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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 106, juin-juillet-août 2016 > Loi travail, dégage !

La CGT de Martinez

Le « radicalisme » bien mesuré d’un aspirant au « dialogue social »

Pour se féliciter du bon « syndicalisme de dialogue social » incarné par la CFDT, et stigmatiser les supposés incendiaires de la CGT, on a eu droit à tout : un Premier ministre affirmant que « ce n’est pas la CGT qui fait la loi dans ce pays » ; son ministre des Finances lui reprochant de « prendre les Français en otages » ; le secrétaire général du PS l’accusant « d’organiser la chienlit » ; le journal Le Figaro parlant de « terrorisme social » et Les Echos de « sabotage », avec un Martinez qui poserait en « jetant un pneu dans un brasier ». Le pompon est revenu au président du Medef, pour qui la CGT entraîne des « minorités qui se comportent un peu comme des voyous, comme des terroristes ». « On ne peut pas laisser une minorité agissante, révolutionnaire, paralyser l’économie » ajoutait-il.

Pour dire vrai, la politique de la direction de la CGT dans le mouvement contre la loi El Khomri ne mérite pas tant d’honneurs. Ce n’est pas Martinez qui rend tout ce beau monde hystérique : c’est la combativité tenace d’une partie de la classe ouvrière qui s’est manifestée ces trois derniers mois contre le projet de régression sociale qu’est la loi Travail. Une combativité qu’on avait commencé à sentir à l’automne dernier, avec la sympathie rencontrée dans les entreprises pour le coup de colère des travailleurs d’Air France face aux licenciements, malgré tous les hauts cris poussés déjà par le gouvernement et les médias contre la prétendue « violence » des travailleurs à l’occasion de cette chemise déchirée d’un directeur… qui l’avait bien mérité.

Montrer ses muscles pour vaincre, ou seulement pour s’imposer comme interlocuteur

Si la CGT sait parfois montrer ses muscles, comme elle l’a fait en partie dans le mouvement actuel, elle n’en court pas moins que les autres à toutes les tables de négociations, n’en demande pas moins d’être associée à toutes les réformes. En témoignent les multiples accords de compétitivité qu’elle a pu signer, elle aussi, ces dernières années. En témoigne également le mélange de bras de fer et de demande de dialogue faite par ses dirigeants au cours de la bataille actuelle contre la loi Travail.

Si la CFDT a réussi aujourd’hui à rejoindre la CGT en termes de nombre d’adhérents, c’est bien la CGT qui compte le plus dans les entreprises industrielles, dans les gros services publics : chemins de fer, transports urbains, poste, raffineries, docks, nettoyage urbain… La CGT a donc les moyens de ne pas se laisser évincer en montrant au gouvernement et au patronat qu’il est difficile de négocier en passant par-dessus sa tête.

Dans la lutte contre la loi Travail, la rencontre du vendredi 17 juin entre le dirigeant de la CGT, Philippe Martinez, et la ministre Myriam El Khomri, s’est terminée sur un constat de désaccord. Soit. Mais ils auraient eu, selon Philippe Martinez, « un échange constructif » : « La ministre nous a écouté », a-t-il ajouté. Simple déclaration de politesse ? Admettons. Mais pas vraiment en accord avec ce qu’ont crié pendant trois mois tous les manifestants contre la loi Travail, tous les grévistes, tous les militants cégétistes engagés dans la bataille, à savoir que cette loi n’était « ni négociable ni amendable » et qu’il fallait en exiger « le retrait ». Déjà, le vendredi 10 juin, à l’annonce de sa future entrevue avec la ministre, Martinez déclarait qu’il entendait y discuter surtout l’article 2. Le 17 juin, il y venait avec des propositions sur cet article 2, mais quelques autres à « réécrire ou retirer » et une demande de report des débats à l’Assemblée nationale le temps de rediscuter le texte. On est donc bien loin de cette « détermination sans faille » à obtenir le « retrait de la loi » qui figure dans l’appel intersyndical pour les manifestations des 23 et 28 juin prochain.

CGT contre le gouvernement : un combat à fleurets mouchetés

Dans la lutte de ces trois derniers mois contre la loi Travail, la CGT est souvent apparue à la pointe du combat. Mais pas toujours. Pas aux yeux des cheminots des gares parisiennes où les syndicats SUD et FO – certes aiguillonnés par les grévistes – ont appelé à une grève reconductible, incitant à leur façon la CGT à s’y mettre (voir nos articles sur la lutte à la SNCF). Mais, dans le pays, sur les ports, dans les raffineries, à EDF, et même à la SNCF prise dans son ensemble, c’est la CGT qui avait le poids déterminant. Parmi les militants combatifs ne demandant qu’à en découdre contre cette attaque en règle contre les droits des travailleurs qu’est la loi El Khomri, contre ce gouvernement aujourd’hui honni de tous, à commencer de ceux qui avaient nourri des illusions en votant Hollande, un bon nombre militent à la CGT.

Quelle politique la direction de la CGT leur a-t-elle proposée ?

Un sacré retard à l’allumage

Rappelons d’abord que si l’annonce de cette loi Travail a suscité une large indignation, ce ne sont pas les syndicats, pas même la CGT, qui se sont lancés les premiers dans la bataille. Ce sont les organisations de jeunesse, les étudiants, puis les lycéens qui ont multiplié les manifestations, forçant finalement la main aux directions syndicales (tout au moins à celles qui ne se sont pas très vite ralliées à la loi), en premier lieu à la CGT qui ne pouvait pas rester sur le bord de la route sans décevoir ses propres militants. Et encore celle-ci a-t-elle commencé par prendre volontairement la route d’à côté, lors de sa première journée de manifestation, le 9 mars, quand elle a choisi d’appeler à 12 h 30 devant le siège du Medef alors que tous les autres, étudiants en tête, appelaient à 14 heures place de la République. Une erreur qu’elle dû finalement corriger sur place, ses propres cortèges n’attendant pas la consigne pour quitter le siège du Medef et partir rejoindre l’autre cortège.

Dans ce climat d’effervescence contre la loi Travail et la politique du gouvernement, le congrès de la CGT, tenu à Marseille du 18 au 22 avril, a pris un ton plus combatif qu’à l’ordinaire. Eclipsées pour un temps les grandes déclarations sur le « syndicalisme de proposition ». La grogne des militants s’y est fait entendre. Et la « grève reconductible » a été évoquée dans la résolution finale du congrès. Mais sans appel précis. Aux « assemblées générales dans les entreprises » de s’en charger. Petit feu vert aux militants, donc. Chacun dans son coin, chacun dans son entreprise. De programme de mobilisation, de politique pour faire grandir le mouvement, faire se rencontrer les entreprises en lutte, les diverses branches dans un même mouvement, il n’a pas été question. Pas plus du côté de la CGT que des syndicats moins influents, comme FO ou SUD, participant au mouvement.

User la combativité plus que l’utiliser contre le gouvernement

C’est même exactement le contraire qui a été fait. À la SNCF, le premier secteur qui est entré en lutte, révolté à la fois par la loi Travail et son application locale, une refonte de la réglementation aggravant les conditions de travail des cheminots, la CGT, très largement majoritaire dans le secteur, s’est ingéniée à étaler le mouvement par une série de journées de grèves espacées durant près de deux mois, d’y user la combativité, avant d’y parler de grève reconductible. Et lorsque dans le week-end du 20 au 23 mai un autre secteur, fortement CGT, celui des raffineries et des dépôts pétroliers s’est mis en grève, la CGT s’est bien gardée de transformer sa « grève rectangle » programmée chez les cheminots pour les 26-27 mai en une vraie grève qui rejoigne celle entamée depuis le 18 mai par SUD et FO dans le secteur. La CGT prônait sa « reconductible » à elle pour la semaine suivante seulement, à partir du 1er juin. Aux raffineries d’attendre dix jours, à ceux qui bloquaient les dépôts pétroliers d’avoir le temps de se faire déloger par la police. C’était pourtant la semaine de tous les dangers pour le gouvernement qui criait à la « prise en otage » du pays par ces fichus grévistes.

Quant aux transports parisiens, bus et métro, ils étaient appelés à la grève, eux aussi, pour la semaine d’après, à partir du 2 juin. À EDF, les 25-26 mai, plusieurs centrales nucléaires se mettaient en grève, faisant crier Manuel Valls au « chantage » des grévistes qui allaient « asphyxier » notre économie. La semaine suivante la CGT-Énergie appelait les gaziers et électriciens à des mouvements de grève avec des coupures bien ciblées d’un côté, comme celle de l’électricité à la Cité du vin de Bordeaux le jour de la visite de Hollande, des actions de « Robins des bois » de l’autre pour alimenter des foyers pauvres à qui EDF avait coupé le courant pour cause de factures impayées.

Aux travailleurs de s’organiser eux-mêmes

Malgré sa savante tactique pour harceler le gouvernement sans le coincer, dans l’espoir surtout de le forcer à négocier avec elle, la CGT est sûrement apparue très combative aux yeux d’une grande partie des travailleurs, qu’ils aient ou non participé aux grèves ou aux grandes manifestations.

Demain, la direction de la CGT aura beau jeu de dire à ses militants que, si le mouvement a commencé à fléchir au lendemain de la grande manifestation du 14 juin, avec l’épuisement de la grève des cheminots, c’est le manque de combativité des travailleurs qui en est responsable alors que la CGT, elle, est allée au bout du possible.

Mais, ce n’est pas vraiment la combativité qui a manqué. Même si elle n’a pas été explosive au point de passer par-dessus la tête des organisations syndicales. Ce qui a manqué, c’est la volonté de ces dernières, à commencer par la plus puissante d’entre elles, la CGT, de faire converger en même temps toutes les forces entrées dans la lutte, permettant ainsi de développer un mouvement qui aurait pu donner confiance à bien d’autres travailleurs, afin de prendre, mais réellement, en otage gouvernement et patronat et les obliger à céder. Quand contacts il y a eu entre différents secteurs en lutte afin de se coordonner un peu, de mener des actions ensemble, cela a été à la seule initiative de grévistes eux-mêmes et de militants syndicaux locaux. Jamais des directions syndicales.

S’il est une leçon à tirer des politiques syndicales au cours de ce mouvement, pour tous ceux qui y ont participé, pour les plus jeunes dont c’était la première lutte importante après quelques années un peu trop mornes sur le plan des luttes sociales, c’est que, pour mener une lutte jusqu’au bout, les travailleurs doivent s’organiser eux-mêmes, sans compter sur les appareils syndicaux. Il faut que les travailleurs en lutte se donnent les moyens de contrôler leurs luttes en mettant sur pied des comités de grève qui les représentent, en se chargeant eux-mêmes d’être contagieux, en se coordonnant avec ceux des autres entreprises en lutte, sans l’attendre de directions syndicales qui n’en veulent surtout pas. C’est la condition pour qu’un mécontentement aussi profond que celui que l’on sent aujourd’hui contre la politique anti-ouvrière du gouvernement et les attaques du patronat grandisse et se transforme en une irrésistible explosion sociale.

Olivier BELIN

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