées à Berlin le 1er août dernier, sous le slogan « Fin de la pandémie – Jour de liberté ». Elles manifestaient contre les mesures covid du gouvernement, disproportionnées d‘après eux, pour la « démocratie » et contre « l’abolition des droits fondamentaux ». En refusant le port du masque, ils exprimaient leur rejet de la politique du gouvernement, mais aussi celui de la « muselière » que représente le masque de leur point de vue. À la manifestation suivante, le 28 août à Berlin, des dizaines de milliers de manifestants défilaient une fois de plus derrière le mot d’ordre « Berlin invite l’Europe – La fête de la paix et de la liberté ».

Les organisateurs se disent « ni de gauche ni de droite ». Ils se présentent comme des « démocrates », soucieux de la « liberté ». Mais de quelle liberté est-il question ? Une liberté dont l’AfD, le FDP [1] ou des représentants du patronat parlent aussi. Une « liberté », dans laquelle chaque individu est abandonné à une lutte en solo, où les grandes entreprises sont libres d’exploiter les travailleurs et les travailleuses !

L’AfD, le NPD [2] et des « Reichsbürger » [3] ont sauté sur l’occasion et tenté de profiter de ces manifestations. Que l’extrême droite se sente à l’aise parmi les manifestants et puisse localement donner le ton est aussi le résultat du contenu extrêmement ambigü des appels des organisateurs.

Un mélange coloré ? Ou inquiétant ?

Mais il serait faux de réduire ces manifestations à la présence de l’extrême droite. Le gouvernement fédéral et les responsables régionaux tentent de diviser la population ; d’un côté les « bons », qui respectent les consignes gouvernementales, de l’autre un amas « d’irresponsables », de « corona-sceptiques », de complotistes peu dérangés par la présence de l’extrême droite. Tout cela en espérant discréditer toute critique de la politique de la « grande coalition » dirigeante, celle de tous les partis et appareils syndicaux, d’accord pour donner la priorité aux intérêts économiques. C’est aussi dans cette absence de toute opposition réelle que les manifestations ont su attirer les foules – tandis que les idées révolutionnaires, de leur côté, sont quasiment inaudibles.

Parmi les manifestants s’expriment des idées et positions les plus différentes, aussi hétérogènes que les milieux sociaux représentés. La classe ouvrière y est, elle aussi, bien présente. Des travailleurs de l’automobile de Stuttgart, qui participent d’habitude plutôt aux grèves de l’IG Metall [4]. Des ouvriers du BTP et menuisiers de Iéna, dans l’est du pays, qui ne veulent pas croire que le gouvernement se préoccupe honnêtement de la santé des travailleurs (« c’est bien eux qui viennent de voter le prolongement de l’usage du glyphosate »). Ou alors un groupe de collègues d’un Ehpad en Bavière, qui sont « bien sûr contre les nazis » mais s’inquiètent pour leurs patients qui souffrent des restrictions de contacts et de visites…

Tout comme on trouve des participants outrés par les milliards offerts à la Lufthansa, et par les dégradations permanentes dans la santé (« Spahn [5], on s’en rappelle dans le pays, voulait encore fermer des hostos l’année dernière ! ») Ou bien des militants de « Aufstehn » [6], qui s’exclament de manière indignée : « Elle est où, la gauche ? »…

Une méfiance face au gouvernement bien justifiée !

Ce qui unit les manifestants, c’est surtout une méfiance profonde vis-à-vis de « l’ordre politique » et le souhait – plus ou moins ouvert – d’une démission du gouvernement d’Angela Merkel.

Ce dernier s’efforce – contrairement à ceux de Trump ou Bolsonaro par exemple – d’adopter un discours « scientifique ». Mais les manifestants refusent de croire qu’il s’agit de « notre santé à tous ». Ceux qui portent la responsabilité du manque de moyens dans les hôpitaux, du manque de masques et de désinfectant, du manque (jusqu’aujourd’hui) de kits de tests et de capacités en laboratoires, du manque de places et de personnel dans les écoles et jardins d’enfants, auquel s’ajoutent les mauvaises conditions de travail (et de protection !), ceux-là prendraient maintenant des décisions raisonnables, uniquement dans l’intérêt de la population ? De toute évidence, on ne leur fait pas confiance.

Au point culminant de la pandémie, au printemps, tout le monde parlait de renforcement des soins et des hôpitaux. Et maintenant ? Que reste-t-il de ces stratégies à long terme ? Rien ! On se retrouve avec d’un côté des interdictions et réglementations strictes pour la population, de l’autre une ruée vers l’or dans la course au vaccin. Une fois de plus, il s’agit de milliards pour les géants de la pharma, qui tentent de se dédouaner de toute responsabilité vis-à-vis de l’État. Le développement des vaccins comme les négociations avec les gouvernements ont lieu dans l’opacité la plus totale. Comme toujours : les profits monstres à faire avec les vaccins sont privatisés, pendant que les risques financiers sont socialisés. Et les « aides » versées aux grandes entreprises, où ont-elles atterri ?

Dans le même temps, on a vu des restrictions massives de la liberté de manifester et d’autres droits. On l’avait déjà vécu lors du 1er mai : alors que les attaques sur l’emploi et les conditions de travail pleuvaient, aucune riposte n’était autorisée. Les appareils syndicaux, obéissants, n’avaient même pas essayé de porter une voix contraire dans la rue le 1er mai. Quelle bouffée d’air quand en juin, des dizaines de milliers de manifestants ont pris la rue contre le racisme et en solidarité avec George Floyd – malgré et contre les restrictions.

Posons la véritable question du pouvoir !

Mais porter le regard uniquement sur la politique sanitaire du gouvernement, nier le danger du virus, refuser le port du masque et scander « Merkel démission » [7], comme le font les organisateurs des manifestations « corona », n’apporte pas de réponse aux problèmes. C’est une voie de garage, dans laquelle l’extrême droite surtout diffuse ses théories complotistes.

Qu’est-ce qui serait nécessaire, alors ? Rien de moins qu’une vraie transparence et un vrai contrôle, des décisions « open source » concernant les mesures d’endiguement du virus, mais surtout les mesures économiques. La protection sanitaire au travail, le système de santé, les services publics, l’industrie pharmaceutique : qui pourrait exercer ce contrôle ? La classe ouvrière elle-même… face à l’immense méfiance qu’elle nourrit, justifiée, à l’égard des dirigeants politiques et économiques. Aucune commande, aucune livraison, aucun rapport de laboratoire, aucune statistique, aucune transaction financière n’a lieu sans passer par les mains des employés et des travailleurs.

Il serait nécessaire de mettre en relation tous les secteurs, pour échanger des informations et pouvoir prendre et comprendre des décisions sur une base scientifique.

Nous avons besoin d’un plan pour empêcher que la crise soit payée par les travailleurs, dans les entreprises comme dans l’administration, mais aussi par les secteurs « ubérisés » et milieux d’auto-entrepreneurs, qui ne vivent de rien d’autre que de leur propre travail. Cela passe par une interdiction des licenciements et des embauches massives dans les services publics. Aux entreprises de payer sur leurs bénéfices.

Il y a beaucoup de colère en Allemagne, aussi parmi les travailleurs. Ce qui manque encore, c’est la confiance dans ses propres forces et compétences, dans ses capacités de s’organiser pour ses intérêts – exprimés clairement. Il y en a besoin en cette période où le capitalisme – entre autres avec sa gestion du coronavirus – nous mène au désastre.

Article publié dans le dernier numéro, de septembre 2020, de la revue Aurora, des camarades du RSO.


[1Parti de la liberté et de la démocratie, libéral.

[2Parti nationaliste allemand, parti néonazi en perte de vitesse depuis la montée de l’AfD.

[3Militants d’extrême droite isolés, qui se voient comme citoyens de l’empire allemand et jugent la République fédérale comme illégitime. Ils ont vu leur écho médiatique grandir ces dernières années, par les réseaux sociaux mais aussi à cause des liens étroits avec cette mouvance qu’entretenaient plusieurs auteurs d’attentats d’extrême droite.

[4Le syndicat de la métallurgie, affilié à la confédération (quasi-)unique DGB.

[5Le ministre de la santé, Jens Spahn, de la CDU.

[6« Debout », mouvement lancé par une militante du parti de gauche « Die Linke » sur le modèle de la France insoumise, mêlant thèmes sociaux, souverainisme économique et critiques de l’immigration, mais qui n’a pas connu le succès de son modèle français.

[7« Merkel muss weg ! », Merkel doit partir, slogan porté surtout par l‘extrême droite depuis les manifestations anti-immigrés de Pegida en 2014/2015.

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