Le chantage du gouvernement
8 juin 1998 Éditorial des bulletins L’Étincelle
De Jospin à Antoine Seillière, le patron du CNPF, en passant par Nicole Notat qui se fait une spécialité de s’en prendre aux grévistes (qu’ils soient routiers ou commandants de bord), c’est l’union sacrée : haro sur les pilotes en grève, ces « privilégiés », ces « égoïstes », qui prendraient le pays en otage !
Comme si le gouvernement prenait le parti des familles modestes, des salariés les plus mal payés ! Au moment même où Jospin s’en prenait aux pilotes d’Air France, il faisait annoncer la baisse du taux d’intérêt du livret A de 3,5 à 3 %, là où les familles modestes placent leurs maigres économies, alors que les placements en bourse ont rapporté 39 % depuis le début de l’année ! Et c’est à Jean-Claude Gayssot, le ministre communiste des transports, que Jospin a donné la mission d’annoncer au peuple la bonne nouvelle, tant il est vrai que les socialistes n’ont accepté les communistes au gouvernement que pour se charger publiquement du sale boulot...
Quant aux salariés les plus exploités, qui gagnent le Smic et moins que le Smic, comme les nettoyeurs de la ligne C du RER, en grève depuis plusieurs semaines, le gouvernement n’en parle pas : il se contente de leur envoyer les flics pour protéger les briseurs de grève envoyés par le patron.
Le gouvernement et la direction d’Air France préfèrent perdre 100 millions par jour de grève que de céder aux pilotes ! Car l’enjeu dépasse les pilotes. Les 500 millions d’économies sur leurs salaires ne sont qu’une partie d’un plan de restrictions d’une toute autre échelle : 40 milliards sur les cinq prochaines années, au détriment des 40 000 salariés d’Air France. Et ce qui est vrai à l’encontre des salariés d’Air France, l’est également pour les cheminots, le personnel des hôpitaux, les enseignants, les postiers... sans parler de ceux des entreprises privées !
C’est bien pourquoi la grève des pilotes n’est pas si impopulaire qu’on a bien voulu dire. Le sondage CSA publié par le Journal du Dimanche montrait que leur grève ne recueille peut-être pas autant de sympathie que le mouvement des chômeurs ou des enseignants, mais qu’elle recueille tout de même le soutien d’une majorité relative de la population : 38 % des sondés sont pour, contre 34 % contre. Mais le plus notable, dans ce sondage, c’est que les plus forts soutiens des pilotes se recrutent chez les bas revenus, ceux qui gagnent moins de 7500 francs par mois, et que ce sont les cadres et les chefs d’entreprises les plus hostiles !
Comme quoi les travailleurs, même quand ils gagnent dix fois moins qu’un commandant de bord, ont plus de jugeote que ceux qui voudraient les dresser contre les pilotes en grève et chercheront demain à les dresser contre les cheminots, les routiers ou les internes des hôpitaux. Si la direction d’Air France et le gouvernement n’ont jusqu’ici pas voulu céder aux pilotes et cherchent même le bras de fer, c’est parce qu’ils craignent que le mouvement se propage aux autres salariés d’Air France. Et pas seulement d’Air France.
Car il n’y a pas que les pilotes qui font grève ou ont envie de faire grève, à l’occasion de la grande foire du fric que représente le Mondial. Il y a eu les contrôleurs de la SNCF ces derniers jours, et différents mouvements ici et là sur les problèmes d’effectifs. Il va y avoir les conducteurs de trains, les internes des hôpitaux. A l’aéroport de Roissy, il y a eu des mouvements chez les hôtesses, les bagagistes...
Le gouvernement voudrait faire plier les pilotes et en faire un test dissuasif à l’encontre de tous les salariés. Raison de plus pour ne pas se laisser intoxiquer par le chantage gouvernemental et ne pas laisser isoler les pilotes. Leur mouvement a de quoi donner des idées au reste des travailleurs, qui, pendant le mondial, pourraient avoir envie d’ajouter du sport au sport. Trente ans après Mai 68, cela ne pourrait que ragaillardir l’atmosphère.

