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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 122, novembre 2018

Les enseignants des lycées professionnels en colère

13 novembre 2018 Convergences Politique

Avant même les manifestations du 9 octobre, où leurs banderoles se sont fait remarquer dans de nombreuses villes, les enseignants de lycées professionnels (LP) étaient en grève le 27 septembre. Le ministère a chiffré la participation à 13,5 %, en la minimisant comme d’habitude. En réalité, cela signifie que plus d’un professeur de LP sur cinq au travail ce jour-là a fait grève, un niveau qui sans doute n’avait pas été atteint depuis une dizaine d’années.

Ils combattent une réforme qui marche sur deux jambes : d’une part, l’appauvrissement des enseignements dispensés en CAP et bac pro sur fond de généralisation de l’apprentissage, d’autre part un « plan social » qui ne dit pas son nom. Le gouvernement prévoit ainsi de supprimer 900 postes dans l’enseignement professionnel à la rentrée 2019, et près de 3 500 postes en trois ans, dans la droite ligne des 120 000 suppressions de postes de fonctionnaires annoncées par Macron.

Enseignement au rabais, tri social renforcé

Pour les élèves, la perte d’heures de cours est massive : plus de 250 heures sur les trois ans d’un bac pro, jusqu’à 200 heures sur les deux ans d’un CAP. Pour l’essentiel, ces heures de cours supprimées se concentrent sur l’enseignement général : mathématiques, sciences, français, histoire-géographie, langues vivantes… À ces suppressions d’heures, s’ajoute la mise en place de la co-intervention, c’est-à-dire des cours animés conjointement par un prof d’enseignement général et un prof de matière professionnelle. Un progrès ? Pas vraiment : l’objectif est de subordonner un peu plus l’enseignement général aux « apprentissages professionnels », autrement dit, aux besoins des patrons. Apprendre à rédiger une lettre de motivation, ou un rapport de stage, c’est « utile ». Mais apprendre à réfléchir sur le monde, y compris celui de l’entreprise, et à exprimer son avis, voilà ce qui risque de disparaître.

Dans un contexte où ParcourSup renforce la sélection des lycéens admis à devenir étudiants, cette réforme va rendre l’accès à l’université mission quasi impossible pour les lycéens de bac pro. Certes, il était difficile pour eux d’y réussir. Mais les 5 % d’entre eux qui parvenaient à décrocher une licence feront les frais de ParcourSup comme les autres. Quant aux élèves de bac pro admis en BTS (28 % de ces étudiants sous statut scolaire), ils auront encore plus de difficultés à franchir les filtres de la sélection et se mettre au niveau des autres étudiants de BTS.

Généraliser l’apprentissage… pour une meilleure éducation à l’exploitation !

La réforme de l’apprentissage et de la formation professionnelle a déjà été adoptée, l’été dernier. Elle instaure notamment la possibilité d’entrer en apprentissage jusqu’à 30 ans et la suppression du contrôle des conseils régionaux sur l’ouverture des CFA (Centres de formation des apprentis), ce qui les met de facto un peu plus sous celui du patronat local. Déjà avant sa nomination comme ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer voulait faire de l’apprentissage le « mode de formation de principe dans l’ensemble des lycées » [1] : un lycée professionnel antichambre de l’apprentissage intégré dans des grands campus professionnels qui regrouperaient CAP, bacs pro, BTS, pôles de recherche et d’apprentissage, etc. Le tout mélangeant publics scolaires, apprentis, publics de la formation continue pour délivrer des diplômes adaptés directement pour et par le patronat local.

Jusqu’en 2009, un bac pro se faisait en quatre ans – les deux premières années constituant un diplôme intermédiaire, le BEP. Depuis 2009, la durée des études pour le même bac pro est passée à trois ans. La réforme du bac pro veut la réduire à deux ans, se calquant ainsi sur le rythme de la plupart des contrats d’apprentissage. La classe de seconde deviendrait une classe de « découverte professionnelle » à l’issue de laquelle le lycéen devrait choisir sa spécialité (menuiserie, logistique, gestion administration, etc.), et son statut : apprentissage ou voie scolaire. Le gouvernement, jugeant qu’il y a trop de spécialités de baccalauréats professionnels, veut les regrouper en familles de métiers et prône la « polyvalence »… comme à l’usine. En réalité, la classe de seconde aurait pour fonction de trier d’un côté ceux dont les patrons veulent bien comme apprentis (les meilleurs ? les moins basanés ?), de l’autre les jeunes relégués dans une voie scolaire affaiblie par la mise en concurrence généralisée des établissements et des filières. Et ce tri serait facilité par la mise en place d’Unités de formation par apprentissage (UFA) au sein de tous les lycées professionnels.

Aux ordres du Medef

Cette volonté de généralisation de l’apprentissage au détriment du lycée professionnel s’accompagne d’une propagande bien rodée. Rappelons qu’en septembre 2017, le syndicat patronal Medef créait la polémique en lançant une campagne portée par le slogan « Si l’école faisait son travail, j’aurais du travail », rejetant donc la responsabilité du chômage sur le système éducatif. Le ministre Blanquer n’avait eu d’autre choix que de s’indigner publiquement. Mais il reprend à son compte les mêmes arguments aujourd’hui. Brandissant des chiffres d’insertion professionnelle des apprentis [2] supérieurs à ceux des jeunes sous statut scolaire, le gouvernement n’a cessé de seriner que l’apprentissage serait plus efficace pour accéder à un emploi, car plus adapté au marché du travail.

Or, si les jeunes apprentis trouvent plus facilement du travail, c’est d’abord parce qu’ils en occupent déjà un ! En effet, bien plus que de former, le patronat trie parmi la jeunesse ceux qui correspondent à ses besoins, en pré-recrutant à bas coût et avec des contrats précaires. Ainsi, « parmi ceux qui sont retenus par les entreprises en apprentissage, […] on observe une surreprésentation de garçons [70 %], un énorme écart sur l’origine sociale comparativement aux lycées professionnels, des dispositions sociales et culturelles plus élevés » chez les apprentis [3]. De plus, les chiffres avancés par le gouvernement ne prennent pas en compte tous ceux parmi les apprentis qui interrompent leur contrat avant la fin de leur formation et qui, bien souvent, se tournent ensuite vers la voie professionnelle scolaire. Ainsi c’est un apprenti sur cinq qui ne termine pas sa formation, et 40 % de ces ruptures de contrat sont dues à des conditions de travail particulièrement dégradées et difficiles [4].

Ce n’est pas l’école qui crée le chômage mais bien les patrons. La volonté de généraliser l’apprentissage n’a rien à voir avec une prétendue volonté de lutter contre le chômage. C’est une manière de former une main-d’œuvre prête à l’emploi en cantonnant la jeunesse ouvrière à apprendre seulement ce qui est utile pour son patron et être un outil de production efficace à court terme.

Les premières mobilisations des enseignants de LP montrent que la colère est bel et bien là, mais il faudra bien plus que le saupoudrage de journées de grève que proposent les directions syndicales pour faire plier le gouvernement. La perspective de construire une grève reconductible des lycées professionnels s’élargissant aux autres secteurs de l’Éducation nationale, eux aussi cibles des réformes et des suppressions de postes, voire au-delà, est plus que jamais à l’ordre du jour.

3 novembre 2018, Claude Kirch


[1Jean-Michel Blanquer, « Enseignement professionnel, la voie de l’excellence », Le Point, 26 janvier 2017.

[2Rapport pour le développement de l’apprentissage, dirigé par Sylvie Brunet, janvier 2018 : « Le taux d’emploi des apprentis diplômés du baccalauréat trois ans après leur sortie du système éducatif s’établit à près de 90 % contre moins de 65 % pour les diplômés de l’enseignement professionnel sous statut scolaire. »

[3Propos de Prisca Kergoat, de l’université de Toulouse Jean-Jaurès, dans « Les lycées professionnels, parents pauvres », Jean-Michel Dumay, Le Monde diplomatique, mars 2018.

[4Source CGT Éducation.

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