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Un passé très présent.

Le journal de l’année de la peste

Un récit de Daniel Defoe

26 mars 2020 Article Culture

Daniel Defoe, l’aventurier et écrivain anglais du dix-septième et dix-huitième siècle (1660-1731), est mondialement connu pour être l’auteur de Robinson Crusoé, écrit en 1719. Trois ans plus tard, en 1722, il écrivit Le journal de l’année de la peste, sur la grande épidémie qui sévit à Londres en 1665. Il avait à l’esprit la peste contemporaine qui avait ravagé Marseille et sa région en 1720. Son récit a influencé, bien plus tard, le roman d’Albert Camus La peste, écrit en 1947.

Cette peste de 1665 a emporté 100 000 londoniens, soit 20 % des habitants de la capitale. Comment a-t-elle débuté ? En attendant sa réédition en poche, voici quelques citations du livre (les passages entre guillemets).

« Ce fut vers le commencement de septembre 1664 que j’entendis mes voisins parler de la peste qui sévissait de nouveau en Hollande : elle y avait déjà été très violente, surtout à Amsterdam et à Rotterdam pendant l’année 1663, où les uns disaient qu’elle était venue d’Italie, les autres du Levant avec les marchandises apportées par la flotte turque, d’autres de Candie, d’autres de Chypre… Il semble que le gouvernement ait eu une connaissance exacte de ces nouvelles et que différents conseils furent commis pour examiner les moyens de prévenir l’invasion de la maladie ; tout cela resta si bien secret que la rumeur s’éteignit de nouveau et que Londres se mit à l’oublier comme une chose de peu d’intérêt. »

La Hollande était bien plus près que la Chine, mais on se croyait à l’abri ! Elle fit plusieurs victimes sur le sol anglais pendant l’hiver 1664-1665 mais le froid empêcha son extension. Nul besoin de s’inquiéter, il ne s’agissait que de foyers localisés ! Mais dès le printemps 1665 elle prit de l’ampleur et frappa d’abord les quartiers insalubres de la banlieue nord de Londres.

« Il fut impossible de cacher cet état de chose. La peste était partout et beaucoup en mouraient chaque jour… On comprit très vite que l’infection s’était développée partout à un tel point qu’il ne restait aucun espoir de l’enrayer. »

Pas un décès dans la ville qui resta ouverte. Puis au début de l’été, elle prit de l’ampleur.

« Mais de l’autre côté la consternation était très grande ; et les riches surtout, la noblesse et la haute bourgeoisie, qui habitaient à l’ouest, s’éloignaient en foule de la ville avec leurs familles et leurs serviteurs d’une manière inusitée… on ne voyait que charrettes et voitures, avec des meubles, des femmes, des serviteurs, des enfants […] des coches remplis de gens du meilleur monde, accompagnés d’écuyers se sauvant tous en très grande hâte. Alors des wagons et des charrettes vides apparurent et des chevaux de réserve avec des serviteurs qui, cela était évident, revenaient ou avaient été envoyés de la campagne pour ramener d’autres personnes… La hâte de ces gens fut telle pendant quelques semaines, qu’on ne pouvait parvenir à la porte du Lord Mayor sans une extrême difficulté. On s’y pressait en foule afin d’obtenir des passeports et des certificats de santé pour voyager au loin, car, sans ces derniers il n’était pas autorisé à traverser les villes par les routes ni à loger dans les auberges. »

Personne n’était encore mort à l’intérieur de la ville !

« La Cour se retira de bonne heure, c’est- à-dire au mois de juin, et partit pour Oxford. D’après ce que j’ai entendu, l’épidémie ne la toucha même pas. »

Au début de l’été la peste se déchaîna sur la ville : « elle défiait tout remède. Elle atteignait les médecins eux-mêmes malgré leurs préservatifs [pas dans le sens actuel évidemment !] dans la bouche. On voyait des hommes qui allaient, prescrivant et disant aux autres ce qu’il fallait faire, jusqu’au moment où saisis par les symptômes de la maladie, ils tombaient morts, terrassés par l’ennemi qu’ils voulaient apprendre aux autres à vaincre […] quantité de charlatans succombèrent aussi. »

On en vint au confinement.

« On se décida à surveiller strictement les maisons infectées et à prendre soin d’enterrer les morts immédiatement dès qu’on avait eu connaissance du décès. On remarqua aussi, après que l’épidémie eut sévi à fond, que la peste diminuait plus rapidement dans ces paroisses… ces précautions du début furent un moyen efficace pour contenir la maladie. »

Un moyen efficace en juillet 1665 « alors que dans la ville les personnes infectées étaient encore peu nombreuses […] les malades pestiférés étant transportés à l’hôpital des pestiférés au-delà de Bunhill Fields. »

Ordonnance du Lord-maire du 1er juillet 1665 : « Un malade atteint de la peste sera la nuit-même séquestré dans sa maison […] Quiconque ayant visité une personne atteinte de la peste, ou sera volontairement entré dans une maison infectée marquée d’une croix rouge, sans y être autorisée, verra sa propre maison fermée pendant un certain nombre de jours […] les vêtements, mobiliers, literies et parures ne pourront pas sortir des maisons infectées…etc. »

Le décret interdit les contacts : « Tous les divertissements, combats d’ours, exercices, ballades, luttes et autres qui causent des rassemblements sont absolument interdits et les contrevenants seront sévèrement punis par le conseiller du quartier. »

Il fut interdit de stationner dans les cabarets, « grands moyens de dispersion de la peste » après neuf heures du soir. Les plus déshérités ne furent pas oubliés : « Étant donné que les vagabonds et les mendiants n’évacuent pas la ville […] aucun n’y sera toléré dans les rues ou la ville. »

Mais lorsque l’épidémie prit une ampleur considérable, le confinement forcé devint une horreur : « Il est vrai qu’il était dur et cruel de fermer les portes des maisons en y laissant jour et nuit un garde pour veiller à ce que personne n’entre ni ne sorte, quand peut-être les membres sains de la famille auraient pu s’en échapper en s’éloignant des malades. Et beaucoup qui n’auraient peut-être pas été touchés bien que la peste fût dans leur maison, périrent dans cette misérable séquestration. C’est pourquoi le peuple au début était inquiet et criait très haut. Des injures furent proférées, on commit des actes de violence envers les hommes qui étaient chargés de veiller à la clôture des maisons. Plusieurs personnes s’échappèrent par la force… »

Leur sort n’était pas plus enviable car aucune maison ni ville ne voulait les accueillir et nombre moururent de dénuement dans les champs ou les bois malgré les secours apportés à distance par certains villageois compatissants.

Pour les pauvres hères qui restèrent en ville, la quête de quelque argent pour vivre devint cruciale : « Je dois dire que si la peste sévit avec plus de violence chez les pauvres, cela ne les empêcha pas d’être les plus aventureux et les plus téméraires, ni d’aller à leurs occupations avec une sorte de courage de brutes. Je ne puis employer d’autre mot car ce courage n’était basé ni sur la religion, ni sur la prudence. C’est à peine si ces gens prenaient des précautions ; ils se précipitaient là où ils pouvaient trouver du travail, quel qu’en fût le danger : soigner les malades, garder les maisons fermées, transporter les personnes atteintes à l’hôpital des pestiférés, et, ce qui était pis que tout, enterrer les morts. »

En août 1665 la grande faucheuse anéantit les habitants par dizaines de milliers : « Il est impossible de décrire les cris affreux et les cris que faisaient les pauvres gens en apportant les dépouilles de leurs enfants ou de leurs amis à la charrette mortuaire. »

L’épidémie aurait-elle pu être contenue ? En 1722 l’auteur en est certain : « C’est une faute grave qu’une ville comme Londres n’eut qu’un hôpital de pestiférés, situé au-delà de Bunhill Fields, qui pouvait recevoir peut-être au plus deux ou trois cents personnes. S’il y en avait eu plusieurs capables chacun d’en contenir mille, sans être obligé de les mettre à deux dans un lit, ou de loger deux lits dans la même chambre ; si tous les chefs de famille aussitôt qu’un domestique en particulier tombait malade dans leur maison avaient été forcés de l’envoyer dans l’hôpital le plus proche, avec le consentement du malade, ce qui arrivait souvent ; si les inspecteurs avaient agi de même avec les pauvres gens contaminés, je suis persuadé et je l’ai toujours été, qu’en procédant ainsi, partout où les malheureux s’y résignaient (et pas autrement), et sans consigner les maisons, on n’aurait pas eu à déplorer autant de milliers de morts. »

Cela n’éveille rien chez vous ?

26 mars 2020, Gil Lannou

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